Co-immunité globale

Penser le commun qui protège

Nous devons au philosophe Hans Jonas la démonstration du fait que la chouette de Minerve ne prend pas toujours son vol au crépuscule. En remodelant l’impératif catégorique pour en faire un impératif écologique, il a démontré qu’il était possible, pour l’ère qui est la nôtre, de pratiquer la philosophie sous une forme prospective : « Agis en sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie humaine authentique sur la terre ». L’impératif métanoïaque pour le temps présent, qui intensifie le catégorique pour en faire un impératif absolu, prend ainsi des contours suffisamment précis. Il exige de nous, et c’est une dure exigence, que nous admettions la monstruosité de l’universel devenu concret. Il réclame de nous le séjour durable dans le champ des exigences excessives des improbabilités immenses.

Parce qu’il s’adresse à chacun personnellement, je suis forcé de prendre son appel pour moi-même, comme si j’étais son unique destinataire. On exige de moi que je me comporte comme si je pouvais savoir sur-le-champ ce que j’ai à faire dès que je me conçois comme un agent dans le réseau des réseaux. Je dois à tout instant évaluer les conséquences de mes faits et gestes sur l’écologie de la société mondiale. Il me semble même que je doive me ridiculiser en me considérant comme membre d’un peuple de sept milliards de personnes – et cela bien que ma propre nation soit déjà trop pour moi. Je dois tenir mon rôle de citoyen du monde, même si je connais à peine mes voisins, même si je néglige mes amis. La plupart de mes nouveaux compatriotes ont beau rester pour moi hors de portée parce que « l’humanité » ne constitue ni une adresse valide, ni une dimension que l’on puisse rencontrer : j’ai pourtant la mission d’intégrer leur présence réelle à ma réflexion, et ce pour chacune de mes opérations personnelles. Je dois me développer pour devenir un fakir de la coexistence avec tout et avec tous, et réduire l’empreinte de mon pas dans mon environnement à la trace d’une plume.

Ce mandat satisfait tout autant au principe de l’exigence excessive que le faisaient l’imitatio Christi de l’ancienne Europe ou l’idéal indien du moksha. Comme il n’y a pas de moyen d’échapper à cette exigence, sauf à se réfugier dans l’étourdissement, la question se pose de savoir si l’on peut présenter un motif rationnel à l’aide duquel on pourrait franchir le fossé entre l’impératif sublime et l’exercice pratique. Si l’on met de côté les fantômes de l’universalisme abstrait, on ne peut tirer un tel motif que d’une réflexion sur l’Immunologie Universelle. Les systèmes immunitaires sont des attentes de blessure et de lésion incarnées ou institutionnalisées, qui reposent sur la distinction entre ce qui nous est propre et ce qui nous est étranger. Alors que l’immunité biologique se rapporte au niveau de l’organisme individuel, les deux systèmes immunitaires sociaux concernent les transactions supra-organismiques, c’est-à-dire les transactions coopératives, interactives, conviviales, de l’existence humaine : le système solidariste garantit la sécurité du droit, la prévention existentielle et les sentiments de parenté au-delà des familles respectives ; le système symbolique garantit la compensation de la certitude de la mort et la constance des normes par-delà les limites des générations. À ce niveau-là aussi, la même définition s’applique : la « vie » est la phase de réussite d’un système immunitaire. Comme les systèmes immunitaires biologiques, le système solidariste et le système symbolique peuvent eux aussi connaître des phases de faiblesse, voire de presque-échec. Ces phases s’expriment, dans l’expérience que l’homme fait de lui-même et du monde, sous forme d’une instabilité de la conscience de sa valeur et d’une incertitude à propos de la charge que peuvent soutenir nos solidarités. Leur effondrement équivaut à la mort collective.

La caractéristique forte des systèmes de ce type est de ne pas définir ce qui est propre à l’individu à l’horizon de l’égoïsme organistique, mais de se mettre au service d’un concept élargi de soi, ethnique ou multiethnique, institutionnel et intergénérationnel. On comprend ainsi pourquoi les germes évolutionnaires d’un altruisme animal, qui se manifestent dans la propension naturelle qu’ont les espèces à se reproduire et à couver, se prolongent au palier humain pour devenir des altruismes culturels. L’élément rationnel de cette évolution tient au reformatage à plus grande échelle de ce qui nous est propre. Dans la mesure où les individus apprennent à se comporter en agents de leur culture locale, ils sont au service de leur « propre » étendu en acceptant les coupes faites sur leur « propre » au sens réduit du terme. Ce calcul immunologique implicite est à la base des sacrifices et des impôts, des manières et des services, des ascèses et des virtuosités. Tous les phénomènes culturels essentiels s’inscrivent dans les jeux gagnants des unités immunitaires supra-biologiques.

Cette réflexion rend nécessaire une extension du concept d’immunité : dès que l’on a affaire à des formes de vie auxquelles participe le zoon politikón humain, il faut compter avec la primauté de l’alliance immunitaire supra-individuelle. Toutes les associations sociales de l’histoire, depuis les hordes originelles jusqu’aux empires mondiaux, sont explicables, du point de vue systémique, comme des structures de co-immunité. On doit toutefois constater que la distribution des avantages concrets d’immunité dans des grandes « sociétés » stratifiées a toujours présenté de fortes inégalités. L’inégalité des accès aux possibilités immunitaires a déjà été ressentie de très bonne heure comme la plus profonde manifestation de « l’injustice ». Elle était ou bien aliénée comme s’il s’agissait d’un destin obscur, ou bien intériorisée comme la conséquence d’une faute obscure. Au cours des derniers millénaires, seuls des systèmes mentaux supra-ethniques, vulgo les « religions » supérieures, pouvaient compenser pareille sensation. Ils considéraient que grâce à des impératifs éminents et des universalisations abstraites des promesses de salut, les accès aux mêmes possibilités d’immunité symboliques étaient ouverts à tous.

