Accueil » Les numéros » 47. Multitudes 47, hiver 2011 » Mineure 47. Prométhée contre Areva

Mineure 47. Prométhée contre Areva

Notre temps souffrirait d’un déficit de mesure. Ce diagnostic est partagé par de nombreux penseurs et militants qui voient dans le déchaînement de la technique les causes de nos malheurs. Faudrait-il, comme le proposait Hans Jonas dans Le Principe Responsabilité (1979), réenchaîner Prométhée ? Prométhée le mythique voleur de feu, coupable – via Pandora – de la […]

Neutraliser le mythe de Prométhée

Deux thèmes majeurs sont systématiquement négligés dans le mythe de Prométhée : celui de l’humain «victime», et celui de la revanche à prendre sur l’animal. Ces thèmes sont pourtant devenus des piliers de la pensée occidentale vis-à-vis de la Nature. Ils jouent un rôle fondamental dans le désastre écologique actuel. Rêvons à un Prométhée qui aurait posé comme condition à la réception du feu la nécessité pour l’homme de ne rien faire qui pût agresser les autres animaux de façon démente.

Neutralizing Prometheus Myth

Two main topics have always been neglected in the myth of Prometheus: that of Man as “victim”, and that of the revenge against the animal. However, these topics are the foundations of Western thought vis-à-vis Nature. They have a fundamental role in the current ecological disaster. Let’s dream about a Prometheus who will have subordinated the receipt of the fire to the necessity for Man not to agress the other animals.

Interspécificité

L’artiste, du duo Art Orienté objet, retrace ici l’origine, le déroulement et les conséquences de la performance biotechnologique artistique «Que le cheval vive en moi» : une autoinjection de sérum de sang de cheval. Cette expérience radicale, abordée ici d’un point-de-vue autant artistique que psychologique et anthropologique, interroge frontalement la responsabilité individuelle à travers la notion d’altérité. Elle propose un élargissement de la définition de conscience humaine par une tentative de perception de l’extra-humain, animal en particulier.

Interspecificity – On “May the Horse Live in Me”

Marion Laval-Jeantet (artist of the duo Art Object oriented) explains the origin, the development and the consequences of the artistic biotechnological performance “May the Horse Live in Me”: an injection of horse’s blood. This radical experiment questions the individual responsibility through the notion of otherness, proposing an enlargement of the definition of human consciousness on trying to get a perception of the extra-human, especially the animal.

Le mythe d’Arachné, tel que le raconte Ovide, présente la potentialité de la vie comme inséparable du mouvement de la métamorphose. La métamorphose immanente de l’araignée (arakhné) démontre la puissance technique du corps – ou bien la tekhné en tant que sa seule puissance primitive. Ce mythe est donc beaucoup plus qu’une allégorie de la prise du pouvoir sur le corps – l’opération de fond de toute (bio) politique. Il trace les contours d’une autre opération, d’une contre-opération, l’opération de la métamorphose : le corps ne se transforme qu’à travers l’invention de nouvelles techniques par lesquelles le corps lui-même devient une nouvelle arme. Comme si le mythe d’Arachné avait complété Deleuze deux mille ans en avance : il nous faut de nouvelles armes, il nous faut donc de nouveaux corps. Telle est la leçon – et l’exemple – d’Arachné, le double obscur de Prométhée.

The dark double of Prometheus – Metamorphosis and technics

As told by Ovid, the myth of Arachnè presents the potentiality of life as inseparable from the movement of metamorphosis. The immanent metamorphosis of the spider (arakhné) proves the technical power of the body – or tekhné as its real primitive power. Thus this myth is definitely more than an allegory of the seizure of power on the body – the ground operation of every (bio)politics. It draws another operation or counter-operation, that of a metamorphosis: the body changes but through the invention of new techniques through which the body itself becomes a new weapon. As if the myth of Arachnè had complemented Deleuze with an advance of two thousand years: we need new weapons, therefore we need new bodies. That is the lesson – and the example – of Arachnè, the dark double of Prometheus.

