Crise de l’Etat-nation, nouvelles formes du conflit et de « sociabilité »

1. La « subversion » des classes dirigeantes.

Il y a quatre ans, en 1992, la fondation Agnelli lançait un vaste programme de recherche au titre pour le moins révélateur, «Padanie, une région italienne en Europe[[Cf. La Padanie : une région italienne en Europe, éd. Fondation Giovanni Agnelli, 1992, Turin. ». Mais peu s’en souviennent – et les promoteurs et chefs d’entreprise ne verraient probablement pas d’un bon oeil qu’on le leur rappelle.
Ce programme peut se résumer en ces termes
- les dimensions de l’Etat-nation sont trop grandes et celles des Régions trop petites pour se mesurer de façon adéquate aux nouveaux impératifs de l’économie mondialisée ;
- « la délimitation territoriale des nouvelles institutions » – opération indispensable pour « réduire la fracture entre régions économiques et systèmes institutionnels[[Marcello Pacini, Introduzione a la Padania : una regione italiana in Europa, cit. p.3. » à l’origine du mal-être italien – porterait, au contraire à mettre en valeur, comme modèle idéal, une dimension intermédiaire : la macro-région ;
- la Padanie constituerait, à maints égards, un cas d’étude idéal pour évaluer les avantages d’une telle réduction d’échelle politique et institutionnelle. Elle pourrait constituer la base pour « la transformation de l’Etat-centralisateur en un Etat [.. ‘néo-régional’ ou `fédéral’ »[[Ibidem, p. 5..
En particulier, ce programme de recherche soulignait :
- la force productive extraordinaire de la « zone padane » (au début des années quatre-vingt-dix les huit régions sensées composer la « Padanie » concentraient 54% du PIB italien, 53% des investissements fixes nationaux, 55% de la valeur ajoutée au coût des facteurs, 80% des entreprises innovatrices) ;
- le haut niveau du revenu moyen par habitant (la quatrième rang après les régions leader de Hambourg, Ile de France, Bruxelles) ;
- le haut niveau d’internationalisation (avec 74% des exportations italiennes, 64% des importations et 68% des établissements à participation étrangère) ;
- le rôle décisif d’une position géo-économique optimale, qui se trouve au carrefour de la dorsale verticale européenne – ou encore « la banane bleue » – qui s’étend de Londres à Milan en passant par la vallée du Rhône d’une part, et l’axe horizontal méditerranéen – nouveau « sun belt » – qui va de Barcelone à Munich en passant par le sud de la France et la Lombardie[[Roberto P. Camagni, Competere in prospettiva europea : la Padania nel quadro delle grandi regioni economiche d’Europa, Ibidem, pp. 285-6..
Sur cette base on fera même l’hypothèse d’un rôle de premier ordre pour la macro-région padane, destinée qu’elle était à devenir une sorte de « second moteur » européen, directement placée au sud du « moteur stratégique » que constitue le « triangle » Paris-Bruxelles-Cologne, à condition que « la tâche d’organiser l’espace économique » soit dévolue « à des institutions autres que celles appartenant à l’Etat-centralisateur »[[M. Pacini, op. cit., p.5..
Une approche de même type est proposée par l’un des auteurs le plus en vue de la pensée unique et des théories globalisé. John Naisbitt, l’auteur de Megatrends 2000 développe, à l’échelle planétaire, son analyse dans un nouveau et très récent ouvrage : Global Paradox[[John Naisbitt, Megatrends 2000. Ten new directions for the 1990s, W. Morrow & C., New York 1984.. Dans cet essai il affirme que le nombre de nations est destiné à croître rapidement au fur et à mesure que l’économie se globalise et que le pouvoir des Etats nationaux se redimensionne. « Aux jeux olympiques de Barcelone – nous rappelle Naisbitt – participaient 172 équipes nationales, aux jeux d’Atlanta plus de 200. D’ici la fin du siècle le nombre d’Etats nationaux devraient atteindre au moins 300[[John Naisbitt, Global Paradox. The Bigger the World Economy, The more Poweiful Its Smollest Players, W. Morrow & C., New York 1995. ». Il parvient même à « formuler une loi » qui synthétise cette idée de « Global paradox » : « plus l’économie globale se développe plus les acteurs nationaux deviennent petits »[[Ibidem, p. 50.. Cette loi représente en quelque sorte la traduction sur le plan géopolitique du principe économique plus général, selon lequel « plus l’économie mondiale se développe et plus les acteurs mineurs deviennent protagonistes »[[Ibidem, p. 20.. Il s’agirait du principe qui est justement en train de réguler les processus de restructuration de tous les principaux groupes industriels de la planète. Processus fondés sur l’externalisation des fonctions et des ressources et le remplacement des anciennes logiques d’intégration verticales et de concentration par les nouvelles pratiques de coalition et d’accords de sous-traitance. Cette ligne de réflexion rencontre celle d’un autre « gouru » du capital globalisé, Kenichi Ohmae, le puissant conseiller de la McKinsey japonaise. Ce dernier a expliqué à plusieurs reprises et sans détours que les dimensions éléphantesques des anciens Etats nationaux étaient désormais inadéquates face aux exigences de l’ hyper-compétitivité globale. Ils ne peuvent plus constituer -comme ils l’on fait jusqu’à aujourd’hui- « l’unité naturelle du Business », « c’est à dire les agrégats adéquats et proportionnels de personnes et d’activités à travers lesquels il est possible d’accéder à l’économie globalisée »[[Kenichi Omahe, The End of Nation State. The Rise of Regional Economics, The Free Press, New York 1995.. Il ajoute que les Etats-nations sont inéluctablement destinés à être redimensionnés et remplacés par de nouvelles et plus souples configurations territoriales d’échelle régionale moins entravées par des questions de « solidarité territoriale » : « ce seront justement les zones délimitées par des frontières régionales – écrit-il- et non les Etats-nations qui se tailleront la part du lion dans le développement futur de l’économie. Ces derniers n’en ont en fait pas la possibilité [… le poids excessif accumulé les alourdit en les empêchant d’opérer aisément dans une économie sans frontière »[[Ibidem. p.138..
On pourrait discuter longuement sur le caractère « prédictif » de ces analyses. On pourrait aussi en souligner le caractère extrêmement simplificateur. Mais un fait est certain : le défi porté à l’Etat-nation ne découle pas d’une menace locale, il est un facteur global. Il ne trouve pas son origine dans la périphérie du système comme un simple résidu anti-modernisateur. Il se développe au centre même du système à partir « d’en haut » pour ainsi dire, et il a comme moteur la nouvelle aristocratie financière et technocratique mondialisée. C’est dans cette direction que « vogue » aujourd’hui « l’esprit du temps ».

