De la douceur musicale comme faux positif du présentisme contemporain

Hypothèse

Il y a cent ans, le présentisme futuriste des avant-gardes en appelait au bruitisme pour incorporer les sons urbains dans l’art des sons. Aujourd’hui, le présentisme catastrophiste prescrit de la musique douce à titre de soulagement survivaliste. L’un dans l’autre, les plus stressés ne sont pas les moins aliénés et les plus mélomanes ne s’en sortent pas toujours au mieux.

Géographie du trans-historicisme

Lévi-Strauss faisant la différence entre les sociétés « froides » et les sociétés « chaudes » pour faire entendre que l’accélération des rapports, les « écarts entre les températures internes du système1 » pouvaient produire de l’énergie, sur le modèle du moteur à explosion. Un peu plus tard, Lévi-Strauss reconnaissait que le degré d’historicité était pareil partout, mais que la manière de le ressentir variait d’une société à l’autre2.

Exemple cinématographique ordinaire

Quelques musiciens dans le décor ne manquent pas de promesses psychologiques pour les gens présents dans la pièce. De ce point de vue, un quatuor à cordes ne peut pas beaucoup plus qu’un roman : « Tanguy appréciait ce mélange intime que procure la solitude : une longue douleur alliée à un plaisir lent. Par exemple : seul, assis à une salle d’un vieux restaurant hongrois (reconstitué) à l’écoute d’un quatuor à cordes interprétant les musiques oubliées d’un passé assassiné3. »

Commentaire

Julien Blaine ne prend pas le temps de finir ce roman-là non plus. Il est bien entendu qu’il n’y a pas lieu d’avoir le temps de finir d’écrire des romans. Le poète est celui qui prend le temps de commencer à écrire des romans et de se saisir chaque fois qu’il n’est pas tenable… Partant de ces nouveaux ordres de principe, il est aussi considérable que le rétablissement commémoratif de musiques oubliées est un exercice de justice qui prend un temps indéfini comparable au temps romanesque et entendons bien : la dépense luxueuse de la vie4. Partant de l’homme comme carcasse du temps avec sauvetage en dévaluation perpétuelle de l’équivalent temps plein, les répits sont des bulles, aérations pour que le système de suroxygénation continue de saturer les horizons… L’impatience narrative peut toujours varier ses précipitations de tâtonnements épistémologiques, pour n’être jamais à l’abri de médiations culturelles, des nappes sonores pourraient lui faire prétendre aider à dédramatiser l’urgence.

Pause musicale

De la musique comme pause : douce playlist du lâcher-prise sous contrôle, intégralement dévolue au bien-être et ainsi neutralisé dans ses pouvoirs proprement esthétiques, avec les risques existentiels tels qu’imaginés à l’âge classique (exemple : Musiques utiles aux mélancoliques de Michel Corrette). L’opération revient donc à ré-historiciser un anachronisme volontaire : puisque l’époque fait perdre pied avec toute temporalité naturelle, comptons sur le patrimoine musical pour nous reconnecter avec notre horloge biologique (entendre : celle qui est toujours en déphasage plutôt retardataire par rapport à la marche du monde supposée prise dans une précipitation toujours plus incroyable).

Variante

Faute de pouvoir faire exception, la sollicitation tient dans une permanence : le tout-va des petits moments d’élaboration peut toujours s’éprendre critiquement de l’aspect accélératif du flux, il est bien entendu que les notifications de trop-plein font, au plus, une énième aération toujours mieux certaine de l’impuissance de la musique à beaucoup mieux réfléchir le problème.

Ou

Quand le débit s’accélère, il y a au moins deux manières de réagir : se concentrer sur ses objectifs pour arriver à tenir le cap et se montrer à la hauteur de l’empressement général, tout en usant de sas de décompressions…, ou disconvenir à la surchauffe de la to do list tout en pouvant intégrer, sans arraisonnement trop manifeste, des séquences de tapisseries de douceurs musicales. Et voilà, pour son bien, le petit théâtre mental sous contrôle et, belle comme un accroche-rêve, la lente musique du bien-être appelée à mettre l’harmonie de la pleine conscience sous le régime d’une décélération vertueuse avec idées de décroissance diffusées dans une discrétion candide comme un brumisateur.

