Dans Paris

Une idée très partagée par les médias et par les associations d’aide, qui veulent dénoncer les politiques d’invisibilité, consiste à penser que les choses sont comme elles sont parce qu’elles sont cachées, et qu’il suffirait de les dévoiler pour que les gens sachent et que la réalité se transforme. Personne n’ignorait ce qui se passait en Afghanistan, l’échec de dix années de guerre, cela n’empêchait pas, en France, une absence totale de mobilisation et de débats réels sur la présence militaire française en Afghanistan. Il en est de même pour les émigrants. Presque tous ceux que j’ai rencontrés ont été photographiés, filmés, interviewés lors de leur voyage ou le long du canal Saint-Martin. Tout le monde est au courant qu’ils sont là ; on ne compte plus le nombre de reportages et d’expositions sur le sujet. Pour autant, personne ne les voit.

Le 5 avril 2009, je trouvai un jeune homme assassiné dans un square parisien du Xe arrondissement. Transpercé de cinq coups de couteau, il expirait devant moi. J’ai constaté le décès. Le soir même, j’appris par les médias que l’homme qui venait de mourir s’appelait Zadran Otmanzai, un réfugié afghan de vingt-huit ans. Cet événement amorça une expérience singulière dont je ne suis pas encore sorti : la nécessité de retrouver le vivant derrière le cadavre ; savoir qui il était avant d’être tué au milieu d’un jardin d’enfants. L’enquête a commencé dans la rue, à la rencontre de ceux qui avaient quelque chose à me raconter de l’histoire de Zadran Otmanzai : les émigrants afghans, les services sociaux et humanitaires, les agents de la mairie, les policiers, les représentants de la Justice.

Zadran Otmanzai avait été filmé par France 3 quelques semaines avant de mourir. Il expliquait combien ses conditions de vie dans le square Villemin étaient pénibles et qu’il ne savait pas comment il allait continuer à les supporter. Cela ne l’a pas empêché d’y mourir. Si une population est invisible, l’exhibition de son image ne la rend pas plus visible. Le vocabulaire tend un piège à notre époque. La visibilité médiatique n’est pas le travail à rebours de l’invisibilité. « Je le prends en photo, donc j’ai œuvré ; j’ai fait passer de l’invisible au visible » – tel est, en substance, le discours convenu de nombreux photoreporters. Or, si nous ne voyons pas les émigrants afghans, ce n’est pas parce que nos rétines ne les perçoivent pas, mais parce qu’un travail politique doit être accompli pour que nous les percevions. Ce travail n’est pas de l’ordre du « montrer » ou du « cacher » ; il consiste à leur donner une place, à reconnaître une relation.

Dans mes déplacements quotidiens au cœur de Paris, j’ai commencé à voir ce que je ne voyais pas avant le meurtre. Dans la banalité des rues, aux angles des bâtiments, derrière des grilles, sous les porches, dans les stades, sur les bancs, j’ai découvert de nombreux jeunes réfugiés ou « migrants » (je tâtonnais pour les désigner de façon adéquate), souvent clandestins, parfois mineurs, qui au terme d’un « voyage » long, coûteux et périlleux ne pouvaient faire autrement que de le prolonger. Notre regard est conditionné par nos connaissances ; notre quotidien est parsemé d’angles morts. Par une sorte d’ironie tragique, le meurtre de Zadran Otmanzai avait soudain rendu Zadran Otmanzai visible, au moment précis où il cessait d’exister. En mourant sous les coups, il s’était mis à troubler l’ordre public, à déranger les jeux d’enfants, et avait révélé à mes yeux la présence de tous ces voyageurs sans visa.

J’ai accompagné le photographe Philippe Bazin sur les lieux de mon enquête. Il les a photographiés vides de ceux qui les occupaient. Escalier d’une ancienne station de métro désaffectée, façade d’immeuble présentant une anfractuosité, quais du canal Saint-Martin, place parisienne, banc – autant de lieux qui échappent à leur banalité du fait d’être vidés de leurs occupants, comme des passants, pourtant toujours très nombreux à toute heure dans ces quartiers de Paris. Les photographies ont été prises à la chambre. Le choix de l’argentique traduit une fonction de la photographie, celle de l’authentification. Car ces photographies sont en elles-mêmes un défi à la constitution d’une image. On cherche sans trouver ce qu’elles peuvent raconter. Elles ne montrent rien, ne disent rien, ne symbolisent rien, ne racontent rien. L’œil cherche ce qu’il doit viser et ne trouve pas. En revanche, chacun peut facilement identifier les lieux : ce sont des lieux familiers, dans lesquels chaque Parisien peut facilement projeter ses pas. Le vide invite à s’y projeter en même temps qu’il nous étonne, car ces ponts, ces jardins, ces bouts de trottoirs ne sont jamais vides lorsque nous les parcourons. Toujours nos chemins se frayent à travers une foule de citadins. Le refus de photographier les Afghans correspond aux refus de fabriquer le masque de l’Afghan en situation irrégulière, de les figer dans une pose.

Jayet Armelle & Lemasson Denis

écrivain, et Armelle Jayet, professeur de français. En 2002-2003, tous deux ont vécu en Afghanistan, où ils ont travaillé pour Médecins Sans Frontières. Parallèlement au projet commun avec Philippe Bazin, Denis Lemasson, témoin du meurtre de Zadran Otmanzai, est en train d’achever un roman sur le sujet.