2. La rupture de la chaîne territoire-Etat-richesse.

Il s’agit d’un tournant radical. Son enjeu consiste dans la remise en cause de la forme même de l’Etat-nation. Ou mieux, dans la déstructuration de la continuité de la chaîne « territoireEtat-richesse » qui avait constitué le fondement du « politique » dans la modernité. C’est sur la pertinence de ces trois éléments, ces trois cercles concentriques, que s’était fondé le concept moderne de souveraineté, puis plus tard celui de souveraineté nationale ainsi que la conception moderne de l’espace politique (un espace « homogène », défini par des frontières certaines, qualifié par l’opérativité « isomorphe » de la norme). L’existence d’une autorité « certaine » à l’intérieur d’une répartition territoriale donnée (c’est à dire capable « d’exclure » le caractère opérationnel de tout autre pouvoir à l’intérieur de ces frontières) et conjointement titulaire du pouvoir de manière uniforme dans chaque partie du territoire a constitué la précondition pour l’édification, dans un premier temps, de l’Etat absolu, puis de l’Etat constitutionnel et démocratique. Aujourd’hui, la congruence de ces trois dimensions s’effrite et pour certains aspects vole en éclats, et ce aussi bien du point de vue du rapport entre Etat et richesse que de celui du rapport entre Etat et territoire.
En ce qui concerne le premier aspect (celui lié au rapport Mat/richesse), il s’agit de l’effet conjoint de trois facteurs majeurs qui fait émerger un espace planétaire toujours plus intégré, homogène, synchrone :
- la formidable financiarisation de l’économie mondiale (la formation d’une masse de richesse abstraite, sans « nationalité » et localisation. Une richesse énorme dont le volume est estimé entre 3 et 5 fois supérieur à celui de l’ensemble des réserves monétaires détenues par les banques centrales des pays du G 7).
- la trans-nationalisation des firmes (la distribution du cycle de travail en une pluralité de pays qui peuvent être aussi très lointains les uns des autres).
- l’intégration commerciale croissante entre les différentes économies.
Il s’agit d’un espace de l’économique qui est désormais plus ample et « englobant » que celui du politique, et dans lequel se révèle de manière dramatique le divorce entre une richesse (désormais complètement abstraite et globalisée) et une sphère du pouvoir politique (encore dramatiquement territorialisée et localisée). Une nouvelle dimension spatiale dans laquelle l’Etat national territorial change de statut : de « contenant » de la totalité des processus collectivement significatifs il devient, pour ainsi dire, « contenu ». Son rôle de variable indépendante s’inverse en celui de fonction subordonnée. Il perd, de cette manière, ce « monopole de la décision légitime » que la théorie politique moderne avait justement conceptualisé comme étant l’essence de l’étatique et de la souveraineté. Dans la nouvelle économie globalisée, ce sont les « flux » (par définition trans-territoriaux) à la place des lieux qui deviennent les sièges privilégiés des décisions efficaces (flux monétaires, flux d’information, flux de ressources organisationnelles.. etc.). L’avenir d’une zone, d’une ville, d’une région, d’une communauté d’usines ou d’un territoire tend à être normalement décidé ailleurs, en dehors de la zone territoriale dans laquelle se produisent les effets de la décision. Il s’agit quelquefois de décideurs invisibles, impersonnels, privés de toute responsabilité territoriale et qui sont souvent soustraits à toute juridiction (et sans aucun doute hors de la juridiction, du lieu dans lequel les effets de la décision prise se répercutent).
Cela nous introduit le deuxième aspect – le deuxième anneau de la chaîne – : celui relatif à la rupture du rapport entre territoire et Etat, entre « géographie » et « droit », entre « lieux » et « normes ». Dans ce contexte nouveau, en fait, Ortung (localisation) et Ordnung (ordre, système normatif) – pour utiliser la terminologie de Carl Schmitt[[Carl Schmitt, Das Nomos der Erde, Berlin 1964. qui, dans l’unité entre ces deux entités, avait indiqué la base de la moderne conception de l’Etat et du droit – se séparent de manière irréversible. La « Terre » (le territoire, avec ses frontières certaines) ne constitue plus le fondement spatial exclusif du système normatif. Ce dernier s’émancipe, pour ainsi dire, de la matérialité de la localisation, et en même temps se décompose en une pluralité de niveaux, de langages, de « paramètres » « hétérogènes » du point de vue spatial. Dorénavant, nous devrons nous habituer à voir coexister, dans le même « lieu » – dans la même « localisation » – une multiplicité de « systèmes de normes » et de critères décisionnels, issus de sièges soustraits à l’espace de la citoyenneté (et de ses droits), liés à des autorités caractérisées par des degrés très différents de personnalisation et de « distance » (agences impersonnelles globales comme le Fond monétaire international, la Banque Mondiale,.. O.M.C. (organisation mondial du commerce), structures de pouvoir bureaucratiques comme l’exécutif de l’U.E. ou la Bundesbank, pouvoirs de fait comme Wall Street, les « marchés internationaux », le réseau diffus des Brokers du monde entier unis dans le «network » …). Et, mutatis mutandis nous devrons nous habituer à découvrir, sur notre territoire, dans nos villes, nos quartiers, nos provinces des zones croissantes de dérégulation, lambeaux d’état de nature réémergeant entre les mailles d’une souveraineté toujours plus limitée et fragmentée : les Slums métropolitains abandonnés à une sorte d’auto-gouvernement criminel, segments du marché du travail laissés à l’exclusion et à déréglementation, périphéries extra-urbaines déconnectées du réseau grande vitesse de l’économie high tech… Les systèmes normatifs se déterritorialisent, et parallèlement le territoire se des-ordonne (subit une dé-régulation violente). Et, tandis que la sphère de souveraineté de l’Etat se réduit à ses fonctions purement administratives (exécutives), le territoire, de facteur « constituant » de l’action sociale régresse et se transforme en facteur « constitué ». Il s’agit à plusieurs égards d’une révolution. Jusqu’à aujourd’hui le territoire pouvait être considéré, à juste titre, comme un prius par rapport aux activités humaines effectuées en son sein (en particulier les activités économiques) – c’est à dire qu’il pouvait se constituer socialement comme un milieu tendanciellement immodifiable ou de toute manière difficilement modifiable en raison de sa forte viscosité. Dorénavant il tendra avec une fréquence de plus en plus importante à paraître comme un simple objet de celles-ci. Une variable dont l’extension, la densité, la géométrie pourront en l’occurrence être décidées suivant des critères différents de ceux qui en avaient consolidés les découpages (essentiellement la nature et l’histoire), des critères impliqués directement avec les véritables puissances du temps présent : la technique et l’économie. Le paradoxe – rappelons-nous de l’analyse de Naisbitt -, est que plus des zones territoriales homogènes deviennent dépendantes par rapport aux flux de richesse globale, plus elles tendent à se rendre indépendantes, « autonomes », de l’espace territorial national. Ce processus conduit à redéfinir les frontières de la « spatialité collective partagée » dans un espace plus étroit par rapport à celui de l’unité nationale.
Il s’agit d’une tendance sur laquelle il est utile de nous attarder plus en détail, car elle touche à un point central de notre discussion : le rôle nouveau du territoire dans la nouvelle dimension du politique et sa problématique inédite dans le paradigme productif post-fordiste.

