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Majeure 36. Google et au-delà

Ne serait-ce qu’à cause de sa puissance et de ses visées tentaculaires, Google mérite une critique radicale, mais à sa hauteur. Comprendre Google et l’importance qu’il a pris dans notre quotidien suppose un regard allant au-delà du moteur de recherche lui-même et de ses services. L’usage de Gmail et de ses publicités contextuelles comme de Google Street View et de ses rues filmées via un objectif à 360˚ (comme si nous y étions) n’est pas neutre. Sauf qu’en amont de Google, il y a nos désirs. Il y a nos sources d’information et de connaissance, chaque jour en nombre plus démentiel, et moins fiables que jamais du côté des médias classiques… En aval, alors qu’Internet devient peu à peu aussi commun et invisible que l’électricité, se posent les questions des limites des moteurs tels que Google. Et puis il y a nos détournements, nos créations, nos projets individuels ou collectifs…

Beyond Google
If only because of its power and its tentacular expansion, Google deserves a radical critique, but at its height. Understanding Google and the importance it has in our daily lives requires a look beyond the search engine itself and its services. The use of Gmail and its contextual advertising, as well as Google Street View and its streets filmed with a 360˚ angular view (as if we were there) is not neutral. Except that, before Google, our desires exist. The number of sources of information and knowledge grows insanely every day, and at the same time the mainstream media become less reliable. As the Internet becomes as ubiquitous and invisible as electricity, the limits of engines such as Google need to be questioned. And then there’s our fidelity, our creations, our individual and collective projects…

La conversation avec Pierre Lévy est l’occasion de saisir l’intense travail de réflexion de ce dernier autour de la question de la navigation et des modes de recherches, ainsi que d’évoluer les possibilités réelles offertes par le moteur de recherche Google. En parallèle, Pierre Lévy insiste sur la nécessité d’inventer un Web sémantique qui saurait rassembler de manière inédite les concepts et les idées. Il souligne, dans le même temps, les limites de la situation actuelle : un Web axé sur les données et une coupure nette entre le champ des sciences sociales et celui des nouvelles technologies. Pour sa part, il envisage ce lien à travers l’élaboration d’un nouveau métalangage qui doit permettre de construire le « surf » de demain.

Beyond Google :
This interview with Pierre Levy provides the opportunity to understand his reflections about Internet navigation and the modalities of search on the Net, while at the same time assessing the real possibilities of the Google engine. Levy insists on the need for a Semantic Web which would be able to link concepts and ideas in new ways. He also stresses the limits of the present situation: a Web based on data, and a clear separation between the Social Sciences and the new technologies. Levy sees the possibility of new links through the construction of a meta-language which will enable us to find new ways of surfing the Web.

Loin d’en faire un terrible tyran, usant de son pouvoir cœrcitif et de son hégémonie sur le Net, Alexander Mahan parvient, certes, à inscrire une critique du moteur de recherche Google dans son projet de dataveillance, mais la ligne de brisure qu’il construit porte essentiellement sur la manière dont les internautes se mettent à la merci de Google. Comment, en réalité, les désirs et le besoin de satisfaction de chacun se trouvent être à l’origine de la captation des informations par le moteur de recherche. Tout d’un coup, l’auteur nous fait passer de la répression à la séduction et de la discipline au plaisir. C’est la force de l’article de renverser la situation : à quoi sommes-nous entrain de participer ?

From the society of control to the desire for control
Without depicting it as a terrible tyrant, with its cœrcive power and its hegemony over the Net, Alexander Mahan succeeds in criticizing Google in its datasurveillance project. The main focus is on how people are at the mercy of Google. How, in fact, the desires and needs of each one are at the origin of the capture of information by the search engine. Suddenly, the author makes us move from repression to seduction and from discipline to pleasure. It is the strength of this article to reverse the situation: what are we going to be part of?

