De la révolution de janvier à Sissi. Comment et pourquoi ?

Le 30 juin 2013, des centaines de milliers d’Égyptiens sont descendus dans la rue pour protester contre le premier président librement élu, Mohamed Morsi. Il s’est agi sans doute des manifestations de masse les plus grandes de l’histoire moderne du pays. Le 3 juillet, l’armée est intervenue pour déposer le président soutenu par les Frères musulmans et confier la présidence par intérim à l’ancien président de la Cour suprême. Au cours des mois qui ont suivi, l’armée et la police ont réprimé les Frères musulmans et leurs alliés comme jamais auparavant. Le pic de la répression a été atteint lors de la dispersion violente du sit-in de la place Rabaa al-Adawiya, qui s’est soldée par la mort d’un millier de manifestants et de violentes attaques en représailles contre des églises et commissariats, en Haute-Égypte notamment. La domination militaire s’est traduite un an plus tard, de manière officielle, par l’accession à la présidence du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, en juin 2014. La dégradation des droits de l’homme dans le pays, la fermeture politique et l’interdiction des grèves et manifestations constituent autant d’indications d’un grand renversement de la révolution de janvier 2011.

Deux années se sont écoulées depuis le coup-d’État de la mi-2013. Bien que le nouveau régime politique soit encore en formation, quelques traits essentiels se dégagent. Le régime n’est pas une simple réincarnation de l’ordre autoritaire de Hisni Moubarak (1981-2011). L’armée occupe cette fois le centre du « bloc au pouvoir » et n’est plus le simple membre d’une large coalition. L’ordre politique actuel est par ailleurs nettement plus répressif et autoritaire que ne l’était celui de Moubarak. Sur le plan de l’économie, le régime paraît reprendre les mêmes vieilles réformes néolibérales (privatisations, mesures d’austérité, attrait de l’investissement direct de l’étranger, avec le retour sur les marchés financiers internationaux et l’élimination de la contestation sociale). Tout cela s’est pourtant produit avec le soutien considérable de vastes groupes sociaux qui continuent d’espérer la stabilité et le redressement économique et redoutent la montée du terrorisme et l’effondrement de l’État dans tout le Moyen-Orient comme on a pu le voir dans le sillage des révolutions arabes de 2011 en Libye, en Syrie et au Yémen[1].

Cet article vise à déterminer comment la révolution de janvier a abouti à la restauration de l’autoritarisme en Égypte soutenue par des secteurs importants du peuple. Il ne vise pas à répondre à la question de savoir si la révolution a échoué ou non. Les révolutions sont des processus de transformation politique et sociale de longue durée. Il n’est pas possible de décider quand et comment on doit considérer qu’une révolution a réussi.

Cet article essaie de montrer que la révolution qui s’est produite en Égypte était porteuse d’un projet politique libéral-démocrate. Les groupes révolutionnaires et les opposants au régime de Moubarak ont réussi à mobiliser des couches sociales substantielles en 2011 en demandant le respect des droits humains de base et la représentation de la volonté du peuple. Les revendications socio-économiques n’ont en revanche jamais été pleinement imbriquées ou liées de manière organique à la question des droits humains et des libertés ou à la démocratie. La forte présence d’ouvriers mécontents, de classes moyennes appauvries et de populations urbaines défavorisées dans le mouvement de protestation n’a jamais débouché sur un projet politique visant un changement économique et social. Leurs revendications sont restées figées dans une économie morale nassériste où les revendications économiques et sociales sont en grande partie apolitiques et totalement dissociées de la démocratisation des relations entre la société et l’État. L’absence de projet de changement socio-politique a privé le processus révolutionnaire d’une large et solide coalition sociale.

Cette absence a favorisé la création après la révolution d’une arène politique économiquement et socialement conservatrice, principalement fondée sur une opposition identitaire entre islamistes et non-islamistes, pour qui le changement social n’apparaissait pas comme une composante essentielle de la communication ou de la mobilisation de larges groupes sociaux. Privé de lien organique entre démocratisation et changement social au bénéfice du plus grand nombre, le système politique conservateur n’a pas entrepris de réforme populaire, large et consistante. Ces deux facteurs ont permis aux anciennes forces de l’État, c’est-à-dire à l’armée, de rassembler au moment opportun un soutien populaire suffisant pour rétablir l’ordre, fût-ce aux dépens des acquis de la révolution de 2011 en matière de démocratie et de libertés publiques.

