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Majeure 31. Agir Urbain

Agir Urbain

La critique de la vie quotidienne n’appelle pas nécessairement un combat conscient et organisé contre les structures qui la conditionnent. Elle n’est pas toujours militante. Elle démarre mezzo voce dans la vie de tous les jours, elle se loge dans les solidarités spontanées du quotidien urbain. Elle ronronne, reste invisible si elle ne fait pas […]

Les interstices représentent ce qui résiste encore dans les métropoles, ce qui résiste aux emprises réglementaires et à l’homogénéisation. Ils constituent en quelque sorte la réserve de « disponibilité » de la ville. Du fait de leur statut provisoire et incertain, les interstices laissent deviner ou entrevoir un autre processus de fabrication de la ville, ouvert et collaboratif, réactif et transversal. Ils nous rappellent que la société ne coïncide jamais parfaitement avec elle-même et que son développement laisse en arrière plan nombre d’hypothèses non encore investies. L’interstice constitue certainement un des espaces privilégiés où des questions refoulées continuent à se faire entendre, où certaines hypothèses récusées par le modèle dominant affirment leur actualité, où nombre de devenirs minoritaires entravés, bloqués, prouvent leur vitalité. À ce titre, l’expérience interstitielle représente la parfaite métaphore de ce que peut être le mouvement de l’antagonisme et de la contradiction dans la ville postfordiste : un mouvement qui s’affirme au fur et à mesure de ce qu’il expérimente, qui monte en intensité grâce aux modalités de vie et de désir qu’il libère, qui s’oppose à la hauteur de ce qu’il est susceptible d’inventer et de créer.

Interstices represent a still resistant element within the metropolis, that which resists the stranglehold of regulation and homogenisation. They are, in a sense, a reserve of the city’s « availability ». Because of their provisional and uncertain status, interstices are left open to imagination or provide a glimpse of another process of fabricating the city, open and collaborative, reactive and treansversal. They remind us that society never coincides exactly with itself and that its development leaves behind a number of possibilities not yet invested in. The interstice certainly constitutes one of the privileged spaces where repressed questions are made to be heard, where certain hypotheses rejected by the dominant model affirm their presence, where the numerous fates of minorities, disadvantaged, impeded, prove their vitality. In this way, the interstitial experience provides the perfect metaphor for what could be said to be the movement of antagonism and the contradiction within the post-Fordist city : a movement which affirms its own experimentation along the way, which grows in intensity thanks to the modalities / mood of life and of the desires that it liberates, which resists the haughtiness which it is susceptible to inventing and creating.

À partir d’expériences concrètes, les auteurs montrent les dimensions politiques des démarches micro-urbaines et d’une reconstruction de l’espace de proximité à partir des marges, des bords et des interstices de la ville capitaliste. Ces interventions permettent la constitution d’une subjectivité collective et synaptique capable d’appropriations territoriales poreuses et de transformations politiques à partir du quotidien. Une démocratisation continue de l’espace de proximité par « agencement jardinier », un agir interstitiel et biopolitique « en bas de chez soi ».

Based on actual experience, the authors of this paper show the political dimension of micro-urban tactics and the reconstruction of spaces of proximity from the margins, boundaries and interstices of the capitalist city. These interventions permit the creation of a collective and synaptic subjectivity that is capable of porous territorial appropriation and political transformation out of the everyday. A continuous democratisation of spaces of proximity through « agencement jardinier », an interstitial and biopolitical action that starts « on your doorsteps ».

Alors que la société du coin de la rue est plutôt masculine, les femmes cherchent des espaces communs : sorties d’école, permanences médicales, centre social, et aujourd’hui jardin. Sur ce besoin s’est greffée une pratique artistique et politique de construction d’espaces d’attente où respirer ensemble. Dans les grandes métropoles européennes se créent à l’initiative d’activistes-artistes des « vacuoles » (Cf. Félix Guattari), des lieux où les habitants des quartiers pauvres peuvent eux aussi associer leurs idées et inscrire leurs rêves, se rendre disponibles à l’événement. La construction collective en langues multiples, celle des immigrations locales, est charpentée par un travail d’analyse et de mise en commun, par l’édification lente d’un « plan de consistance » (Cf. Félix Guattari) translocal et transnational.

