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Mineure 30. Le rire matérialiste

Machiavel : rire de la crainte

L’usage inversé et blasphématoire que propose Machiavel de quelques vérités du discours théologique et/ou politique peut s’expliquer par la nécessité dans laquelle il se met de singer la crainte (en particulier celle du désordre), en faisant de celle-ci l’affect commun de la philosophie politique. Le rire qui découle de cette singerie de la philosophie marque aussi l’interruption du dialogue comme pratique philosophique fondatrice.

In this article I explain Machiavelli’s inverted and blasphemous usage of certain selected truths of theological and/or political discourse, by his self-imposed requirement to mock fear (particularly the fear of disorder) by treating it as the common affect of political philosophy. The laughter which flows from this mockery of philosophy also stands for the interruption of dialogue as a foundational philosophical practice.

Présentation

Pendant longtemps on a considéré le matérialisme comme un pur mécanisme, ou encore un « spatialisme » qui ne connaîtrait rien au temps (Negri, Macchina tempo et L’Anomalie sauvage). C’est une tradition de pensée marxiste qui vient de La Sainte Famille. Sans se soucier du débat historique, constatons que ce verdict signifierait : pas de […]

Il existe une figure classique du philosophe matérialiste qui rit du reste de l’humanité, de ses craintes, ses superstitions et même ses valeurs. On peut retrouver au choix cette figure sous les traits de Démocrite, Épicure, Spinoza, Rabelais, La Mettrie, etc. Mis à part l’intérêt que l’on peut avoir pour cette figure du philosophe, assez éloignée des bancs de l’école, le texte présent vise à décrire ou (re)définir ce personnage conceptuel afin que l’on comprenne que c’est ainsi – en riant – que le philosophe matérialiste accède au monde « humain », au monde « des valeurs ». On verra alors que le vieux reproche fait au matérialisme, à savoir sa froideur et son incapacité à saisir la dynamique de l’action humaine, sa « cruauté d’anatomiste » comme dit Flaubert, ne l’atteint pas ; ou alors l’atteint à cause de son rire.

The figure of the materialist philosopher as the « laughing philosopher », who mocks the rest of humanity, its fears, superstitions and even values, is a classic one. It has been associated variously with Democritus, Epicurus, Spinoza, Rabelais, La Mettrie and others. Apart from the interest one might have in this figure of the philosopher as someone who is rather far removed from school benches, the present essay seeks to describe or (re)define this conceptual character in order to argue that laughter is the materialist philosopher’s « mode of access » to the human world, the so-called world of « values ». This implies that the equally classic reproach towards materialism – its coldness, its inability to grasp the dynamics of human action, what Flaubert would have called an « anatomist’s cruelty » – fails ; or only successfully targets materialism when it laughs.

Selon Bergson, il n’est point de rire sans une « anesthésie du cœur ». Dans les profondeurs du plaisir de rire gît toujours, finalement, une sorte de méchanceté. Ce plaisir peut-il être moral ? Il crée une communauté affective qui peut être à la fois le lieu de l’identité et celui de la provocation, de la remise en question. Cathartique, conservateur, révolutionnaire, philosophique, désespéré, le plaisir de rire est une passion complexe à prendre au sérieux.

According to Bergson, there is no laugh without an « anaesthesia of the heart ». A kind of malice always ultimately lies in the depths of the pleasure of laughter. Can this pleasure be mora l? It creates an affective community which can be both the site of identity and that of challenge, of calling everything into question. Cathartic, conservative, revolutionary, philosophical, desperate, the pleasure of laughter is a complex passion which must be taken seriously.

Pour comprendre un état de malaise ressenti lors d’un spectacle de théâtre/danse contemporain visant une mise à distance humoristique de la souffrance, nous revenons sur diverses expériences personnelles pour en dégager une réflexion sur une éthique du rire en public. Cette réflexion s’appuie sur une prise en compte de la singularité de notre inscription corporelle et de notre trajectoire sociale. Cette singularité ne peut se comprendre qu’en la mettant en relation avec les conceptions populaires du corps grotesque et du rire ambivalent que Bakhtine décèle chez Rabelais.

In order to understand the unease or discomfort I experienced during a performance of contemporary dance and theatre which tried to create a humorous sense of distance towards suffering, I reflect on several personal experiences in order to arrive at an understanding of public laughter. This theorization relies on an understanding of the singularity of our embodiment and our social development. This singularity can only be understood by relating it to the popular concepts of the grotesque body and ambivalent laughter, which Bakhtin studied in Rabelais.

Cet article vise à présenter et interpréter l’œuvre dramatique de Joe Orton, auteur anglais des années 1960 qui parvint à la notoriété par le contenu violent et obscène de ses pièces, son homosexualité affichée et sa mort brutale des mains de son amant. Le travail d’Orton est un condensé dramaturgique de thèmes caractéristiques du « matérialisme » anticipés dans les philosophies de Machiavel et de Spinoza, mais trouvant leur expression la plus aboutie dans la pensée deleuzienne : l’immanence radicale du politique ; la critique de l’identité et des concepts cliniques de la folie ; la force anarchique et impersonnelle du désir sexuel. Orton atteint ce but au moyen d’une expérimentation comique à partir du langage et d’une radicalisation de la farce (comédie), qui produit une rire à la fois destructif et affirmatif : il détruit les barrières artificielles de la raison (y compris la frontière entre l’artificiel et le naturel) et affirme ce processus de destruction ainsi que le désir pré-subjectif par lequel il s’accomplit.

This paper is a brief introduction to and interpretation of the work of Joe Orton, an English playwright of the 1960s who achieved notoriety through the violent and obscene content of his plays, his scandalous homosexual lifestyle and brutal death at the hands of his lover. Orton’s work is presented as a dramatic exemplification of distinctive themes pertaining to a radically materialistic strain in philosophy anticipated in Machiavelli and Spinoza but finding its fullest expression in Deleuze’s thought : the radical immanence of the political, the critique of self-identity and clinical concepts of madness, and the anarchic and impersonal force of sexual desire. Orton achieves this aim through comic experimentation with language and a radicalisation of farce that serve to produce a laughter that is both destructive and affirmative : destructive of the boundaries artificially erected by reason (including the boundary between the artificial and the natural), and affirmative of this process of destruction and the pre-subjective desire through which it is accomplished.