La situation actuelle du monde se distingue par le fait qu’elle ne détient pas de structure de co-immunité pour les membres de la « société mondiale ». Au niveau suprême, la solidarité est encore un mot creux. On peut aujourd’hui comme hier lui appliquer la devise d’un spécialiste contesté du droit public[1] : « Qui dit humanité veut tromper ». Le motif en est évident : les unités de solidarité co-immunitaires effectives sont aujourd’hui comme dans l’ancien temps formatées au niveau familial, tribal, national et impérial, et depuis peu dans des alliances stratégiques régionales fonctionnant – dans le cas où elles fonctionnent – conformément aux formats respectifs de la différence entre le « propre » et l’étranger. Les alliances réussies pour la survie sont en conséquence particulières jusqu’à nouvel ordre – les « religions mondiales » ne peuvent plus non plus, conformément à la nature des choses, être plus que des provincialismes à grande échelle. Même le concept de « monde » est dans ce cadre une expression idéologique, parce qu’il hypostase le macro-égoïsme de l’Occident et d’autres grandes puissances, et ne décrit pas la structure concrète de co-immunité de tous les aspirants à la survie sur la scène globale. Les systèmes particuliers rivalisent toujours les uns avec les autres, selon une logique qui fait régulièrement des gains immunitaires des uns les pertes immunitaires des autres. L’humanité ne constitue pas un super-organisme – comme l’affirment trop hâtivement certains théoriciens du système –, elle n’est jusqu’à nouvel ordre pas plus qu’un agrégat d’« organismes » de plus haut niveau, qui ne sont encore nullement intégrés dans une unité du niveau suprême effectivement opérationnelle.

Toute histoire est une histoire de combats entre des systèmes immunitaires. Elle est identique à l’histoire du protectionnisme et de l’externalisation. La protection se rapporte toujours à un Soi local, l’externalisation à un environnement anonyme dont personne n’assume la responsabilité. Cette histoire couvre la période de l’évolution humaine au cours de laquelle les victoires du propre ne pouvaient être payées que par la défaite de l’étranger. Elle est dominée par les saints égoïsmes des nations et des entreprises. Mais parce que la « société mondiale » atteint le limes et a présenté une fois pour toutes la terre, avec ses systèmes atmosphériques et biosphériques fragiles, comme le théâtre commun et limité des opérations humaines, la pratique de l’externalisation se heurte à une frontière absolue. Dès lors, un protectionnisme du Tout devient l’impératif de la raison immunitaire. La raison immunitaire globale se situe un palier au-dessus de tout ce qu’ont pu atteindre ses anticipations dans l’idéalisme philosophique et dans le monothéisme religieux. Pour cette raison, l’Immunologie Universelle est le successeur légitime de la métaphysique et la théorie réelle des « religions ». Elle exige que l’on dépasse toutes les distinctions opérées jusqu’ici entre le « propre » et « l’étranger ». Ainsi s’effondrent les distinctions classiques entre ami et ennemi. Qui continue sur la ligne des séparations antérieures entre le propre et l’étranger produit des pertes immunitaires non seulement pour les autres, mais aussi pour soi-même.

L’histoire du « propre » conçu dans un cadre trop petit et de « l’étranger » trop mal traité touche à sa fin au moment où une structure globale de co-immunité naît en intégrant avec respect les cultures individuelles, les intérêts particuliers et les solidarités locales. Cette structure prendrait un format planétaire au moment où la terre, couverte de réseaux et d’une superstructure d’écumes, serait considérée comme le propre, et l’excès d’exploitation dominant jusqu’ici, comme l’étranger. Avec ce tournant, ce qui est concrètement universel devient opérationnel. Une logique coopérative prend la place d’un romantisme de la fraternité. L’humanité devient un concept politique. Ses membres ne sont plus des passagers sur la nef des fous de l’universalisme abstrait, mais des collaborateurs œuvrant au projet tout à fait concret et discret d’un design immunitaire global. Même si le communisme fut d’emblée un conglomérat d’un petit nombre d’idées justes et d’un grand nombre d’idées fausses, sa part rationnelle – l’idée que les intérêts vitaux communs du plus haut niveau ne peuvent être réalisés qu’à un horizon d’ascèses coopératives universelles – doit forcément, tôt ou tard, retrouver une validité. Elle pousse vers une macro-structure des immunisations globales : le co-immunisme.

Une structure de ce type porte le nom de civilisation. C’est maintenant ou jamais qu’il faut appréhender les règles de son observance. Elles fourniront le code des anthropotechniques adaptées à l’existence dans le contexte de tous les contextes. Vouloir vivre sous l’égide de ces techniques signifierait prendre la résolution d’adopter, au fil d’exercices quotidiens, les bonnes habitudes de la survie commune.

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni

Sloterdijk Peter

Professeur à l'Université de Karlsruhe, figure de la philosophie allemande contemporaine, a publié Règles pour le parc humain (Mille et Une Nuits, 1999), Essai d'intoxication volontaire (Calmann-Lévy, 1999), Sphères I - Bulles (Pauvert, 2002), Ni le soleil ni la mort (Pauvert, 2003), Sphères III - Écumes (Maren Sell, 2005), Le Palais de cristal (2006), Colère et Temps (2007) et plus récemment Sphères II - Globes (2010).