De petits groupes en transformation

Ce texte correspond à la première partie du point 1 du chapitre I du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978).

Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il cielo è caduto sulla terra Milan, Squilibri, 1978.
I

Le sujet du Mouvement se tient ailleurs; il se disloque dans un espace à lui, encore difficilement définissable, impossible à réduire aux catégories moisies tant de l’institution que de l’extra-parlementarisme gradualiste et néo-réformiste.
Il se tient ailleurs, effrangé, dissous. Et la dissolution est en l’occurrence une forme satisfaisante, qui fait sens. Innovatrice et intéressante.
Mais comment, au sein d’une telle forme, retrouver une unité, mettre en branle un procès de recomposition; bref : comment faire de la politique ?
Après tout, il n’y a pas urgence de répondre.

Il faut le dire, le Mouvement est allé probablement bien plus loin que nous-mêmes n’étions capables de le comprendre.
Pour ce qui est du cadre politique émergé de la vague de 68-69[[ Celui donc de la gauche “ extra-parlementaire ”, qui a précédé le Mouvement (NdT)., la crise et le réformisme rassemblés, dans une alliance qui fonctionne depuis longtemps (au-delà de la polémique sur le compromis historique qui est tout juste la formalisation institutionnelle d’une réalité existant depuis toujours), en sont venus à bout. Ils l’ont englobé, d’une part, dans une perspective néo-réformiste, gradualiste et strictement institutionnelle. Ils l’ont désagrégé, d’autre part, et laissé dans l’état où il est à présent; réduit à se poser de nouveau ces vieux problèmes: se définir pour soi-même et délimiter le terrain sur lequel se battre.
Le Mouvement, lui, est allé bien plus loin que la “ politique ” ; il a peut-être même dépassé les vieux problèmes de l’unité et de l’affrontement. Il se trouve placé dans une dimension différente: celle de l’extranéité radicale et du refus. En face d’un État tel que celui que nous avons, il n’y a pas de lieu pour l’affrontement. Tout cela – le monde de la politique institutionnelle, mais aussi de l’affrontement avec l’État – est par trop misérable: misérable en comparaison de la richesse que développe le sujet en Mouvement.
La politique institutionnelle cicatrise ses plaies (pas revenue de la frayeur de 68, de l’émergence imprévue du différent et de l’autonomie); elle passe son temps à refouler ce qui ne se soumet pas.
Les catégories de style vieux-socialiste des groupuscules, comme les catégories de la participation démocratique communes au révisionnisme et à la bourgeoisie, tentent de donner un visage à ce sujet indéfinissable: les jeunes, les ouvriers, les étudiants, les femmes, bref, le sujet en transformation, insaisissable hier dans son hostilité et sa lutte ouverte, insaisissable aujourd’hui parce qu’il se tient ailleurs, comme un étranger. Il faut à tout prix le cataloguer, lui donner un nom et le faire rentrer dans un ordre quelconque.
Un ordre. Parce que c’est seulement dans l’ordre qu’on peut contraindre les gens à travailler.
Mais voilà: la dissolution, le dérèglement, la fête, c’est le plan sur lequel s’est placé le comportement des jeunes, des ouvriers, des étudiants, des femmes. Et si cela n’est pas de la politique pour les bureaucrates, eh bien! c’est notre politique à nous, et si ça vous gêne décidément, ma foi, nous l’appellerons d’un autre nom.
Appropriation et libération du corps, transformation collective des rapports interpersonnels : telles sont les formes sous lesquelles aujourd’hui s’élabore un projet contre le travail d’usine, contre tout ordre fondé sur la prestation et l’exploitation.
Quelles tâches peut-on accomplir dans cette phase de régression institutionnelle, de refoulement hors de la scène politique du sujet-classe et de l’autonomie ouvrière? La pratique du petit groupe, tel est le terrain sur lequel s’est appuyée l’autonomie, la dimension minimale à laquelle s’est arrêté le processus de désagrégation; sans qu’il y ait lieu de projeter une réunification terroriste (ou) mécaniste, qui reviendrait à poser aujourd’hui dans l’abstrait le vieux faux problème de l’unité.
La pratique du petit groupe n’est pas une pratique d’affrontement, au moins dans l’immédiat. Elle se situe ailleurs; dans le refus de se définir par rapport à l’autre; dans l’extranéité. Le petit groupe est une forme qui s’est définie pour approfondir, transformer et collectiviser le vécu: par la construction d’espaces nouveaux de pouvoir contre le travail, la misère et la famille, ce changement du vécu est à la fois une prémisse et un résultat.