Contre l’hégémonie de Google Cultivons l’anarchisme des connaissances

Dans cet échange, Karlessi, membre du groupe Ippolita, souligne l’existence d’une face obscure de Google qui, à l’aide de « cookies », parvient à créer une technique de plus en plus fine de profilage des internautes. Cette somme d’informations se constitue afin de permettre la mise en relation de l’individu avec une publicité de mieux en mieux ciblée. Cette technique de saisissement de l’internaute s’accompagne aussi d’un appauvrissement des formes d’investigation de ce dernier, de plus en plus soumis au moteur de recherche et à son hégémonie sur le Net. C’est la raison pour laquelle la démarche collective d’Ippolita propose de sortir de la passivité vis-à-vis de la technologie et d’inventer d’autres formes de relation à la technique, ainsi qu’entre les êtres. Les « scookies » sont ainsi une de leurs propositions pour brouiller les pistes de ce fichage par Google, en permettant aux internautes d’échanger leurs « cookies ». Démarche tournée vers une quête : celle de faire de nous tous des poètes !

let’s promote Knowledge Anarchism
In this conversation, Karlessi, a member of the group Ippolita discusses the darker face of Google, which, with the help of cookies, finds ever finer ways to profile Internet users. The information is gathered in order to allow for a close match between advertisement and the individual targeted. This leads to an impoverishment of research in the Net, increasingly submitted to the hegemony of a single search engine. For this reason, Ippolita proposes a new form of agency through the use of « scookies », which allow Internet users to exchange their cookies and erase all the traces that allow Google to profile them. Ultimately, the intention is to make a poet out of each one of us !

La réflexion de Michael Vicente s’organise autour de la question suivante : aux vues de ces différentes pratiques, comment situer ce géant qu’est Google ? Libertaire ou libertairien ? C’est en analysant la forme et les contenus de l’entreprise-moteur de recherche que Vicente fait surgir une piste théorique. Il introduit le concept de libertairen pour considérer et nommer l’ambivalence dans laquelle Google croît et se déploie, entre utopie partagée et réels intérêts économiques.

Is Google Leftist Libertarian ?
The autor’s reflection about the search engine revolves around the question : how do we assess this giant in light of its practices? Libertarian or neo-liberal? By examining the form and content of the Google corporation and its search engine, Vicente finds new theoretical clues and uses the term « libertarian » to refer to Google’s ambivalent environment, which combines a shared utopia with very real economic interests.

Pour Bernard Girard, Google incarne le symbole même de l’organisation postindustrielle. Il souligne ainsi combien le moteur de recherche est une figure de précurseur dans son approche de « l’immatériel », ainsi qu’un exemple à suivre pour les entreprises. Les espoirs mis en Google n’excluent pourtant pas une certaine critique, en indiquant les limites du moteur de recherche, qu’il s’agisse de sa tentative d’hégémonie sur le champ du Net ou de la fragilité d’un dispositif qui repose sur la publicité, et que la crise économique peut violement secouer.

Google a perfect Model of Cognitive Capitalism
In this interview, Bernard Girard presents Google as the perfect illustration of Postindustrial organization. The company is a pioneer in the management of « immaterial production » and a model for corporations. Such perceptions do not preclude a critique of Google’s attempt to hegemonize the Net or of the vulnerability of its economic model, which relies on advertisements, thus exposing itself to violent impacts from economic crises.

Google ne nous est pas indispensable comme le frigidaire et l’eau courante. Impossible de le ramener à ce statut commode d’objet de consommation ou de service quotidien, et ainsi de le tenir à distance. Comme les réseaux sociaux, ce réseau des réseaux cognitifs s’immisce dans notre perception, dans notre ordonnancement des mots, des concepts, dans la visibilité de tout, dans notre mesure de toutes choses. Au-delà de son discours missionnaire, le meilleur allié de Google est la formation d’un nouveau type de travailleur de la connaissance, de cyber-sentant, de cyber-patient ou de cyber-réseaunnant (comme raison, réseau et résonnance). La force hégémonique de Google ne relève pas de la coercition (de son monopole ou de sa position dominante), mais de la captation de ce mode de constitution de nos subjectivités dont le moteur de recherche devient certes, le medium, puis en deuxième temps la matrice de média.