Que se passe-t-il si l’on considère le mythe de Prométhée à partir de la notion de «mythe interrompu» de Jean-Luc Nancy ? Si les mythes sont habituellement racontés autour du feu, ce mythe à propos du vol du feu expliquerait les origines de sa propre narration – n’expliquant rien d’autre que lui-même. Dès lors, comme Kafka le savait déjà, le mythe serait interrompu par la matérialité allégorique du roc sur lequel Prométhée est attaché, et autour duquel émergent de nouvelles conceptualisations de l’humain, de la communauté et du care.

Literary Prometheus – From Prometheus to Pandora

What happens if we reconsider the myth of Prometheus from the perspective of Jean-Luc Nancy’s essay “Myth Interrupted”? If myths are usually told around the fire, this myth about the stealing of the fire would explain the origins of its own telling: it would explain nothing but itself. At this point, as Franz Kafka already knew, the myth would be interrupted into the allegorical materiality of the rock to which Prometheus is tied, and around which new conceptualizations of the human, community, and care emerge.

Nuit noire selon Judée

L’auteur de Nuit noire selon Judée a sans doute pensé à l’auctor latin («celui qui augmente») en inscrivant ses personnages dans le flot tumultueux de la souffrance. Le corps s’en serait-il grandi ? En effet, les êtres humains nous ont montré que peu leur faut pour qu’un corps soit dégradé et détruit, et que, pour le reste, considérant l’imagination d’un avenir incertain où ils seraient encore «humains», la dégradation serait garante d’une modification selon la nature et le genre… Cette tâche, pour le moment, échoit à la poésie.

Dark Night According to Judée

Everybody wants to know how love, and hate, and the body are. To be thinking of flesh and blood within a poem, a writing, maybe a sigh… this may be a kind of seeing the future… to be available in a cross-traffic burst; up to cut off the flow of events; close to watch biological and physiological fences as ultimate fences, or frontiers; and at the end, to be human, weak, and even unable to disappear.

Contrairement à ce que voudrait un très ancien sens commun (une mythologie de plus ?), l’ordre et le désordre, le cosmos et le chaos, ont peut-être partie liée, simultanément, dans la fabrique de tout fait social, ainsi que le laissent entendre les pratiques socio-musicales des hommes et des femmes du champ jazzistique.

Digression on desorder

At the opposite of a very old common sense (another mythology?), order and disorder, cosmos and chaos, are linked, simultaneously, in the making of every social fact as illustrated by the socio-musical practices of the men and the women of the jazzistic field.

Organiser la désappropriation, libérer le commun

L’humain est en crise. Il lui faut sortir de sa construction anthropocentriste du monde pour retrouver le commun qui le précède, le déborde et l’appelle à sortir de lui-même. Les prémisses de cet appel révolutionnaire, dont l’enjeu est la libération du commun, se réalisent de par le monde à travers de nouvelles luttes politiques. Leur point commun : organiser la désappropriation. Leur objectif : l’abolition de la propriété. Ainsi s’engage une politique de l’hospitalité qui accueille sans discrimination tous les êtres et expressions de la nature, en-deçà d’une conception de la propriété et du propre comme motifs identitaires de l’humanisme et sources de l’exclusion et de la domination de ce qui existe, persiste, se meut hors de lui, sans lui.

Organizing the Disappropriation, Liberating the Common

Human being is in crisis. He has to escape the anthropocentric construction of the world, in order to recover the Common that precedes and goes beyond him. Premises of this revolutionary call, whose aim is the liberation of the Common, happe through the world via some new political struggles. Their common feature: organizing the dis-appropriation. Their goal: the abolition of property. That’s how a politics of hospitality is at stake, capable to accommodate every being and expression of nature, without any kind of discrimination, below a conception of property which lies at the core of humanism and is the origin of exclusion and domination of what exists, persists, moves out of human, without him.