3. La transformation du territoire de « contexte » en « facteur productif ».

Il y a peu de temps, en commentant la « Fin de l’Etat-nation » de K. Ohmae, je proposais d’appliquer au territoire la catégorie marxienne de la subsomption réelle du travail au capital. En fait, au coeur de la transition de la première à la deuxième révolution industrielle, le capital ne s’est plus limité à utiliser dans son cycle de valorisation le travail dans les formes qu’il avait hérité des formations économiques précapitalistes. Il s’est mis à produire une forme entièrement capitalistique de travail comme mesurée à ses forces productives spécifiques, fondée sur l’incorporation massive de la science, sur un degré élevé de socialisation et surtout sur un niveau élevé d’abstraction en réalisant, justement, la subsomption « réelle » de la coopération sociale. Un processus identique semble aujourd’hui être mis en oeuvre avec le territoire : le capital ne se limite plus à « utiliser » l’espace social hérité d’un long processus historique et mesuré sur la dimension adéquate aux phénomènes politiques, mais il commence à produire un espace directement à sa propre mesure. Un espace déterminé par les exigences souveraines de « l’économique ». Un espace dimensionné sur la mesure des exigences productives. Un espace directement «capitalistique » qui réalise justement la subsomption réelle du territoire à son processus de valorisation. Cette analogie permet de comprendre et d’expliquer les tensions émergentes entre la dimension territoriale des Etats nationaux existants et les tendances à la régionalisation – de toute manière la réduction dimensionnelle des « unités naturelles du business » – signalées par les théoriciens de l’économie mondialisée. Mais cette analogie peut être, en quelque sorte, étendue aussi au-delà de la simple question de la forme territoriale, pour nous interpeller sur le rôle nouveau que le territoire assume dans le paradigme social et productif post-fordiste. Dans l’idée de la subsomption réelle du territoire au capital, ce qui est en fait implicite c’est l’image d’une incorporation directe, d’une « mise au travail » du territoire en tant que facteur directement en mesure d’engendrer de la valeur, comme « force productive sociale ». Il s’agit exactement de ce qui est en train de se produire aujourd’hui : la transformation du territoire, de simple « condition extérieure de la production » – de simple contexte à l’intérieur duquel le cycle productif s’organise -, en facteur productif direct. En d’autres termes, sa transformation en objet de la production, ou si l’on préfère, en générateur d’énergies sociales destinées à être « consommées » dans le processus productif : à la fois matière première et moyen de production. Une machine territoriale intégrée constituée par des infrastructures, de réseaux de communication et d’intercommunication, de réservoirs de « confiance » et de liaisons informelles. N’est-ce justement pas cette logique des « districts industriels » qui dans la littérature managériale est de plus en plus en train de prendre la place pour remplacer les machines productives archaïques et centralisées ? N’avons nous pas là le modèle des systèmes intégrés de sous-traitance, des ramifications productives de l’entreprise réseau, des filières industrielles dans lesquelles s’articulent et s’incarne la pratique croissante de l’out-sort, de la décentralisation productive, de l’externalisation poussée de fonctions productives et de services ?
Dans ces modèles productifs c’est le répertoire tout entier des ressources sociales disséminées sur le territoire qui est mis au travail – et qui est « consommé » – à la fois comme matière première et comme principe d’organisation : les réseaux d’amitié et de parenté mobilisés dans le circuit du travail à domicile et de l’économie informelle, les rapports consolidés de contiguité et de connaissance personnelle, les techniques informelles de communication, les ressources de l’administration locale, les rôles « managériaux » des administrateurs publics et des leaders locaux, en remontant vers le haut, jusqu’aux savoirs sophistiqués des institutions publiques et privées destinées à la recherche (les Universités, les centres « d’excellence » technologique). Tout désormais – et pas uniquement le « segment séparé du travail salarié d’usine » – fonctionne comme facteur de valorisation et se présente comme élément stratégique déterminant du succès ou de l’échec dans la grande arène de la compétitivité globale.