L’incapacité à formuler un discours révolutionnaire associant la transformation socio-économique aux revendications politiques de liberté et de démocratisation n’était pas inéluctable ou déterminée par les structures de la société égyptienne. Au Venezuela comme en Bolivie, les revendications socio-économiques ont été profondément et organiquement imbriquées dans des projets politiques. Au Brésil, un projet plus réformiste s’est mis en place à partir de la progression du Parti des travailleurs à la fin des années 1990. La démocratisation est allée de pair avec les programmes et promesses de redistribution de la richesse et du revenu. Un tel processus n’est d’ailleurs pas limité aux projets politiques de gauche, radicaux ou réformistes. Il a pu concerner aussi bien des projets conservateurs de centre droit. En Turquie, par exemple, dirigée par le Parti pour la justice et le développement depuis 2002, la poussée de la démocratisation (autrement dit la minimisation du pouvoir politique militaire) n’était pas séparable des réformes du marché qui ont soutenu l’essor et l’extension d’une moyenne bourgeoisie à l’intérieur de l’Anatolie.

On peut donc considérer comme une anomalie le fait qu’au cours de la transformation de l’Égypte depuis 2011, la transformation socio-économique n’ait jamais constitué une partie intégrante des différents projets de l’élite, qu’ils aient été islamistes, étatistes ou laïcs. Cet article soutient que cette absence d’intégration du processus révolutionnaire était préjudiciable et qu’elle permet de comprendre comment la révolution a déraillé, comment elle a été sapée.

 

La révolution de janvier : libérale-démocrate mais pas sociale

Issue des zones principalement urbaines de la Basse-Égypte, la révolution de janvier était un mouvement de protestation populaire massif qui exigeait le renversement du régime répressif et corrompu de Hosni Moubarak. La révolution s’est faite sans parti d’avant-garde ni organisation d’ampleur nationale. Elle a reposé plutôt sur le ralliement de citoyens ordinaires qui se sont reconnus dans le discours de protestation une fois qu’il a été formulé par de petits groupes révolutionnaires, fragmentés et organisés de manière informelle. Ce que nous pouvons appeler le discours révolutionnaire combinait différents éléments susceptibles de créer une large solidarité entre les classes sociales contre les Moubaraks, leurs amis d’affaires et leur police.

Le discours révolutionnaire empruntait quelques éléments à l’idéologie libérale mondiale. Les violations des droits humains et particulièrement la brutalité policière et le recours systématique à la torture dans les prisons et commissariats y occupaient une grande place depuis le meurtre de Khaled Saïd à Alexandrie en 2010. Les propos contre la corruption revenaient souvent aux aussi. Les manifestants accusaient Moubarak et sa bande – mêlés à des affaires de liquidation d’entreprises, de pillage et de fuite de capitaux – de l’appauvrissement, de la mauvaise gestion des ressources publiques et du taux de chômage élevé des jeunes diplômés. Il est intéressant de noter que la mise en cause de la corruption a toujours fait partie intégrante du discours libéral mondial, y compris celui des institutions financières internationales, qui attribuait les mauvaises performances résultant des mesures néolibérales à la corruption et à la mauvaise mise en œuvre des réformes plutôt qu’au modèle de développement néolibéral en tant que tel.

Le discours révolutionnaire comportait aussi une dimension démocratique. Un grand nombre de manifestants ne supportait plus la falsification systématique des élections parlementaires et présidentielles et des référendums sous le régime de Moubarak. Le régime était très peu représentatif. Les élections scandaleuses de 2010, au cours desquelles le Parti National Démocratique, alors au pouvoir, avait remporté près de 98 % des sièges à la chambre basse, apparaissent rétrospectivement comme le dernier clou enfoncé dans le cercueil du régime. Les deux dimensions d’une représentation populaire véritable, la lutte contre la corruption et la défense des droits humains et des libertés, étaient bien imbriquées dans le discours produit par les étudiants révolutionnaires, activistes et intellectuels depuis qu’ils avaient commencé à viser ouvertement Moubarak en 2003-2004.

