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Majeure 38. Politiques du care

Politiques du care

Le mot care, courant en anglais, est à la fois un verbe qui signifie « s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de » et un substantif qui pourrait selon les contextes être rendu en français par soin, attention, sollicitude, concernement. Le care est alors compris comme une attitude ou une disposition, et a, en premier lieu, […]

Le care, éthique féminine ou éthique féministe ?

Dans cet entretien inédit, Carol Gilligan revient sur les enjeux de son livre Une voix différente, republié en France en 2008. Son projet était de faire entendre la voix morale des femmes, ce qui pouvait faire émerger aussi une voix étouffée des hommes. Si l’éthique du care en soi n’est pas féminine, mais relève de préoccupations humaines, elle ne peut devenir l’éthique de tous qu’au prix d’une critique féministe pour libérer la démocratie des dichotomies et des hiérarchies du genre. Le patriarcat demeure ainsi un concept politique-clé dans la lutte contre les inégalités.

Care, female or feminist Ethics ?
In this unpublished interview, Gilligan talks about the challenges of her book A different voice, republished in France in 2008. Her project was to make women’s « moral » voice heard and men’s numbed voices in the meantime. If the ethics of care is not female in itself, but relevant of human concerns, it can become the ethics of all at the price of a feminist critique aiming at freeing democracy of dichotomies and hierarchies of gender. Patriarchy remains a political key-concept against inequalities.

L’éthique comme politique de l’ordinaire

Les éthiques du care, en proposant de valoriser des caractéristiques morales d’abord identifiées comme féminines, ont introduit des enjeux éthiques dans le politique, et mis la vulnérabilité au cœur de la réflexion morale. En cela, elles ont affaibli, par une critique de la théorie de la justice, le lien entre éthique de la justice et libéralisme politique, et rejoignent des éthiques qu’on pourrait appeler « wittgensteiniennes ». Mais elles permettent aussi, par l’attention qu’elles prônent à la vie humaine ordinaire, de créer un nouvel espace de la réflexion politique, que nous définissons ici comme une politique de l’ordinaire dans la lignée de la « philosophie analytique de la politique » que proposait Foucault. Il s’agit alors de mettre en évidence le lien entre notre manque d’attention à des réalités négligées et le manque de théorisation qui les affecte.

Ethics as politics of the ordinary
Ethics as politics of the ordinary
The ethics of care has contributed to revise a dominant conception of ethics, by valuing what has been identified as female morality and by introducing ethical stakes into politics. It has weakended, through its critique of theories of justice, the seemingly obvious link between an ethics of justice and political liberalism, in the same way as other ethical trends, e.g. Those issued from readings of Wittgenstein. They also allow, by their attentiveness to ordinary human life, to open a new space for political thought : something we call here a « politics of the ordinary », following a suggestion by Foucault in his lecture on « Analytical philosophy of politics » (1978). The aim is here to show the connection between our inattentiveness ou carelessness for neglected realities and situations, and the lack of theorization that affects them.

Domestiquer le travail

Cet article cherche à approfondir les possibilités offertes par l’instrument théorique de la «domestication du travail », en tant qu’il constitue une proposition conceptuelle utile pour repenser les diverses activités du care, ainsi que leur valeur sociale, et pour incorporer, en plus des aspects matériels, la dimension émotionnelle et morale. Pour cela, on réfléchit, en premier lieu, sur certaines limitations du concept de travail pour l’analyse du care. En second lieu, on révise la notion de care en tant qu’elle permet d’incorporer les trois dimensions antérieurement signalées (matérielle, émotionnelle, morale). Enfin, on propose une réflexion politique sur la valeur du care (reconnaissance).

Domestication of Work
This article proposes a reflection on the potentialities of a theoretical prism, the “domestication of work”, whereas it constitutes a useful conceptual proposal to rethink the different types of work, as well as their social value when incorporating, beside the material aspects, the emotional and moral dimensions. First, an analysis on the limitations of the concept of “work” will help us grasp the complexity and specificity of care Second, the notion of care will be explored, as regards to its including the three dimensions previously mentioned (material, moral and emotional). Finally, the model of social care is proposed as a way of reflection on the moral responsibility of care and its social value (recognition). Care allows to extend the concept of “work”, and contributes to its “domestication”.

Care domestique : des histoires sans début, sans milieu et sans fin

Le care domestique, la nature des tâches qu’il implique, la fonction qu’il remplit, sont mal connus, étant le plus souvent présupposés par les politiques publiques et les discours des professionnels engagés dans le domaine des soins. L’article s’interroge sur l’organisation sociale du travail de care dans les familles et l’expérience qu’en ont celles/ceux qui sont amenés à endosser la responsabilité du care domestique. La restitution publique de la voix des pourvoyeurs de care passe par l’écoute des récits de care domestique qui entrent difficilement dans un cadre pré-formaté.

Domestic Care: stories without beginning, end or middle…
Domestic care remains largely unknown. The various activities implied as well as the function of domestic care in the whole care process are seen from the points of view of public policies and health care professionals discourses. This paper intends to render visible the social organisation of domestic care work as well as the experience of various actors, especially those who endorse the main responsibility of the domestic part of the carework. Listening to people telling their experience is a pathway to give the caregivers’ voice a public visibility.