C’est ce constat – et rien d’autre – que voulaient faire les théoriciens de la « Fondazione Agnelli » lorsqu’ils écrivaient que, aujourd’hui, « la concurrence se déplace du niveau de l’entreprise à celui des régions économiques, des systèmes territoriaux, des villes »[[M.Pacini, cit., p.5 : autrement dit, « l’unité de production » significative est aujourd’hui de type territorial, systémique, intégré. Ils voulaient montrer comment le sujet compétitif dans l’économie mondialisée est constitué désormais par des réseaux moléculaires territoriaux, des systèmes productifs complexes et intégrés dans lesquels la figure de l’entreprise traditionnelle se combine et se confond avec une myriade d’unités productives de petite et même de très petite échelle (entreprises artisanales et travail indépendant), dans un continuum où il est devenu impossible d’établir des frontières entre ce qui est « in » et ce qui est « out », entre une sphère productive et une sphère reproductive, entre travail salarié et travail autonome. Mais ils voulaient aussi affirmer que, désormais, l’ensemble des ressources sociales doivent être subordonnées à la logique de la compétition tous azimut et qu’ils n’existent plus des zones de redondance, des surplus susceptibles d’être affectés à des investissements non directement productifs (par exemple dans un but de médiation sociale, pour assurer un ensemble de garanties et ou plus simplement pour améliorer la qualité de la vie, la convivialité, voire en embellissement esthétique, etc.). C’est pour quoi la règle de la compétitivité globale correspond à la mobilisation totale de chaque système productif, y compris le territoire en tant que système, et implique la finalisation de chacune de ses potentialités à la production de marchandises compétitives et à l’accumulation. Nous avons là – en substance – la logique de la production flexible, de l’usine intégrée qui, à partir de l’ancienne usine territorialisée en voie de transformation, du modèle dépassé des cathédrales fordistes, se transfère dans le territoire-usine. Une logique qui vise la baisse des coûts à travers l’élimination de chaque « excès » non justifié par des raisons strictement productives : excès d’espace, de temps, d’hommes. Une logique qui recherche la compétitivité à travers la mise au travail, – et par conséquent, la consommation sur une échelle élargie – de « socialité ».
Le territoire, à la fois sujet de la compétitivité et objet de la production, constitue, de cette manière, le lieu dans lequel les ressources de «socialité » locales sont mobilisées et « consommées » ; c’est à dire métabolisées et transférées à l’intérieur des circuits abstraits de l’économie globale. Il s’agit d’un mécanisme dont, je le crains, la « Padanie » est justement en train de devenir le laboratoire idéal : cela se produira lorsque les réseaux courts à la base de son succès durant ces quinze dernières années rencontreront les « réseaux longs » chers à Aldo Bonomi. Les réseaux courts qui ont fait la fortune de la Padanie sont ceux qui ont structurés les multiples districts productifs en constituant une «communauté » et en favorisant ainsi, la flexibilité des structures, la compression des coûts, l’extrême mobilité entrepreneuriale dans la conquête de marchés de petites séries ou en soutien aux grandes firmes fordistes battant en retraite. Les «réseaux longs » sont ceux qui du nord-est se prolongent vers la Slovénie et audelà, vers Timisoara et le nord profond en croisant les territoires de la finance globale, des savoirs diffus, les grands réservoirs de main-d’oeuvre extra-européens, ou qui se déploient du nord-ouest jusqu’à effleurer la région du Rhône-Alpes, avec leurs structures de services ultra-compétitives, leurs centres «d’excellence technologique », ses administrations souples. C’est lorsque, pour être clairs, les milieux systémiques à échelle locale (le maire, la commune, la famille élargie, la banque locale fondée sur des rapports de confiance…) s’innerveront sur les réseaux longs, c’est-à-dire lorsque le local se trouvera effectivement en interface avec le global, que nous découvriront alors, probablement, que la « mégamachine » post-fordiste n’opère pas seulement (et pas tellement) comme condensateur de ressources globales sur base locale. Elle opère au contraire aussi et surtout comme un gigantesque aspirateur et/ou un consommateur de ressources locales à une échelle globale. Un processus intensif de mise au travail de la «socialité » diffuse et de sa dissolution dans l’univers de la valeur d’échange mondialisée dans lequel les différents territoires risquent de sortir «desséchés », de retrouver leurs identités défigurées par les logiques de la spécialisation flexible, fragmentées et atomisées par les pratiques de l’hyper-compétitivité individuelle et collective, privées des nécessaires contreparties sur le plan du lien social. Ces tendances sont inéluctables si l’hégémonie continuait d’appartenir à la seule logique de l’entreprise (et il ne semble pas, aujourd’hui, émerger sur le territoire une autre « puissance » organisatrice en dehors de l’entreprise et de sa logique).
C’est de cette manière que s’explique le paradoxe apparent selon lequel, plus l’économie se dé-localise et s’émancipe de ses « déterminations » de lieux, plus le territoire[[Le territoire avec ses spécificités matérielles et culturelles, avec ses ressources de communauté et de socialité. se « problématise ». Il assume une valeur stratégique du point de vue de la production et de la valorisation capitalistiques et devient « objet » de choix et sujet de compétition. Les implications politiques et sociales du « saut paradigmatique » en cours ainsi que les conséquences qu’il détermine, et dont certaines ont une portée historique, s’expliquent aussi à travers cette optique.