 

La contestation sociale : figée dans l’économie morale nassériste

Il y avait cependant une autre composante sociale, perceptible dans la révolution de janvier, qui ne s’intégrait ni au discours libéral ni au discours démocrate. Cette composante avait trait aux masses de travailleurs, aux classes moyennes paupérisées par deux décennies de réformes néolibérales et aux populations défavorisées des villes. Ce sont ceux qui ont pris une part active aux manifestations du 28 janvier, fait reculer la police et littéralement pris le contrôle de la place Tahrir, comme ils ont pris le contrôle d’autres places à travers toute l’Égypte, dans des villes petites ou grandes. Ce type d’activisme n’avait rien de soudain ou d’inattendu. L’Égypte avait connu entre 2004 et 2010 une vague de grèves et de manifestations sans précédent depuis les années 1940. Les deux tiers de ces grèves, sit-ins et manifestations étaient concentrés dans le secteur public – bureaucratie d’État ou entreprises publiques. Un tiers seulement de ces protestations s’était produit dans le secteur privé. Le secteur public était historiquement le plus syndiqué et il avait pu jouer de sa position déterminante pour arracher des concessions économiques à l’État sous le régime de Moubarak.

Le fait que les employés du secteur public aient été en pointe de la contestation sociale en Égypte a eu des répercussions sur l’articulation entre les revendications qui portaient sur la démocratie et celles qui portaient sur l’économie et la société. Les employés du secteur public sont plus âgés en moyenne que leurs homologues du privé. Dans la dernière décennie, la plupart des emplois ont été créés dans le secteur informel où les relations de travail ne sont pas contractuelles et n’ouvrent droit à aucune forme de protection sociale. L’OIT a estimé que les emplois informels représentaient près de 90 % de l’emploi des jeunes. Inutile de préciser que ces employés du secteur informel ne sont presque jamais syndiqués.

Les employés du secteur public ont bénéficié en général d’une plus grande sécurité de l’emploi. Ils ont pourtant continué de fonctionner globalement dans l’économie morale nassériste qui s’était mise en place dans les années 1950 et 1960. Sous Nasser, la sécurité de l’emploi et autres avantages économiques et sociaux étaient accordés en échange d’un abandon des droits politiques, en particulier des droits de grève et d’association. Cela explique, en partie du moins, la dynamique de la contestation sociale au cours de la période 2004-2013. Les revendications portaient essentiellement sur des gains économiques au sens restreint : augmentation des salaires, amélioration des conditions de travail et sécurité de l’emploi. Il est intéressant de noter que ces revendications n’ont jamais débouché sur un programme politique exigeant la liberté d’association ou la réforme des codes du travail. La loi sur les syndicats, proposée par des syndicalistes indépendants dans la foulée de la révolution de 2011, n’a jamais été adoptée. Les lois très restrictives et les structures syndicales contrôlées par l’État, qui remontaient à l’époque de Moubarak, ont été conservées avec la même obstination par l’armée, les Frères musulmans et Sissi.

Le mouvement de protestation des ouvriers et employés a été déclenché par un certain nombre de facteurs, dont l’intensification des privatisations depuis 2004, la forte hausse des prix du pétrole et des aliments et autres évolutions qui ont conduit à la dégradation tendancielle des revenus réels de millions de travailleurs et de membres des classes moyennes égyptiens. Les grèves pouvaient difficilement s’inscrire dans le discours libéral ou démocratique qu’élaboraient à l’époque des mouvements comme Kifaya[2] ou des figures comme Mohamed el-Baradei. Elles restaient axées sur l’obtention de gains économiques au sens restreint, sous la forme d’augmentations de salaires, d’une amélioration des conditions de travail ou d’une sécurité de l’emploi accrue. On pourrait soutenir que les grèves continuaient globalement de fonctionner au sein d’une économie morale nassériste, où des droits économiques étaient accordés en échange d’un abandon des droits politiques. Les travailleurs s’abstenaient sciemment de la politique, par stratégie, pour obtenir des concessions de l’État et de ses représentants.

Les deux types de contestation, économique et politique, se sont rejoints en quelques rares occasions. Le 6 avril 2008, ce qui avait commencé comme un grève dans le centre industriel important de El-Mahalla El-Koubra n’avait pas tardé à se transformer en émeutes et, pour la première fois, une photo de Moubarak avait été brûlée devant des caméras. La fusion des deux types de contestation s’était produite à nouveau à l’occasion des grèves nationales massives du 10 février 2011, coup de grâce assené au régime de Moubarak et qui l’avait finalement obligé à se retirer.