Le temps donné dans le travail domestique et de care

L’article a pour objectif une analyse du milieu domestique à partir de la perspective de la sociologie du temps. Pour cela, on prend comme point de départ une investigation qualitative réalisée au Pays Basque Espagnol. La proposition développée dans le texte conceptualise le temps comme un temps donné, c’est-à-dire qui ne se vend ni ne s’offre et qui opère d’une façon distincte (non opposée) à la quantification et la mercantilisation. Le don fonctionne sur la base d’une logique qui suppose des orientations qui demeurent tacites et qui comportent une relation de réciprocité reposant sur l’obligation de donner et de rendre. Une approche du domestique depuis la notion de temps donné permet d’étendre son analyse au-delà des aspects matériels, pour approfondir la dimension morale (moralisation du temps) et relationnelle (réciprocité), à travers une conception du temps multidimensionnel.

The donated-time in domestic work and care
The donated-time in domestic work and care
The aim of this article is to analyze the domestic environment from a sociology of time perspective. A qualitative investigation made by the author in the Comunidad Autónoma de Euskadi is thus taken as starting point. The text proposes to conceptualize the time used in domestic labor and care as donated time : time that is neither given nor offered as a present and that operates in a different (not opposed) manner to quantification and market terms. Such a “don” operates by taking as its basis a reasoning that establishes guidelines that remain tacit and entail a relationship of reciprocity ; the obligation to give, receive and give back. An approach of domesticity from the time donated perspective allows to spread the analysis further than the material aspects, in order to deepen the study into the moral and the relational dimensions (moralization of time and reciprocity, respectively) using a multidimensional conception of time.

Des féministes et de leurs femmes de ménage

Cet article présente quelques résultats d’une recherche réalisée en 2008 auprès de femmes féministes ou dotées d’une « conscience de genre » qui emploient une femme de ménage. Le recours à une femme de ménage intervient, dans la plupart des cas évoqués, pour couper court aux querelles conjugales liées aux résistances masculines opposées au partage des tâches. Une contradiction caractérise la relation avec l’employée. D’un côté, les employeuses cherchent à tisser des relations de réciprocité et de care, de l’autre côté, elles apprécient particulièrement la discrétion, voire la transparence, des employées, ce qui donne une nouvelle vigueur au thème de la dépersonnalisation, tel qu’il a été problématisé dans les années 50 par Le Guillant à propos de la « condition de bonne à tout faire ».

Among Feminists or Women with Consciousness and Their Maids : Care Between Reciprocity and Depersonalization
This article presents results from a research conducted in 2008 among women or feminists with a « consciousness of genre » who employ maids. The use of a maid, in most cases cited, is to cut short marital quarrels related to the resistance of men opposed to the sharing of tasks. A contradiction characterizes the relationship with the employee : on the one hand, employers are seeking to establish relations of reciprocity and care, on the other hand, they appreciate the discretion, or transparency of their employees, giving a new vigor to the theme of depersonalization, that Guillant had articulated as regards to the condition of servant.

Du macrocosme au microcosme…

Comme sur la scène d’un théâtre politique, un drame se joue dans l’appartement parisien, drame social qui est aussi un drame moral. La situation dramatique implique trois personnages : la Nounou, l’Employeuse et le Compagnon. Bien qu’interdépendants, ces trois personnages rejouent des relations de domination sociale et, dans leur tentative pour donner du sens à leur action quotidienne, des relations de domination morale. L’employeuse est confrontée à l’épreuve de la division morale, entre éthique des droits et éthique du care. La reconnaissance de la moralité de l’autre apparaît ainsi comme un enjeu fondamental de la reconnaissance sociale ; la méconnaissance de la moralité de l’autre est le signe autant que l’instrument de la domination.

From macrocosm to the microcosm : of the wider world to the apartment in Paris, the moral life of Nounou
Like on the stage of a political theatre, a social and moral drama is being played in the Parisian home. The theatrical situation implies three characters : the Nanny, the Employer and the Companion. Although they are interdependant, these characters are engaged in social domination relashionships and moreover, as they attempt to justify their everyday action, they are engaged in a moral plot. The Employer confronts to the trial of moral division, torn between the ethics of justice and the ethics of care. Thus, the recognition of others’ morality seems to be the basic stake of social recognition ; the misappreciation of others’ morality then becoming the sign and the tool of social domination.

Vivre à la merci

Cet article s’efforce de replacer les théories du care au sein de la théorie politique contemporaine, qui témoigne d’une résurgence du thème de la vulnérabilité, corporelle et morale, comme problème politique et moral en soi. Il distingue trois acceptions du mot vulnérabilité dans ce mouvement, acceptions qui chaque fois impliquent des raisonnements moraux et légitiment des agencements politiques différents : le modèle d’une disponibilité à la blessure physique et morale, celui d’une association stricte de l’idée de vulnérabilité au concept de dépendance (qu’illustrent les théories du care), et enfin la vulnérabilité comme impropriété de soi.

Living in the merci.
Theories of care participate in a movement within contemporary political theory to rehabilitate the idea of bodily and moral vulnerability as a moral and political problem. Three different accounts of vulnerability can be distinguished in this movement, which imply different moral reasonings and legitimize different political arrangements : the model of an availability for physical and moral harm, a close combination of the idea of vulnerability with the concept of dependance (which characterizes theories of care) and vulnerability as self-improperty.