4. La remise en cause des « compromis »

Un premier type de conséquences concerne la destinée des différents « compromis » qui ont assuré la régulation de l’équilibre des différentes « communautés nationales ». Il s’agit en premier lieu du « pacte social » central (ce que l’on appelle habituellement le « compromis social-démocrate » scellé entre capital et travail à la suite de la « grande transformation » qui mûrit entre les années 1930 et 40). Mais il s’agit aussi (de la remise en cause) d’autres compromis secondaires qui en étaient le corollaire dont
- le pacte financier entre couches moyennes et pouvoir fort qui a permis, dans la transition 1970 et 1980, d’utiliser le levier que représente le couple « haut niveau d’inflation – haut niveau des taux d’intérêts sur la dette publique » – pour maintenir élevé le niveau de consommation des classes moyennes et en même temps pour financer, avec l’argent public, le processus de restructuration industrielle.
- le pacte fiscal, encore une fois scellé entre les classes moyennes et la classe politique, compromis qui garantit la reproduction d’un consensus et d’un rapport de délégation à la classe politique même après que cette dernière ait épuisé toute marge de représentativité et toute capacité de représentation des intérêts.
Chacun de ces compromis présupposait un certain degré d’autonomie décisionnelle de la part des différents gouvernement nationaux. Ils impliquaient la possibilité de réinvestir, sur le territoire, en fonction des médiations sociales, au moins une partie des ressources produites sur ce même territoire, c’est-à-dire de destiner à la « paix civile » une partie de la richesse sociale en la soustrayant à la logique de la compétitivité sans entraves. Cette possibilité fut sans doute le présupposé incontournable du compromis social fordiste/keynésien dont le caractère opérationnel reposa sur une double condition : celle d’une croissance suffisamment élevée pour engendrer un surplus de richesse par rapport aux exigences d’accumulation du capital ; celle d’un intérêt commun liant capital et travail autour de sa redistribution égalitaire (le travail dans sa recherche de la « sécurité », le capital dans la mesure où il nécessitait une logique de soutien de la demande). Il faut noter aussi que les pactes financier et fiscal ont reposé, en dernière instance, sur la possibilité de maintenir sur le territoire national une certaine marge de manoeuvre concernant les règles économiques. Autrement dit, ils impliquaient la possibilité de redécouper, à l’intérieur de l’espace universel de la concurrence économique, une sphère séparée à l’intérieur de laquelle on pourrait élaborer un modèle « d’ordre » non régi de façon exclusive par la logique marchande. Or ces conditions de « séparation », voire de relative autonomie, ont été détruites par la logique de rupture de l’économie mondialisée. Le marché semble engendrer par lui-même un surplus de moins en moins important de richesses par rapport aux exigences de l’accumulation du capital, les ressources étant, par ailleurs, absorbées dans leur totalité par la logique de l’hyper-compétitivité globale. Dans ce contexte de surcroît, la médiation sociale n’apparaît plus comme une ressource mais plutôt comme un coût à évaluer dans la balance des avantages et désavantages compétitifs. Un investissement productif qui soustrait une « sève vitale » pour l’accumulation de courte période (la seule considérée comme étant décisive pour gagner sur le marché). Dans la lutte pour la survie entre espaces territoriaux en conflit et en concurrence pour l’appropriation des ressources globales mobiles, volatiles, incertaines, la norme est aujourd’hui celle du dumping social.