Can we do without Google ?
Google is not as essential as a refrigerator or running water. Yet, we are unable to downsize it to that convenient status of object of consumption or everyday service, and thus keep it at a safe distance. Same as social networks, this network of knowledge networks interferes in our perception, our arranging of words and concepts, in the visibility of eveyting, in our measure of all things. Besides its missionary discourse, the best ally of Google is the formation of a new type of knwledge worker, of cyber-feeling, cyber-patient or cyber-réseaunnant (from « reseau » -network- and resonance). The hegemonic power of Google is not the coercion (its monopoly or dominant position), but its coopting of our subjectivities, for which the search engine is indeed the medium, and in a second phase the matrix of media.

Christophe Bruno a construit une pratique artistique, pleine d’humour noir, dans une relation étroite au moteur de recherche Google. Cet intérêt premier l’a conduit à mettre en abyme l’absurde du mode de fonctionnement du moteur de recherche, mais il l’a aussi poussé vers un travail de déconstruction du langage, qui interroge aussi les liens entre les êtres. Puisant leur inspiration dans le geste de Joyce ou dans celui de Breton, ses performances, Épiphanies ou le Dadamètre, évoquent avec force la perte de signification du langage pris dans les mailles du Net et des moteurs de recherches.

Against Cognitive Capitalism !
Christophe Bruno builds his artistic practice, with plenty of dark humor, in a close relationship with the Google search engine. His initial impulse is to show the absurdity of Google’s underlying mechanisms, which this leads him to deconstruct language, and ultimately to question the relationship between people. Inspired by Joyce or Breton, Bruno shows, in works like Épiphanies or Dadamètre, how the language that emerges from the Net and its search engines increasingly looses all meaning.

Au-delà de sa technique et de ses usages, qui se veulent modestes, Google a pour carburant un imaginaire démentiel, héritier de l’intelligence artificielle forte de la fin des années 1950. Son symbole pourrait en être la « Singularity University », université d’été qu’il finance à partir de juin 2009 et qui tourne autour du concept de « singularité », développé par le techno-prophète et « transhumaniste » Ray Kurzweil. Selon ce dogme, la vie tient non à la matière mais à son organisation, donc à l’information. L’imaginaire de Google, tel que porté également par sa plate-forme open-source Android pour terminaux mobiles, aboutit à la vision, d’ici une ou deux générations, d’agents personnels d’information de l’ère « Post PC ». Ou encore à une IA Google qui « vivrait » en quelque sorte au travers de personnes robotiques, anges gardiens qui connaitraient tout de nous et pourraient devenir (sans rire) nos « meilleurs amis »…

The mutation of Google android
In addition to its technology and its uses, which are claimed to be modest, Google’s fuel is an insane imagination, heir to the artificial intelligence of the late 1950s. Its symbol could be the «Singularity University», a summer school it funds since June 2009 and which revolves around the concept of «singularity», developed by the techno-prophet and «transhumanist» Ray Kurzweil. According to this dogma, life is not about matter but about its organization, which is information. The imaginary world of Google, and also of its open-source platform for mobile devices called Android, leads to the vision of a post-PC era of personal information agents in one or two generations. Or even to an AI era where Google will « live » in some way through robotic persons, guardian angels who know all of us and could be (no pun intended) our “best friends” …

Sans prétention à l’exhaustivité, nous avons chroniqué dans cette annexe à notre dossier Google et au-delà quelques-uns des livres, documents et sites qui nous ont accompagnés dans nos réflexions et recherches (à part Google lui-même bien sûr, dont l’utilité le classe heureusement ou malheureusement hors catégories). Barbara Cassin, Google-moi, La deuxième mission de l’Amérique, Banc […]