La dimension « sociale » ou « socio-économique » de la révolte a pourtant eu le plus grand mal à se faire une place dans le discours révolutionnaire, qui est resté largement libéral et au mieux démocrate. Les chants et slogans pour la « justice sociale » et la « dignité » ont bien sûr existé pendant la révolution. Ils étaient toutefois trop vagues pour engager un changement économique et social concret. Il est donc pour le moins exagéré de soutenir que la composante sociale de la révolution de janvier était anti-néolibérale ou a fortiori anticapitaliste.

Ce qui se rapprocherait le plus d’une définition de la « justice sociale » chez les ouvriers et manifestants de la classe moyenne était une invocation ambiguë de Nasser et du nassérisme : une reconnaissance du rôle de l’État dans le développement, un vaste secteur public (contre les privatisations) et des mesures de protection sociale pour les travailleurs, étudiants et employés. La présence de cet imaginaire* nassériste de la justice sociale ne devait rien au hasard parce que, comme nous l’avons signalé, la contestation sociale se concentrait depuis 2004 chez les employés du public. Une telle position était pourtant conservatrice à de nombreux égards parce qu’elle luttait principalement contre l’extension du néolibéralisme et pour conserver les vestiges de l’économie politique nassériste. Elle n’était guère en mesure de se lier aux nouveaux mouvements de gauche qui cherchaient des alternatives au néolibéralisme par une politique offensive, en Amérique latine en particulier. En outre, l’imaginaire* nassériste de la justice sociale était très éloigné de la démocratie. La question était de se débarrasser du « chef d’État corrompu » Moubarak et de sa bande mais pas pour autant de démocratiser les relations entre l’État et la société.

Il est intéressant de constater la quasi-absence d’une « composante islamiste » dans le discours révolutionnaire du 11 janvier. Les Frères musulmans ont fait partie intégrante de la mobilisation contre le régime de Moubarak depuis 2006. Les jeunes Frères musulmans ont pris une part active et visible aux manifestations de janvier et février. Ils ont pourtant fait profil bas et souscrit au large discours libéral-démocrate de la révolution qui permettait a minima de créer une large base de solidarité contre Moubarak. Cela peut expliquer pourquoi l’opposition entre laïcs et islamistes n’est pas apparue au grand jour avant le référendum de mars 2011.

 

L’éthos nassériste de la révolution de janvier

Pour bon nombre de manifestants non-islamistes, la révolution constituait, dans son contenu social, une critique nassériste de l’État nassériste. C’était une forme d’opposition nassériste dont les conceptions de la justice sociale et de l’indépendance nationale empruntaient largement à l’expérience du régime populiste autoritaire de Nasser (1954-1970). Dans la mesure précisément où il était autoritaire, axé sur la sécurité et fondé sur un système de parti unique, le régime n’avait pas connu de changement significatif ou qualitatif entre l’époque de Nasser et celle de Moubarak, mais son contenu lui-même, en matière socio-économique et de politique étrangère, s’était déplacé vers la droite sous Sadate (1970-1981) et Moubarak (1981-2011). Pourtant, pour de nombreux intellectuels nasséristes aussi bien que pour les masses – même si elles ne se revendiquaient pas de Nasser –, le problème ne résidait pas d’abord dans le caractère autoritaire de l’État vis-à-vis de la société (et donc dans la question de la démocratie), mais dans la corruption et l’abus du pouvoir, ainsi que dans la dépendance à l’égard de l’étranger et dans la montée des inégalités.

 

La politique identitaire prend le dessus

Sans contenu idéologique clair ou projet politique véritable de changement économique et social, les questions touchant à la répartition de la richesse et du revenu, au rôle de l’État dans l’économie et aux relations capital-travail n’ont pas tardé à passer au second plan.

L’arène politique égyptienne, florissante, était divisée selon deux axes : le premier était la polarisation identitaire entre islamistes et laïcs, qui concernait principalement la manière dont les relations devaient s’établir entre l’État ou l’ordre public et l’islam. Le second était l’opposition entre les foulouls – littéralement les vestiges du régime de Moubarak – et le camp de la révolution.