Le problème de la recomposition est, dès lors, celui du passage d’une extranéité diffuse et dissoute à la reconstruction de comportements offensifs. Le problème de la construction de nouveaux instruments d’agrégation et de collectivisation du désir.
Or, un tel problème ne se résout pas dans le lieu clos d’une organisation, et encore moins dans des discours abstraits sur l’unité: la recomposition ne peut s’effectuer que sur le terrain des pratiques de transformation (mise en commun, étude collective, pratique d’autoconscience, appropriation, écriture collective, communication[[L’auteur fait référence ici à des phénomènes concrets dans les luttes présentes en Italie: la mise en commun renvoie à des expériences de vie et d’habitation collectives qui sont menées non seulement à la campagne, dans le cadre d’un “ retour à la terre ” comme cela se passe fréquemment en France, mais aussi dans les centres urbains, à la faveur des occupations d’immeubles. L’étude collective est un patrimoine des luttes étudiantes de 67-68 qui réapparut çà et là pendant la décennie suivante, et plus particulièrement dans les lycées (ainsi, encore tout récemment, les occupations de lycées à Milan, pendant l’automne et l’hiver 1977). La pratique d’autoconscience s’est développée, comme en France, dans le sillage du mouvement féministe ; l’appropriation, pillage politique de marchandises, et l’autoréduction, refus pratique d’entériner les hausses des prix des services (transports, loyers, gaz, électricité, etc.), ont traduit, à partir de 1974, la volonté des prolétaires italiens de ne pas payer le prix (et les prix) de la crise économique; l’écriture collective et la communication désignent des pratiques plus particulières au Mouvement du printemps 77; elles ont précipité, par la dérision et l’expression utopique des besoins, la mise en crise du langage sérieux de la politique (NdT).; sur le terrain d’une pratique qui reparcourt transversalement toute la déchirure de l’existence, toutes les figures dans lesquelles le sujet-classe se spécifie.
Imaginons donc un petit groupe en multiplication et en recomposition transversale. En se constituant comme unité désirante, un collectif doit commencer à savoir interpréter le désir de recomposition : les flux qui parcourent la classe, qui déterminent le vécu quotidien des masses. La recomposition n’est pas un impératif moral, un dogme politique; c’est un désir du Mouvement: encore faut-il trouver une machine-comportement qui interprète ce désir.
Essayons sur le terrain de l’écriture. Une écriture qui ne soit pas une synthèse externe, ni un reflet; mais qui se prête à soutenir le processus dans sa courbe, en se faisant sujet pratique de la tendance: à travers un travail théorique qui traite de la composition de classe à la fois dans les données factuelles et dans la tendance; à travers une écriture qui soit une pratique transversale capable de faire croître la tendance dans le fait: une écriture capable de donner en elle-même un corps à la tendance, d’incarner la tendance comme désir, d’écrire dans la vie collective les possibilités de la libération.

II

Grand désordre sous le ciel :
la situation est excellente.

Dans la phase historique que nous vivons – la crise, la restructuration, sans compter la récession –, le communisme n’a plus la forme d’un besoin qui appelle une réponse; il a désormais la forme d’une libération de possibilités dont le système capitaliste lui-même est porteur, mais qu’il contient.
La réduction du temps de travail nécessaire, la transformation des couches attachées au travail productif en une minorité sociale et le déploiement énorme de l’intelligence scientifique appliquée à la technologie: ce double processus rend la libération de la vie dans son rapport au travail salarié à la fois possible et pressante pour le prolétariat urbain.

Comment l’organisation tayloriste doit être démantelée, voilà qui est clair jusqu’à l’objectivité; et que cela doit se passer, dans l’intérêt et par les mains même de la classe prolétarienne ; en sorte que puisse se mettre en acte ce principe : non pas un impossible usage ouvrier (socialiste) de la machine… mais bien plutôt le choix et la conquête par les ouvriers de la créativité, de la conception et du processus d’innovation technique; et pas dans le but d’un accroissement de la productivité… mais dans la logique de la réduction tendancielle à zéro du travail aliéné[[A. Casiccia, “ Idéologie des limites du développement et restructuration ”, in Aut Aut, n° 147..

