Coalitions – Points de vues sur le monde

0. Au commencement, il en était plus d’Un. Mais on ne le savait pas encore, ou très obscurément. On croyait qu’On n’était qu’Un, au début, et que le multiple convergerait vers la fin. On voyait bien cependant que ça ne tenait pas, cette histoire d’Un. Mais justement parce que rien ne tenait, que tout coulait, il fallait que ça subsiste éternellement, quelque part, au commencement des temps comme à sa fin. Que ça s’unifixe en quelque Firmaman. En quelque Substance Absolue.

Pourtant, pour qu’il y ait quelque chose et non pas rien, l’Absolu avait bien dû se fendre, disait-on, il aura bien dû manquer, pensait-on. On essaya de le préserver, cet Absolu, de le modaliser dans ses formes finies sans que celles-ci pourtant ne perdent quoi que ce soit de l’infini. Mais la ficelle était trop grosse, l’immanence trop compacte : l’Absolu lui-même, ou la nature, ou Dieu, devait fatalement comporter un sans-fond, une précédence informe, à la fois Lui et non-Lui. Une déchirure ou transcendance strictement interne, déjà Deux.

1. Il fallut reprendre : au commencement, l’Absolu était déjà scindé ; il fallait continuer : l’Absolu s’était absous pour qu’il y ait Monde ; il faut conclure : il y a la multiplicité du Monde.

2. Mais le récit continuait, il était repris par une voix, des voix, qui toutes réclamaient un récit. Une odyssée, du sens, des images. Une par une, ces existences se murmuraient : ce qu’il y a prend du temps, et tout n’est pas donné d’un seul coup, je suis né, je puis constater la durée du sucre qui fond, j’ai vu naître mon fils, il y a des êtres qui viennent au monde, et des mondes qui demandent à éclore ; une par une elles ajoutaient : j’existe, je suis dehors, j’attends le tramway, je fume une cigarette, je pense à tout à l’heure, comment j’en suis arrivé là ? je suis venu dehors ? et elles se répondaient, un peu plus tard : je viens encore, je ne suis pas encore arrivé et d’une certaine manière ça n’aura pas de fin, même si ça cesse, ça reprendra, ailleurs, autrement, avec quelqu’un d’autre (un tourbillon fait s’enrouler quelques feuilles) – et elles se mirent à conspirer un chant, comme dans Magnolia, le film du monde qui était dans un film, puis elles se mirent à déchanter, ainsi, alternativement, simultanément, alternativement, seules et ensemble.

3. L’une dit : reprenons – j’existe, je suis dehors même quand je suis dedans, on appelle cela l’exil et le bon pays n’est que celui qui me supporte, il n’y en a pas d’autre, pas de meilleur, et chaque pays est nombreux, nous sommes nombreux dehors, même s’il vaut mieux être dehors-dedans quand il fait froid, ou quand ça rafle, il faut que les dehors- dedans soient accueillants, hospitaliers, il faut des seuils pour me rapporter aux autres, m’étranger au seuil de l’Étranger que je ne serai jamais, il faut garantir ces seuils, il faut, c’est la Justice du Dehors et c’est le seule, il n’y en a pas d’autre, pas de meilleure pour que ceux du dehors ne soient pas mis dehors, c’est compliqué mais c’est ainsi.

Une autre dit : exister, ou être dehors, c’est forcément rencontrer des gens, être à plusieurs, même quand j’étais Dedans il en était déjà au moins Trois. Et même si je ne veux plus les rencontrer, ils seront mes fantômes, les spectres du commun désavoué, réduits au silence mais gros des paroles qui ont été dites et qui le seront encore, peut-être. L’existence aura toujours été multiple, sur tous les fronts.

Une autre ajoute : il y a des tortues dans le jardin, des chiens qui prennent le métro à Moscou et s’arrêtent aux bonnes stations, il y a plus de 2000 coyotes près de Chicago qui poussent leurs growls, leurs huffs, leurs woofs, leurs whines, leurs yelps, leurs howls, et leurs fameux « wow-oo-wow », il y a des chats et des chiens comme s’il en pleuvait, des pigeons munis de capteurs qui collectent des données sur la pollution atmosphérique au-dessus de Sans Jose, on aura même vu une souris transgénique.

Et s’entend répondre : il y a des murs de mots sur les réseaux sociaux, des ordinateurs de compagnie qui syndiquent des contenus sans qu’on ne leur demande rien, des puces électroniques qui se mouchent dans les fichiers de la police de l’esprit, l’internet des objets faisant la réclame pour le dernier opus de K. Dick, des nano-robots en essaim qui coopèrent devant l’obstacle, un androïde en mal d’amour qui sait qu’il va mourir.

