Créer des asiles de data autogérés par les citoyens

Les données personnelles sont l’or noir de la nouvelle économie du numérique. Les infos, les traces et les saisies de nos pérégrinations digitales, livrées de façon plus ou moins consenties, servent de carburant à de nouveaux paradis de l’économisme dominant. Ces data de nos moindres transactions et interactions via nos outils digitaux, des cartes bancaires aux objets communicants en passant par notre smartphone, sont la clé du juteux business des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), des NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) et de tous leurs clones en mode startup. Elles deviennent dès lors le sésame d’une aliénation plus souriante que jamais, d’une servitude volontaire encore plus sophistiquée que celle de notre bonne vieille société de consommation.

Comment répondre à pareille mécanique sans tomber dans la technophobie ? Une solution est apparue ces trois ou quatre dernières années : ce que la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération) appelle le Self Data. Soit le partage des données personnelles sous le contrôle des individus concernés, qui décident eux-mêmes pour quels services ils sont prêts à autoriser l’usage de leurs informations. Qu’il soit abonné, client, consommateur ou simple internaute, chaque individu saurait qui possède des données sur lui, et pour en faire quoi. Mieux : selon la FING, cet individu responsable serait à même de « mieux se connaître, prendre de meilleures décisions, évaluer ses décisions passées, se faciliter la vie, etc. » Mais cette perspective d’un empowerment des gens à partir de leurs propres données est-elle réaliste ? Est-elle même souhaitable ?

Il est certes essentiel, notamment pour ce qu’il subsiste de « vie privée », de s’opposer au caractère unilatéral de l’accumulation de données personnelles (et de moyens de les traiter) par les entreprises et les administrations. Les mettre à la disposition de chacun sur une plateforme sécurisée de cloud personnel ne peut nous nuire, nous qui sommes à la fois consommateurs et citoyens.

Oui, le Self Data représenterait en théorie un progrès. Mais en pratique ? Imaginez l’individu seul face aux marques, tentant de comprendre les tableaux de données le concernant. Il y passe des heures, sans certitude de tout saisir. Ce faisant, il accepte le jeu de l’e-consommation. Car en échange du partage de vos données, l’opérateur va vous proposer de nouveaux services, payants évidemment, qui vous proposeront de mieux réguler encore votre vie quotidienne. En particulier dans le domaine de la santé : acceptez la recension des infos des bracelets, balances et autres tensiomètres connectés, et vous gagnerez un suivi gratuit de votre état de santé, avec conseils d’experts patentés… Et donc profits à la clef pour grands labos et assureurs de tous acabits.

Le principe du Self Data nous conforte dans notre état d’homo œconomicus du genre digital (homo numericus). Autrement dit : plutôt que de nous aider à nous dissocier de notre double virtuel, qui nous connaît si bien qu’il anticipe tous nos besoins et désirs, il augmente la fusion-confusion entre nous, êtres de chairs, et notre si aimable ombre d’information, notre profil. L’enjeu devient dès lors de transformer une question de consommation, économique donc, en une question démocratique. Car le piège est bel et bien de nous muter nous-mêmes en comptables à la petite semaine de ce qu’il advient ou non de nos données.

D’où une suggestion : la création d’asiles de données autogérés par les citoyens– dans tous les sens de ce mot asile : à la fois sanctuaire et centre de soin pour s’extirper de la société de l’hyperconsommation entropique. Il s’agirait donc, pour nos données personnelles, d’un asile politique. Nous pourrions ignorer nos data, en déléguer la gestion. Ou nous servir de cette institution commune pour interdire certains usages. Soutenus par la puissance publique, ces asiles seraient organisés comme des « communs ». Une ressource : ce nouvel or noir. Une communauté choisie : groupe informel, grand ou petit, de citoyens volontairement liés les uns aux autres par leurs goûts et surtout convictions face à l’exploitation de leur ombre d’information. Et une gouvernance à définir pour résister avec toute la force nécessaire à tous les chasseurs de nos données, anonymisées ou non, aux États, aux vraies fausses startups et multinationales de la santé, de l’assurance, du commerce et de la mesure de la vie.