5. Le caractère « horizontal » du conflit

Une deuxième série de conséquences concerne la forme du conflit social ainsi que ses « lieux ». Dans le modèle fordiste – dans le paradigme dominé par la centralité de l’usine et par la subsomption du territoire à l’institution de la grande entreprise mécanisée – le conflit avait tendu à se structurer autour de l’axe central et « vertical » du rapport capital/travail et du couple usine-Etat (dans ce contexte, le conflit semblera suivre la direction haut-bas, exploités-exploiteurs, classes dominantes-classes subalternes,…, etc.). Aujourd’hui au contraire, à l’époque de la centralité du territoire, dans la phase où les processus organisationnels vitaux se structurent sur une échelle territoriale et se confrontent à une échelle globale, le conflit semble prendre un caractère dominant de type horizontal : on assiste à la compétition entre territoires contigus (le Nord de l’Italie contre le Mezzogiorno, les régions du Nord-Ouest contre celles du NordEst), entre générations, entre chômeurs et retraités, entre différentes communautés d’entreprise, entre travailleurs du tierssecteur et employés du service public, entre travailleurs garantis et non garantis, entre groupes familiaux et de voisinage contigus, etc…. Les solidarités de classes traditionnelles ou de nature professionnelle et/ou productive tendent à se dissoudre au fur et à mesure que la «socialité » est mise au travail dans le lieu même où l’on produit – dans le territoire précisément – ; au fur et à mesure qu’elle est transformée en matière première et « subsumée » au procès de travail dans une logique de compétitivité marchande. Il s’agit de l’autre face de la territorialisation et du post-fordisme : dans une société où le conflit fondamental entre capital et travail tend à disparaître – où le conflit cesse d’être le moteur du développement et prend le caractère d’une lutte extrême pour la distribution des ressources rares -, la forme spécifique de la socialisation « asociale » du capital est la conflictualité horizontale entre les différents espaces et les différents facteurs productifs sociaux afin de maximiser leurs avantages compétitifs. Dans ce modèle de société, la « socialité » – qui s’est constituée en facteur productif et qui, dans le processus productif, est consommée – devient une ressource rare, un facteur stratégique en voie de progressive extension.