While the « street corner society » is mostly masculine, women seek out common spaces : school gates, around-the-clock / 24-hour surgeries / medical practices / centres, social centres, and nowdays the garden. There is an artistic and political practice, that has been grafted onto this need, for the construction of waiting spaces where it is possible to breath together. In the major European cities « vacuoles » (Cf. Félix Guattari) are being created on the initiative of artist-activists, places where the inhabitants of a deprived neighbourhood can pool their ideas and set down their dreams, making themselves available for the event. The collective construction of multiple languages, that of local migrations, is framed by a work of analysis and common effort, by the slow building up of a « plan of consistency » (Cf. Félix Guattari), translocal and transnational.

Des groupes d’auto-construction se multiplient aujourd’hui en Allemagne, en réponse à l’abandon d’une politique publique du logement. Mais ces groupes réservés de fait aux classes moyennes sont fonctionnels par rapport à cette politique. Ces groupes visent la propriété individuelle du logement. Ils n’ont aucun égard pour l’insertion urbaine de leur îlot. Il y a par contre un autre urbanisme situationnel, mal toléré des autorités, qui se développe à la marge, dans les lieux écartés. Les mouvements pour l’urbanisme participatif obéissaient à d’autres logiques, depuis l’advocacy planning des années 1970, qui développait des alternatives aux projets urbains, jusqu’aux Community Design Centers qui travaillent avec les minorités ethniques. Mais cette forme d’organisation tend aussi à être récupérée dans des projets d’homogénéisation. Quelles seraient alors les conditions d’intervention d’un urbanisme situationnel réellement pluraliste et non hégémonique ?

There has been a proliferation of self-construction groups in Germany today in response to the political abandonment of public housing. But these self-contained groups made up of the middle classes are operating within the framework of this politics. These groups aim for individual ownership of housing. They have no interest in the urban integration of their enclave. By contrast there is another type of situational urbanism, not well tolerated by the authorities, that is developing on the margins, in remote places. The particpative urbanism movements were very different, whether these were the Advocacy Planning of the 1970s which developed alternatives to urban projects, or Community Design Centres which worked with ethnic minorities. But this form of organisation tends also to be reclaimed by projects of homogenisation. So what should be the conditions of intervention for a situated urbanism that is genuinely pluralist and non-hegemonic ?

L’agir urbain est ici un agir ordinaire, comme celui d’un vieil homme qui persiste à habiter les Champs-Élysées. L’agir urbain se trouve en contradiction avec les politiques urbaines, ce que doit comprendre la gauche, alors qu’elle ne fait qu’organiser la résistance contre les expulsions, quand c’est trop tard. Qu’est-ce que cette ville qui résiste ? Une idée peut en être donnée dans la parenté entre les icônes de l’architecture moderne et les baraques turques informelles des années 1950, à propos desquelles s’est produit tout un théâtre à destination des classes moyennes, qui ont accueilli en leur sein les anciens squatters : le président Erdogan lui-même vit dans une de ces baraques ! Mais de nouveaux réfugiés arrivent d’autres pays qui n’ont pas cet espace périphérique pour construire leur vie.

Urban action is ordinary action, like the old man who persists in living on the Champs-Élysées. Urban action finds itself in contradiction with urban politics, as understood by the Left, which organises resistance against evictions, only when it is too late. What is this city that resists ? A sense of it can be given, parenthetically, between the icons of modern architecture and the informal Turkish shantytown huts of the 1950s, which inspired a whole theatre having as public the middle classes, who welcomed old squatters into their midst : President Erdogan himself lived in one of these huts ! But now there are new refugees arriving from other countries who do not have this peripepheral space in which to build their own lives.

Malgré les images dramatiques diffusées à propos de la frontière États-Unis / Mexique, elle reste tout à fait poreuse. La migration illégale bat son plein vers le nord tandis que des tas de détritus passent dans l’autre sens pour se faire recycler ou participer à la construction d’un contre-urbanisme, sans compter les nombreux tunnels qui passent sous la frontière et participent de cet habitat illégal. Face à l’urbanisme de la ségrégation se développe un urbanisme de la transgression, avec ses entreprises spécialisées et ses prototypes. C’est ainsi que travaille Casa Familiar dans un quartier de frontière en Californie. Une zone d’habitat accessible a été créée, ainsi que des pièces à vivre la frontière qui sont autant des lieux de rencontre que des logements, de simples pièces équipées d’électricité, à usage temporaire. Sur la frontière se crée un nouveau programme d’habitat, accessible et durable.