Il n’y a donc pas que le tempo qui doit s’aligner aux exigences thérapeutiques de l’hyperventilation : dans une lenteur entendue désobéissante à la cadence générale très dépêchée de la société de l’hyper-information, la musique voudrait appeler à se laisser écouter pour la force de dénouement qu’elle vient offrir aux individus. Les nappes sonores aux aspérités très minimalisées sont ainsi liées à un programme introspectif ravageur : pour les besoins d’une plage anti-stress, le sujet doit apprendre à sciemment se déconcentrer, se laisser abandonner par toutes ses pensées, arcanes névralgiques d’une complexion que l’exercice antiromantique finit par montrer encombrante. Il s’agirait d’une introspection qui appelle des points d’accroche dans l’harmonie universelle et, pour cela, prête à admettre une totale transparence des soubresauts physiologiques (à l’instar des pensées musicales d’Adam Smith5).

Utilité de l’inutilité musicale (ou Variante no 2)

Définie comme art du temps, la musique est d’office entendue comme une candidate parfaite pour réfléchir la représentation des temporalités et, comme le domaine esthétique doit se vouloir intransitif, réflexif à souhait, la musique est propice à amplifier l’épaisseur des questions théoriques et pratiques liées à ce qui s’élabore en tant qu’histoire. Par exemple, le romancier Milan Kundera peut entendre les polyrythmies de Stravinsky comme une superposition de strates historiques hétérogènes et, partant, une volonté d’embrasser « le temps entier de la musique »6. Sur le modèle des cristallisations idéologiques investies sur les formes musicales, la projection psychologique sur telle ou telle œuvre ne va pas non plus sans dépliages affectifs et autres origamis sentimentaux avec efficacité sophrologique certaine. Chacun réglera son niveau d’analogie en fonction de l’objet qui, choisi dans le grand panel des genres musicaux, est posé là pour tout bien refonder. Chacun voudra choisir son réconfort temporel dans le répertoire le plus adapté à sa complexion, en fonction de sa personnalité psycho-musicale7. Il n’est pas tant question ici d’exalter la force maïeutique de la musique (Tchaïkovsky se demandait justement « la musique ne doit-elle pas exprimer tout ce pour quoi les mots manquent, mais qui cherche à sortir de l’âme pour être dit ?8 »), mais de chercher dans l’usage de la musique comme support de méditation, outil de lâcher-prise, une tentative de neutraliser, dans la jouissance esthétique, toute conscience historique.

Religion de la lenteur
(où Variante devient Hésiter)

Giorgio Vasari raconte que le prieur de la chapelle de Santa Maria delle Grazie trouvait inconvenant l’emploi du temps de Léonard de Vinci : « Il lui paraissait étrange de voir Léonard parfois rester une demi-journée comme perdu dans la contemplation, et il aurait voulu que, pareil aux manœuvres qui piochaient dans son jardin, il n’eût jamais arrêté son pinceau9. »

Claire Labastie analyse « deux sortes de temps improductifs : le retard de celui qui travaille avec ses mains, le manœuvre, et le temps paraissant vide de l’artiste au travail. Or le retard du manœuvre est un retard de paresseux, dont la mollesse peut être réduite par la molestation. Le prieur va se plaindre au Duc de Sforza de ce que le travail n’avance pas suffisamment10. »