6. Vers un populisme de type nouveau

La troisième mutation – la plus significative du point de vue politique – qui accompagne le passage au post-fordisme trouve ses racines dans ce qui vient d’être décrit, dans les faits conjugués de la rupture des pactes sociaux d’une part, et de la territorialisation-horizontalisation du conflit d’autre part. Il s’agit de l’émergence d’un populisme de type nouveau. Ce populisme n’est sans doute pas moins agressif que celui qui, de façon récurrente a accompagné, en Italie, la radicalisation des « modérés », les crises périodiques de la société des classes moyennes. C’est un populisme qui est cependant différent!
La littérature sur le populisme identifie, de manière quasiment unanime, deux éléments marquants qui en caractérisent les différentes phases historiques, que ce soient celle du populisme « démocratique » de la fin du siècle dernier ou celle des populismes autoritaires de ce siècle :
- le populisme « démocratique » se réfère au peuple, communauté organique naturaliste, comme à une communauté de « sang et de sol » constituée dans son homogénéité au-delà des divisions artificielles de la politique et de l’idéologie ;
- le populisme « autoritaire » se caractérise par le penchant anti-institutionnel, c’est à dire par la vocation à la déconstruction de l’appareil institutionnel identifié comme diaphragme, comme une barrière qui empêche le rapport direct entre peuple et pouvoir.
Le premier élément (l’organicisme, le communautarisme) se présente comme la prémisse du second (l’anti-institutionnalisme), car c’est uniquement hors des contraintes institutionnelles que le peuple peut retrouver son unité originelle. De nouveau, aujourd’hui, le populisme émergeant dans la transition au post-fordisme semble s’appuyer fortement sur le deuxième élément (la volonté radicale de dé-construction de toute médiation institutionnelle), sans développer cependant, le premier de ces éléments (l’organicisme, le communautarisme). L’anthropologie de référence n’est pas tellement celle de la communauté organique, du Blut und Boden. Elle est plutôt celle du marché, de l’individualisme compétitif. L’anthropologie des singularités non reliées que Aldo Bonomi conceptualise à partir de l’image de la multitude (une masse désormais privée de «socialité »). Nous avons là – marchand, atomisé, compétitif -, le substrat « naturel » qui s’oppose au caractère artificiel des formes consolidées de représentation politique, conçues comme une contrainte, un frein non pas à la possibilité de recomposition homogène du peuple, mais à la pleine, libre compétitivité des singularités. Une contrainte sociale résiduelle qui entraverait le processus de désocialisation engendré par la course du « local vers l’accès à des ressources « globales ».
Le phénomène est particulièrement évident si l’on pense au cas des « Ligues » dans le Nord de l’Italie : la sécession territoriale y est conçue comme libération des entraves résiduelles liées aux rapports de solidarité constitués à l’intérieur de l’ancien espace de l’Etat-nation. Elle est conçue comme libération de la contrainte de solidarité, quelle qu’elle soit. Comme libération de toute « responsabilité » horizontale, comme condition de réalisation de la loi du marché y compris à l’intérieur du « cercle magique » de la spatialité communautaire. Autrement dit, la rupture du lien horizontal par rapport aux autres « territoires » (le reste de l’Italie) constitue le passage nécessaire pour dissoudre aussi le lien personnel de responsabilité qui lie, à l’intérieur de la « Padanie » même, les individus entre eux et déployer donc pleinement le potentiel compétitif de la molécularité. Sortir de l’Italie signifie dans ce contexte se débarrasser de la réglementation sur le marché du travail, des lois sur la protection de l’environnement, des contraintes liées à la législation sur les accidents du travail, de la législation sociale, de la réglementation sur la construction et l’urbanisme, de tout ce qui en somme sépare la « vie nue » de l’activité opérationnelle du marché. Il s’agit de ce que Aldo Bonomi appelle le « libéralisme par le bas » (la forme plébéienne du « libéralisme par le haut » des grandes corporations globalisées, des nouveaux pouvoirs forts) et par rapport auquel l’ethnos, la référence mythique à une identité du territoire enracinée dans la nature constitue de l’idéologie pure, une ressource symbolique à dépenser sur le marché des médias, à véhiculer à travers l’imaginaire trash de « l’ampoule celte » du Pô-le-Dieu Fleuve, sur lequel coule, cependant le fleuve karstique bien plus impétueux de la territorialisation de l’économie et de la production, voire de la dure logique de la conflictualité horizontale.
Par ailleurs, la question ne se limite pas aux Ligues. A bien regarder, l’anthropologie de référence du « Polo » (Pole de la liberté), (exception faite de certaines expressions de nationalisme organiciste présentes chez l’« Alliance Nationale »), n’est pas fondamentalement différente : là-aussi le « peuple » auquel on fait appel n’est pas « unité organique » mais « multitude ». Des atomes compétitifs qui entendent bien « sortir » de la communauté publique construite à travers la forme de la représentation et le système des règles qui la caractérisent pour « fare da sé » (faire cavalier seul), c’est à dire, pour avoir les « mains libres » afin de participer (sans le poids des impôts et des diverses contraintes petites ou grandes) au jeu solitaire des marchandises et du marché. On peut comprendre, sur cette base, les thématiques « travaillistes » (l’Italie qui « produit et travail » contre celle des « privilèges » et des « parasites ») utilisées par le « Polo » lors de la manifestation organisée à Rome le 9 novembre 1996, contre la politique économique du gouvernement Prodi. Elles ont leurs fondements d’une part, dans ce déficit imprévu de « socialité » exprimé par un territoire qui se révèle, tout à coup, lieu de la production et de la compétition. Un domaine dans lequel les figures traditionnelles du travail (le travail salarié, le travail indépendant, le travail intellectuel, le commerce, l’administration, etc.) ont violemment été décomposées et recomposées en des combinaisons nouvelles qui transgressent les frontières classiques, la traditionnelle composition de classe structurée autour de la figure centrale du travail salarié dans l’industrie manufacturière. D’autre part, dans cette sorte de mobilisation totale qui impose à chacun, pour défendre son propre niveau de revenu, son statut, à entrer en conflit de manière horizontale, en mettant en oeuvre, dans son domaine individuel, sa conversion personnelle à la lean production, à l’assouplissement de sa propre dotation productive en déchargeant les coûts sociaux, en éliminant les surcoûts bureaucratiques, en dissolvant toute « socialité » résiduelle. Il s’agit en quelque sorte de la révolution managériale appliquée au niveau de chaque individu.