Le premier axe a progressivement déplacé le second. Forts de leur triomphe aux élections parlementaire et présidentielle de 2011 et 2012, les Frères musulmans ont essayé de s’approprier « la révolution ». Mais du fait de leur programme économique et social en grande partie conservateur, aligné sur la libéralisation économique et les privatisations, leur appropriation de la révolution était assez creuse. Elle signifiait principalement remplacer les anciennes élites au sein de l’appareil d’État par de nouvelles, recrutées dans les rangs des Frères et de leurs alliés. À l’extrémité opposée, les groupes sociaux qui redoutaient la perspective d’une dictature religieuse ont fourni la base d’un rapprochement entre les deux catégories des foulouls et des laïcs. C’était particulièrement flagrant dans une déclaration d’Ahmed Chafik avant le second tour de l’élection présidentielle, selon laquelle il était le candidat de « l’État civil » – autrement dit de l’État non religieux. La catégorie des foulouls n’a pas tardé à disparaître à mesure que s’estompait la signification de la révolution et des révolutionnaires, laissant place à l’opposition entre islamistes et laïcs.

L’opposition islamistes-laïcs était totalement dépourvue de contenu social. Les pouvoirs dominants dans les deux camps étaient conservateurs en matière économique et sociale. Si cette opposition est finalement parvenue à faire échouer l’ordre post-révolutionnaire, c’est parce que, dès le départ, le « social » était dilué dans le discours et le processus révolutionnaires.

 

Le nassérisme politique par en bas

À l’exception des groupes politiques et des citoyens qui s’étaient politisés dans la foulée de la révolution de janvier, des pans entiers de la société, dans les villes notamment, n’étaient pas clairement partisans ou adversaires de la révolution. Ils étaient plutôt relativement indifférents envers Moubarak, globalement dépolitisés, et donc difficiles à mobiliser pour la conservation du régime. Ils ont préféré attendre que Moubarak se retire, et accordé le bénéfice du doute aux exigences de changement politique. Le coup d’État militaire contre Moubarak a été un soulagement pour la plupart des groupes et des forces qui ne comptaient pas explicitement parmi ses soutiens. Moubarak a été destitué mais l’autorité de l’État a été sauvegardée.

Les groupes sociaux que nous pouvons qualifier d’apolitiques ou d’apathiques, qui s’étaient tenus à l’écart de la révolution ou lui avaient accordé le bénéfice du doute en janvier 2011, s’étaient progressivement mobilisés contre la révolution dans son ensemble. Cette évolution a culminé dans la manifestation du 30 juin et le coup d’État militaire, très largement soutenu, qui a suivi. La dégradation économique continue, les faibles taux de croissance, la diminution des réserves de change et le fort taux de chômage, qui étaient les conséquences de l’agitation politique, ont fait de la stabilité politique et du redressement économique la nouvelle priorité. Les attentes d’une partie importante de la population s’en sont trouvé considérablement réduites et les discussions sur une transformation structurelle des relations économiques sont devenues superflues.

Ces groupes sociaux cherchaient à mettre un terme à la révolution plutôt qu’à réaliser ses objectifs. Ce bloc a cessé d’être apathique après la révolution, sans abandonner pour autant son conservatisme. Son idée était de porter au pouvoir ceux qui pouvaient mettre un terme à l’agitation provoquée par la révolution. Le pari de ces groupes s’est d’abord porté sur l’armée pendant la période de transition. Il s’est déplacé ensuite soit vers un retour à l’ancien régime soit vers l’élection des Frères. Au moment de l’élection présidentielle, le clivage était manifeste. Ahmed Chafik, le dernier Premier ministre de Moubarak, ancien général, et Mohamed Morsi, le candidat des Frères, se sont qualifiés pour le second tour avec près de 50 % des voix. Morsi l’a emporté avec un écart de 3 points.

La stratégie des Frères était de parvenir à un accord avec l’État, c’est-à-dire l’armée, au lieu de chercher un consensus autour de la constitution post-révolutionnaire. La première constitution post-révolutionnaire égyptienne a été adoptée dans un contexte de violents affrontements et de profondes oppositions politiques et confessionnelles. C’était un moment favorable à la poursuite de l’élimination des foulouls (ainsi bien sûr que des révolutionnaires), à la faveur d’un large front anti-Frères musulmans qui s’est peu intéressé à la reprise du jeu sous la domination des Frères.