Parce qu’elle peut supposer des conduites anti-affairées, l’activité artistique est quelquefois perçue comme une désobéissance au productivisme, si ce n’est une insurrection par la mollesse devant l’injonction à la vaillance, au dynamisme, à la réactivité sans faille dans l’accélération interminable des rythmes de production. Au lieu d’être stigmatisée comme contre-productive, dans un monde 24/7 tel que décrit par Jonathan Crary, l’écoute musicale est encore appelée à servir de sas de décompression. Toute la question serait alors de savoir, au contact de longues plages sonores très douces, s’il s’agit de les consommer en travailleur forcené qui en profite pour se ressourcer ou dans une sorte de mauvais esprit qui cherche au contact de vibrations musicales éthérées, une zone de confort sciemment aménagée pour camper une posture contre-productive. Plus la musique vient en contre-indication au rythme effréné d’une société d’hyper-information, plus les auditeurs semblent pris dans cette ambivalence : la nonchalance des musiques lentes, minimalistes, répétitives, serait érigée en improductivité manifeste de leur plaisir esthétique, toute la question serait de voir à quel rythme se dissout dans ces nappes, la marque d’un affront volontaire aux valeurs volontaristes des musiques emportées, aux pulsations plus appuyées. Car les musiques lentes enveloppent le sujet, promettent certes de le happer hors de la hâte harassante d’un quotidien trop rapide, mais lui malaxent le mental et, si ça se trouve, le confortent à braver l’inflation de l’insupportable.

Care ?
(où l’hésitation peut devenir irritante)

La recherche infirmière voit déferler des études11 pour encourager l’usage des musiques les plus sophrologisantes auprès des patients aux insomnies chroniques. Certains auteurs citent l’exemple de la musique classique ou baroque occidentale12, des musiques traditionnelles locales de pays dans lesquels les études sont réalisées13 ou la musique new age14. Certains chercheurs ont même composé eux-mêmes des pièces musicales relaxantes15. Et la suggestion commence : « … et peut-être la nuit, également, pouvez-vous retrouver ces messages quand vous rêvez, et je me demande si la nuit, quand vous rêvez, vous entendez également cette musique avec tout le CONFORT qu’elle peut véhiculer cette sérénité, cette joie d’être. Je me demande si elle vous accompagne quelquefois dans votre sommeil et quelle forme cette musique peut revêtir pour quelqu’un qui dort ; car je pense que l’on peut dormir profondément et en même temps partager des choses – continuez d’écouter comme quelqu’un qui dort et qui entend des choses agréables16… »

« Dans ce qui finalement se rapproche du rêve éveillé, les représentations de soi, les rapports interpersonnels seront très révélateurs. Si, tout au long de la passation du test, aucune représentation de soi évidente ou déguisée n’est apparue, il faudra penser que peut-être, le sujet se sent rejeté à moins qu’il n’exclue volontairement, ces deux modes de pensée ayant, chez l’abandonnique, la même signification. Certaines musiques entraînent des évocations vivantes, colorées, gracieuses, dansantes. Parfois un abus de détails vestimentaires, d’ornements, de parures dans les descriptions traduira le maniérisme, le besoin de se déguiser, un côté vaniteux, un désir de paraître17. »

Exemple de posologie pour ralentir :

Romance du lieutenant Kitje de Prokofiev,

« L’hiver » des Quatre saisons de Vivaldi,

Sonate pour flûte alto et harpe de Debussy,

Sonate pour flûte, clavecin et harpe en La opus 1 no 4 de Haendel.

Contre-ordres chrono-cognitifs
(et anti-volontarisme mécanique)

Les expériences de Benjamin Libet ont cherché à décomposer le processus décisionnel, en mettant des volontaires sous électroencéphalogramme et en leur plaçant un capteur sur le doigt. Invités à bouger le doigt quand ils voulaient, lesdits volontaires étaient placés devant une trotteuse sur laquelle ils devaient repérer le moment où ils prenaient la décision de procéder à la petite agitation digitale. En construisant ce dispositif qui permettait de discriminer le moment de la décision de bouger et le moment du mouvement réel, une fois calculé que la décision précède le mouvement de 200 millisecondes, la consultation de l’encéphalogramme permet d’isoler un signal électrique comme potentiel de préparation motrice. Ainsi, retient-on des travaux de Libet, l’identification d’un démarrage de l’activité cérébrale liée à la production du mouvement, antérieur de 600 millisecondes.

Le ralentissement chronophotographique du temps vécu promet une clairvoyance telle qu’elle raccorde les plus grands espoirs psychophysiques en contrevenant aux prudences kantiennes de ne pas laisser paraître des instances trop décisionnaires sous les jeux de jugements analytiques et arrive ainsi à mettre la volonté et le libre arbitre à disposition de captures expérimentales, diffractions destinales à l’appui. D’où l’espoir d’une vertueuse perturbation musicale des processus décisionnels par la dilatation des horizons de perception du temps à force, par exemple, d’exposition aux démesures de durée des œuvres de Morton Feldman.