7. La droite technocratique : le libéralisme par le haut.

A côté de ces « droites populistes », sur bien des aspects plébiscitaires dans certaines de leurs composantes de type fasciste, on trouve – et parfois dans un rapport d’opposition -, l’autre âme, la plus traditionnelle de la droite italienne. Celle qui, dans un passé récent on appelait : la « droite économique ». C’est la droite structurée et enracinée dans les conseils d’administration des grandes banques (en premier lieu, Mediobanca) et des anciennes grandes firmes fordistes en voie de restructuration ainsi que dans les réseaux managériaux qui dépendent encore des grandes familles du capitalisme privé italien et des « boyards » d’État du capital public. Cette « droite économique » pourrait être aujourd’hui définie comme une droite « technocratique ». Elle aussi, doit se confronter à l’hyper-compétitivité globale et à la nécessité de s’y adapter à travers un changement drastique des stratégies productives ; elle aussi vit la « mise au travail » du territoire comme un défi à la structure historique de son mécanisme d’accumulation. Cependant, elle vit ce défi de manière différente par rapport à la petite et moyenne entreprise, au travail autonome « hétéro-dirigé » et à l’univers des professions subsumées au capital productif. Ce défi, elle le conçoit sur la base d’un besoin plus important de médiation et de représentation, voire en exprimant une demande plus forte par rapport à l’État-nation avec lequel, durant la croissance fordiste, elle avait établi une synergie inextricable. Un Etat auquel elle s’était, d’une certaine manière, identifiée. Des entreprises comme Olivetti et surtout Fiat – les piliers du fordisme en crise, dominant dans le Nord-Ouest -, représentent des firmes trop grandes pour se contenter des marchés de petites et moyennes séries sur lesquels la flexibilité des entreprises transnationales du Nord-Ouest se déploie. Ces grandes firmes sont en même temps trop petites pour «naviguer » seules dans la mer déchaînée que représente l’économie mondialisée. C’est pourquoi elles revendiquent des règles de navigation sûres, des bases arrières protégées, des marchés intérieurs rentables pour pouvoir affronter la concurrence extérieure. Ces exigences impliquent l’existence d’institutions médiatrices fortes et de centres de négociation contrôlables comme ceux que seules les anciennes structures de l’État-nation et de sa couche politico-administrative peuvent garantir. Pour cette partie du capitalisme en transition, la dimension «nationale du territoire » reste encore déterminante. Cet aspect explique pourquoi l’ancienne couche politique de la république peu importe son origine politique (qu’elle soit liée à l’ancien « parti-marché » catholique ou à l’obsolète «parti-plan » communiste), à condition d’être suffisamment professionnalisée et sensible à leurs exigences, constitue encore l’interlocuteur incontournable. Il est demandé à cette couche politique de se reconvertir. Elle doit remplacer en quelque sorte l’ancien rôle de médiateur par rapport aux contradictions internes (c’est-à-dire de médiateur entre capital et travail) par un rôle nouveau de médiateur par rapport à l’extérieur (de médiateur entre l’économie «nationale » et les agences économiques mondialisées, de la banque centrale européenne naissante au Fond Monétaire International).
C’est sur cette base que s’est formé en Italie, l’axe politicoéconomique qui a permis dans un premier temps la naissance du gouvernement Dini, puis qui a conduit, dans un deuxième temps, une partie considérable du monde entrepreneurial italien, à appuyer éléctoralement la coalition de « l’ Ulivo » durant les dernières élections politiques. C’est sur cette base que, par ailleurs, le Gouvernement Prodi a conduit les négociations complexes pour le retour de la Lire dans l’union monétaire européenne. Dans cette démarche, il a utilisé la forme-Etat comme instrument de gouvernement du processus de mondialisation de l’économie nationale et de redéfinition des équilibres sociaux internes en fonction de la demande « de réajustement vers le bas » que les nouvelles conditions de la compétition globale imposent. Cette démarche illustre la manière dont le « libéralisme par le haut » des nouvelles institutions mondialisées du capitalisme post-fordiste pénètre dans chaque espace national, en utilisant l’Etat-nation et les traditionnels appareils politico-administratifs pour réaliser un processus graduel, si possible maîtrisé, et sans précipitations conflictuelles, de déconstruction et de démantèlement de ce qui reste du système keynésien des garanties. C’est ainsi que les institutions nationales qui, en théorie, devraient en constituer l’opposé symétrique (le principal rempart), se révèlent être, à l’inverse, l’instrument le plus efficace de ce processus de pénétration de la logique du « libéralisme par le haut ».

8. Libérer et fédérer.

L’objectif de cet article ne fut pas de raisonner autour du « que faire ? » c’est-à-dire, sur la réélaboration d’une stratégie capable d’opposer à la fois une résistance efficace et une alternative crédible à des processus d’une telle envergure et qui semblent apparemment inattaquables. Cependant, si on devait indiquer, brièvement, une direction, on pourrait la synthétiser avec les mots que Silvio Trentin, en 1942, avait choisis comme titre d’un important essai sur les tendances du capitalisme «fordiste » et sur les limites du modèle « soviétique » : libérer et fédérer.
Il s’agit d’émanciper du despotisme de la forme marchandise et des rapports de marché (qu’il s’agisse du rapport salarial ou de la consommation opulente) des espaces croissants d’interrelations humaines et des formes de coopération. Et, en même temps, de construire des connexions entre elles, « les mettre en réseau », pour ainsi dire, selon une stratégie horizontale qui échappe aux tentations représentées par le centralisme et la hiérarchie.
Libérer. En effet si la logique aujourd’hui dominante est celle constituée par l’économicisation du monde en tant que produit direct du processus parallèle de mondialisation de l’économie – c’est-à-dire, si le problème auquel nous sommes confrontés est constitué en premier lieu par la colonisation des espaces vitaux de notre existence – alors la réponse ne peut pas ne pas passer à travers un premier et radical processus de libération de l’imaginaire collectif et des formes matérielles de coopération de la domination des rapports marchands en tant que forme unique de régulation sociale. Ou pire encore comme forme unique d’un « rapport » inéluctablement « a-social ».
Et fédérer. En fait, si l’entrave principale à l’initiative sociale est directement liée à la décomposition des figures du travail à l’intérieur d’un processus de capitalisation d’un territoire désormais privé de toute détermination des lieux, alors aussi bien la possibilité d’une résistance que les chances d’une offensive ne peuvent faire abstraction de la capacité de réaliser des formes de recomposition sociale, de réagrégation, et de reconstruction de lien social en mesure d’imposer une territorialisation de quelque manière que ce soit : c’est-à-dire une finalisation inédite de ressources globales à la reproduction de « socialité » localisée. C’est uniquement ainsi, à travers la reconstruction d’un réseau dense de communication entre des réalités auto-organisées capables de se situer comme des contre-pouvoirs territoriaux et, de produire par ce biais, de nouveaux rapports, un nouveau « sens » (en préfigurant et en anticipant un « ailleurs social » radical), que l’on pourra s’opposer à la tendance désagrégeante implicite à la multiplication des « conflits horizontaux ». C’est seulement ainsi que l’on pourra tenter de re-verticaliser le conflit en le transformant d’une forme subalterne de la compétition en un élément moteur de recomposition sociale. Autrement dit, en en faisant la clé de la « politique » à venir.

Traduit de l’italien par Farida SEBAI et Carlo VERCELLONE