L’intense conflit entre les Frères musulmans et leurs adversaires a aussi créé un contexte propice à la maximisation du pouvoir et de l’autonomie de l’armée. Les islamistes (dirigés par le président des Frères musulmans) ainsi que leurs adversaires laïcs étaient disposés à accorder toutes les concessions possibles à l’armée. Les laïcs voulaient remettre l’armée en scène pour contrebalancer les Frères, ou les renverser si possible. Les Frères essayaient désespérément de leur côté d’empêcher l’armée d’intervenir en lui accordant toutes les concessions possibles afin qu’elle préserve son empire et son indépendance économiques vis-à-vis de l’autorité civile nouvellement élue. Empire et indépendance étaient garantis par la constitution de 2012.

Les Frères musulmans ne sont parvenus à assurer ni la stabilité tant attendue ni le redressement économique, pour un certain nombre de raisons. L’une d’elles était leur manque de contrôle de l’appareil d’État, qui leur a de fait opposé une résistance considérable ou du moins une absence de coopération. Une autre était qu’ils ont poussé à ses limites le conflit sur les relations entre l’État et la religion en prenant toutes les mesures possibles pour consolider le bloc islamiste, ce qui les a en réalité rapprochés des islamistes sur leur droite. La lutte politique autour de la constitution s’est transformée en conflit existentiel à part entière autour de l’identité de l’État et de la société. Les conditions étaient bien loin d’être réunies pour parvenir à un consensus. Dans ce contexte, les élections et référendums ont contribué à durcir les oppositions, à exacerber le conflit et à faire monter les enchères de la passation du pouvoir.

Le 30 juin 2013 est intervenu dans ces circonstances. C’était le dernier acte politique porté contre la politique en tant que telle. Les mobilisations de masse, initiées par un jeune groupe révolutionnaire, Tamarrod, ont conduit à une nouvelle occupation de la place Tahrir. Ces manifestations de masse regroupaient malgré tout les groupes sociaux les plus conservateurs, soit parce qu’ils étaient anti-révolutionnaires depuis le départ (hostiles à la révolution de janvier), soit parce qu’ils étaient anti-islamistes, soit enfin parce qu’ils s’étaient lassés d’une agitation sans fin et d’une incapacité du pouvoir à assurer la stabilité après la transition. Pour la première fois, les groupes sociaux conservateurs qui avaient fait preuve d’indifférence voire de mépris envers la politique et la pluralité politique étaient mobilisés.

Ils ne voulaient plus tolérer cette fois l’incertitude qu’ils avaient connue lors de la destitution de Moubarak. Ils sont descendus dans la rue pour refermer l’arène politique confuse que la révolution avait ouverte en suspendant temporairement l’État policier et ramener l’armée au pouvoir. C’était du nassérisme politique, exprimé cette fois par la société. Le nassérisme politique est par essence hostile au pluralisme politique et à la politique en général, qui créent trop de divisions et sont inefficaces. Il suppose par conséquent la fermeture de l’arène politique et le retour au contrôle de la sphère politique. C’est bien entendu sur ce point qu’il a rejoint le nassérisme d’État, représenté par l’armée, qui partageait le même mépris pour la politique en général, et pour tout ce qui était civil en particulier, et qui avait de sérieuses préoccupations quant à la tranquillité publique, la sécurité nationale et l’intégrité de l’État dans une Égypte gouvernée par les islamistes.

 

Traduction Christophe Degoutin

 

[1]     Un sondage fiable a été réalisé par le centre Basseera en décembre 2014 portant sur ce que les Égyptiens pensaient de la performance de leur Président si mois après son élection. 86 % exprimaient de la satifaction. Le sondage est disponible sur youm7.com.

[2]     Kifaya, qui signifie « Assez ! » en langue arabe, était un groupe politique informel composé en 2004 d’opposants provenant de différents courants idéologiques (nasseriens, islamistes, libéraux, gauchistes). Ce groupe appellait à la fin du « projet de succession » qui visait à faire passer le pouvoir de Hosni Mubarak à son fils Gamal ; le groupe appelait aussi à ce que Hosni Mubarak ne se représente pas aux élections futures.

Adly Amr

Détenteur d’un doctorat en économie politique de l’European University Institute de Florence, il est actuellement consultant pour Carnegie-Middle East. Il est l’auteur de State Reform and Development in the Middle East: Turkey and Egypt in the Post-Liberalization Era (Routledge, 2012), ainsi que d’articles parus dans Business and Politics, Turkish Studies, et Middle Eastern Studies. Son article « Entre populisme social et conservatisme pragmatique » a paru dans Égypte en révolutions dirigé par Stéphane Rougier CEDEJ 2015.