Tandis qu’une autre poursuit : plus intime en moi même que ma propre intimité … un château-fort qui oblige tout entrant à se dépouiller même de l’Un … Dieu incarné jusqu’à sa propre mort, Lumière sur Lumière, Texte sans fin … et des points telluriques, des dieux même dans la cuisine, des objets et des animaux qui sont plus que des objets et des animaux, des « bois intelligents », des Prophètes, des Shamans, des Sorciers…

Et qu’une autre reprend : des images qui s’animent, plus réelles que le réel, prenant voix et corps de chiens, de coyotes ou d’humains, elles disent des mots impensés au bord du vide, elles annoncent des noces et des ruptures, elles retiennent leur souffle quand leur daimon le leur demande, elles participent aux assemblées, à l’élaboration des lois comme aux extractions de nouveaux minerais.

4. Un multiple, au moins quatre : êtres humains, animaux, individus techniques, expressions divines. Mais plus encore une multiplicité, faite d’existants passés, présents ou à venir, étirant la temporalité dans tous les sens au point de la faire sortir d’elle-même : Cro-Magnon, Néandertal, Post-humain ; Sauvages, Barbares, Primitifs, Premiers, Modernes ; chimpanzés, dauphins, pigeons ; faisons entrer les insectes et les plantes ; objets, machines, médiations pratiques, intelligences artificielles ; esprits, fantômes, gris-gris, Dieu, Dieu, dieux ; œuvres d’art, installations sociales. Des hybridations : OGM, AGM ; un utérus artificiel ; un performer qui se fait greffer une caméra derrière la tête ; des Mécanos et des Morphos ; des nuages radioactifs. Des devenirs : jamais l’un ne change sans que l’autre ne change aussi. Des confusions : la production d’une patte molle s’étalant sur les bords, variant à peine d’une différence à l’autre ; le franchissement insu des seuils, comme s’ils n’étaient rien ; l’abolition des partages binaires sans création de singularités remarquables.

5. Impossible de savoir par avance, et même après coup, ce que des êtres rassemblés peuvent porter comme charge commune – pour faire référence au munis du mot communauté. On ne peut que le spéculer. Ce qui n’a rien d’outrageant : la pensée de la communauté aura toujours appelé une métaphysique, c’est-à-dire une science des variations imaginaires soumises au Principe de raison. Et le Principe de raison contrarie le Principe d’identité, il rend compte, seulement, qu’il y a quelques choses plutôt que rien – clinamen…

6. ………../…… /………. ///….

7. Des choses, des êtres vivants ou artificiels se sont inclinés les uns avec/contre/sur/dans/depuis les autres, par toutes les prépositions possibles. Tant qu’à spéculer, c’est-à-dire penser à outrance, autant laisser la part libre à ce qui entraîne des êtres à ce colliguer. C’est-à-dire ne jamais réduire le commun à des intérêts ou des intentions identiques. Appelons coalition l’ensemble incliné les uns des autres portant l’incertitude sur la communauté sans déroger à sa possibilité. La coalition est tissée de l’absence du commun sous toutes formes de matières, certaines cristallisant par amour, guerre, palabres, écrits, revues, assemblées, collectifs, mais toujours de l’Un plusieurs fois et dans tous les sens décomblé.

8. Le monde est une coalition de mondes – un monde ; un sujet est une trajectoire parcourant ces coalitions – un trajet ; une communauté parcourt ces parcours, capture ces mondes.

9. Aux coalitions confuses, qui dénient les seuils et étouffent les singularités, opposons non pas les coalitions claires et distinctes, qui nieraient la communauté en son principe même (cf. 7), mais celles qui se mesurent à leur démesure. Démesure de l’amour fou, de l’art romantisé, de la politique qui libère l’existence, de la religion minoritaire ininstituable, d’une économie à la mesure du monde. Soit tout ce que les experts sous prébende, les nations immunitaires, les médiations volées, les finances privées, les industriels de l’atome, les pharmacies de l’oubli, les contrôleurs de fictions, les pourvoyeurs d’images pleines, les bouchers de l’agro-alimentaire, les spécialistes de la neuro-cognition, les logiciens de l’esprit tentent d’interdire, et de rendre impossible. Plutôt que ces fixations inertielles, qui produisent de l’absolu sous perfusion, parions sur le vif des coalitions aventureuses.

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)