Paradoxe final de l’hypothèse
d’une hypnose libertarienne

L’hypnose nous apprend qu’une musique lente est propice à augmenter la réceptivité aux suggestions. Alors que les habitudes journalistiques18 peuvent se plaindre pour des raisons analogues de la raréfaction de l’effort cérébral et du développement des musiques de divertissement. D’où la question de prendre le compositeur Morton Feldman comme un hypnothérapeute libertarien pour garantir la promesse de réappropriation d’un temps à soi, alors même qu’on se sent libre de n’en rien faire comme pour punir ceux qui voudraient se l’approprier19. Un dernier espoir ne tient plus qu’à vérifier qu’advienne que pourra.

1 Georges Charbonnier, Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, Plon/Julliard, Paris, 1961, p. 43-46.

2 François Hartog, Régimes d’historicité, Éditions du Seuil, Paris, 2003 et 2012, p. 46-47.

3 Julien Blaine, Débuts de romans, Éditions des Vanneaux, Bordeaux, 2017, roman 11.

4 Guy Debord, La Société du Spectacle, thèse 154.

5 Cf. Emmanuel Reibel, Comment la musique est devenue « romantique », Fayard, Paris, 2013, p. 69-77.

6 Milan Kundera, Les testaments trahis, Gallimard, Folio, Paris, 1995 (1993), p. 93-95.

7 « Dans l’activité associative, se reflète tout le psychisme (de l’individu), son passé et son présent, ses expériences et ses tendances. » Bleuler, Préface du livre de Jung sur l’épreuve des associations de mots (1902), cité par Jacqueline Verdeau-Paillès, Le bilan psycho-musical et la personnalité, Éditions J.M. Fuzeau, Bressuire, 2004, p. 98.

8 Ibid., p. 99.

9 Giorgio Vasari, Vies des artistes, (trad. Leclanché et Weiss), éd. Grasset., coll. Les cahiers rouges, Paris, 2007, p. 185-186.

10 Claire Labastie, « Art, retard, hasard. De la sérendipité dans les rythmes de création », Revue Temporalités, 24, 2016. https://temporalites.revues.org/3534

11 Ryu & Park, « Effect of sleep-inducing music on sleep in persons with percutaneous transluminal coronary angiography in the cardiac care unit », Journal of clinical nursing, p. 21, 2011.

12 Chi & Young, « Selection of music for inducing relaxation and alleviating pain », Holistic nursing practice, 25(3).

13 Shum, Taylor, Thayala & Chan (2014), « The effect of sedative music on sleep quality of older community-dwelling adults in Singapore », Complementary therapies in medicine, p. 22, 2011.

14 Johnson, « The use of music to promote sleep in older women: a pilot study », Journal of community health nursing, 2003, p. 20.

15 Chang, Lai, Chen, Hsieh & Lee, « The effects of music on the sleep quality of adults with chronic insomnia using evidence from polysomnographic and self-reported analysis: a randomized control trial », International journal of nursing studies, 2012, p.49. (cf. Frédéric Carruzzo, Musique et sommeil chez la personne âgée, Mémoire de Bachelor Haute École de Santé Valais, 2016.)

16 Jean Godin, La Nouvelle Hypnose : Vocabulaire, principes et méthodes, Albin Michel, Paris, 2017.

17 Jacqueline Verdeau-Paillès, Le bilan psycho-musical et la personnalité, Éditions J.M. Fuzeau, Bressuire, 2004, p. 169.

18 Cf. Albert Flament, 1922.

19 Cf. Robert Frank, 1988.

Christoffel David

Docteur en musicologie de l’EHESS, il travaille sur les rapports entre la musique et la poésie. Compositeur d’opéras parlés, ses recherches sonores se développent dans la création radiophonique. Ses productions sont recensées sur le site www.dcdb.fr