In spite of the dramatic images broadcast from the US / Mexican frontier, the border still remains porous. Illegal migration continues northward while piles of waste moves in the other direction to be recycled, and to be re-used in the construction of a counter-urbanism that includes numerous tunnels that pass under this border and make up this illegal inhabitation. In reaction to urban segregation, an urbanism of transgression is developing via specialised enterprises and their alternative prototypes. It is in this context that the non-governmental organization Casa Familiar works in the border neighbourhood of San Ysidro, California. A zone of alternative affordable housing has been designed including a serie of « open air rooms » that contain electricity, serving as site for a variety of neighborhood activities. On the border a new housing programme is developing : affordable and socially sustainable.

En Afrique du Sud, de nouveaux mouvements communautaires, où dominent les femmes, les jeunes, les pauvres, où tout le monde participe, sont apparus depuis la fin de l’apartheid. Ils luttent contre l’ANC, refusent de payer les services publics pour compenser les diminutions d’allocations, essaient d’inventer de nouveaux services. Les anciens militants de la libération nationale sont forcés de revoir leurs alliances et de se fondre dans ce mouvement horizontal. L’histoire est réécrite, hors des compromis que les luttes pour l’indépendance avaient faits avec le colonisateur. Il s’agit de lutter contre les politiques imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international et, concrètement, contre les expulsions de logement et contre la privatisation des services et des espaces urbains. La communauté a cessé de croire en l’État, dans la figure du père. Alors les gens remplissent les logements vides comme ils l’entendent, avec qui ils veulent, brouillent la frontière entre légal et illégal. Ils s’inspirent de la lutte des piqueteros en Argentine et de ce qu’ils ont entendu de Seattle.

New community-based movements have been appearing in South Africa since the end of apartheid, dominated by women, youngsters, the poor, where everyone participates. They are struggling against the ANC, refusing to pay for public services as a way of compensating for their diminishing rents, they are trying to invent new services. The old militants of national liberation are being foreced to reconsider their alliances and to merge instead into this horizontal movement. History is rewritten, outside of those compromises that were made with the coloniser during the struggle for independence. It is now a matter of fighting against the politics imposed by the World Bank and the International Monetary Fund and, in concrete terms, fighting against the expulsion from homes and the privatisation of public services and urban spaces. The community has ceased to believe in the State as father figure. And so, filling empty homes with people chosen by themselves, they muddy the frontier between the legal and illegal. They draw inspiration from the struggles of the piqueteros in Argentina and from what they have heard about Seattle.

Comment quelque chose fait-il événement, surgit-il et fait-il sens massivement ? Cela se passe très différemment en Amérique Latine et en Afrique, même s’il y a des emprunts, même si dans le local partout quelque chose se mondialise. Il y a une prise de l’espace à ce moment-là, une occupation, qui fait peur aux autorités. Le modèle en est le carnaval, mais les télévisions communautaires qui surgissent sur les écrans africains sont une autre modalité, comme l’était le théâtre des townships. L’important, ce sont les espaces interstitiels dans lesquels peut surgir une création, une activité à dimension rituelle. L’anthropologie des émergences existe autant que celle qui déterre les traces du passé. Il s’agit d’approcher le monde à partir d’événements ou de situations plus que de structures. Ce qu’il est important de saisir, c’est le mouvement, pas la négociation qui a lieu après et qui réinstalle les structures connues ; ce qui est important, c’est l’image qui reste du changement. Ce qui se passe en Afrique en ce moment c’est le retour d’enfants d’émigrés qui veulent y installer le marché. L’anthropologue fait passer les récits des événements, les descriptions de ces espaces intermédiaires qui se maintiennent entre les camps et les gated communities.

How does something turn into an event, how does it appear and make itself felt with impact ? The siutation is different from Latin America to Africa, even if there are borrowings, even if in the local there is everyewhere something that is being globalised. There is an appropriation of space here at this moment in time, an occupation, which frightens the authorities. The model we have is the carnival, but the community television channels that are appearing on African television screens are of a different order, as was the case with the township theatres. The important thing is the interstital space out which a creation can emerge, an activity with a ritual dimension. An anthropology of emergence exists as much as an anthropology that unearths traces of the past. It means looking at the world through events and situations rather than through structures. It is the movement which needs to be understood, not the negotiation that takes place afterwards and which merely reinstates known structures : it is the image which remains after change that is important. What is happening in Africa at the moment is the return of the children of immigrants who want to set up a market. The anthropologist passes on the story of the events, the description of those intermediate spaces that are being maintained between the camps and gated communities.

Le titre évoque le nouveau paysage créé sur le port de Hambourg par l’action intitulée Park Fiction. C’est une action pas plus extraordinaire que celle des skaters qui se sont mis un jour à patiner n’importe où librement. L’art ne se contente pas de faire voir le monde d’un autre point de vue, il le fait fonctionner différemment. À Hambourg, une action continue d’animation, d’exposition, d’agit-prop, menée avec humour, a fini par convaincre la municipalité que les habitants avaient vraiment besoin d’un jardin sur le port, et qu’il fallait le réaliser selon les plans qu’ils avaient projetés. Pas tout à fait, car elle ne comprend pas pourquoi il faudrait constituer une archive de cette action, ouverte au public. En fait elle en nie la dimension artistique et ne garde que le fonctionnel. Mais le Park Fiction est convoité par les investisseurs, dont il a jusqu’à présent déjoué les assauts en développant des activités internationales.

The title alludes to a new landscape created at Hamburg’s port through an action entitled Park Fiction. It is an action not that much more extraordinary than the action of skaters who set out one day to go skating, freely. Anywhere. Art is not about simply making the world look at itself from a different point of view, but to make it be used in a different way. In Hamburg an ongoing action of animation, exhibition, agit-prop, fuelled by humour, has ended up convinvcing the local council that the inhabitants have a real need for a garden by the port, and that they are bound to realise this according to the plans they have put forward. Though not entirely, because the council does not understand why it is necessary to make an archive of this action, that is open to the public. In fact, the council denies the artistic dimension of the project, and retains only that which is functional. But Park Fiction is being now sought-after by investors, whose advances they have so far eluded through the development of international activities.

La critique situationniste a transformé l’art en pratique de la vie quotidienne. Les punks y ont ajouté le pullulement des groupes autoproduits et le souci de subvertir les moyens de communication de masse. Les cercles underground, l’art vidéo et les sound systems ont fait le reste. Internet a pu brancher le monde sur la contre-culture. Le 18 Juin 1999, de nombreux centres financiers, à commencer par celui de Londres, ont été attaqués par les masques multicolores de Reclaim the Streets et d’autres groupes disparates, qui multipliaient les activités joyeuses depuis plusieurs années. Le net.art a pris le relais de ces carnavals dans l’expression des multitudes insurgées.

Situationist critique has transformed art into a practice of the everyday. Punks have added themselves to that massing of self-organised groups committed to subverting the means of mass communication. In underground circles, video art and sound systems have done the rest. The internet has been able to extend counter-culture across the world. On 18th June 1999 several financial centres, most notably London, were attacked by the multi-coloured masks of Reclaim the Streets and other disparate groups who have multiplied their joyful activities for a couple of years. net.art relays these carnivals through the self-expression of these insurgent multitudes.

Plusieurs luttes pour la ville ont eu lieu récemment en Allemagne, au Danemark, en Italie. L’agir urbain présenté dans ce numéro se situe à une autre échelle, celle de l’intervention d’artistes et d’habitants dans des quartiers. Comment relier ces deux types d’action ? La discussion est l’occasion de revenir sur quelques concepts de base comme diagramme et diagonale biopolitiques, pouvoir constituant…

There have been several struggles to claim the city recently in Germany, Denmark, Italy. The urban actions presented in this edition are situated on a different level, that of artistic intervention and of the inhabitants of a neighbourhood. How does one link up these types of action ? This discussion is an opportunity to return to several basic concepts as diagram and bio-political axis, as constituent power…