Le système capitaliste se révèle toujours davantage porteur d’une domination absolue sur le travail, et d’une contention violente de toute espèce d’autonomie; ce qui s’oppose au système de la valeur, dès lors, ce n’est plus le besoin, toujours susceptible de passer, pour se satisfaire, par la médiation de la prestation (celle d’un travail, en échange de quoi on obtient un salaire), mais le désir d’appropriation par chacun de son temps propre et de son propre corps – objectif que le développement a tendanciellement rendu possible. Et la permanence de poches d’arriérations n’invalide en rien ce discours: l’extrémisme du désir qui se libère fonctionne comme un élément d’accélération du développement capitaliste et d’homogénéisation matérielle de la classe prolétarienne autour de ses niveaux les plus hauts.

Au cours de la présente crise, le besoin – du côté du capital – de réduire les salaires à des niveaux inférieurs et de contenir la consommation des prolétaires a déterminé l’idéologie bourgeoise à s’approprier ces thèmes hostiles à la consommation, qu’on regroupe généralement sous les termes de “ qualité de la vie ”. Et alors que cette thématique – qui regroupe une série de propositions hostiles au développement et à la consommation – avait connu, comme idéologie, un large écho dans le Mouvement, surtout parmi les étudiants, sa reprise par le capital fonde dans un même creuset une multiplicité d’hypothèses qui vont du nouveau mode de produire jusqu’à la croissance zéro, d’une nouvelle dimension des biens “ sociaux ” jusqu’à l’écologie; brossage autour de quoi on prétend rassembler un éventail de tendances qui va de la nouvelle gauche au réformisme, et du néo-mysticisme à des positions humanistes réactionnaires.
Dans cette situation-là, pourtant, une riposte prolétarienne s’est fait jour, qui pose de manière offensive la question de la forme de l’existence (du mode de vie). Au principe de cette riposte: le refus d’une réduction de la consommation; la reconnaissance que la forme atomisée, isolée, privatisée de la vie est un point de faiblesse considérable pour le prolétariat ; la reconnaissance, de même, que la famille et l’habitat privé sont les instruments principaux de l’asservissement au travail, comme dictature bourgeoise sur la vie quotidienne. La création, dès lors, de rapports interpersonnels et d’espaces où il est possible de rendre l’existence indépendante du chantage au salaire: d’où le surgissement de sujets autonomes à l’égard de l’usine et une collectivisation de la richesse disponible; d’où enfin la possibilité de sortir de la logique du contrat, avec les pratiques tant de l’appropriation que de l’autoréduction[[Cf. note du traducteur p. 23-24..
Le sujet de cette riposte est une couche sociale qui a fait sien le patrimoine de lutte des années soixante: et cette couche, c’est le jeune prolétariat. Sa caractéristique de masse est l’irrégularité (l’instabilité) de son rapport au travail ; irrégularité elle-même due soit à la peur patronale de placer en usine des jeunes formés après 1968 (d’où un blocage de l’embauche dans les grandes entreprises), soit au refus, chez les jeunes ouvriers, de lier toute leur vie à un salaire.
Cette nouvelle couche est porteuse de la maturité du communisme: refus du travail, transformation du temps de vie libéré du travail, possibilité de reproduire le monde des biens sans enchaîner toute la vie au travail.
Le jeune prolétariat est en fait le détenteur de l’intelligence technico-scientifique accumulée depuis un siècle dans la lutte entre ouvriers et capital; intelligence que le capital voudrait réduire à son propre objectif, à savoir l’exercice de sa domination sur la vie et le travail d’autrui, tandis que le jeune prolétariat peut faire d’elle un instrument de libération par la diminution du travail.
Le jeune prolétariat, dans les conditions de la crise présente et de l’expulsion hors de l’usine de vastes couches de la force de travail, porte en avant un processus de transformation du temps de vie libéré; il repère dans la misère même du quotidien la forme de la dictature bourgeoise; il pose ainsi le problème du bonheur, et de la destruction des formes existantes de rapports interpersonnels. Comme clef pour une existence prolétarienne enfin autonome.
L’organisation sociale capitaliste ne réussit plus à contenir certaines des forces subjectives dont le surgissement a accompagné son développement. La capacité de contrôle global par les institutions a diminué, des forces sociales se libèrent, qui se déterminent dans un espace “ différent ” du travail et de l’institution: un espace d’autonomie et d’autotransformation.
Dans ce processus, le problème qui se pose pour les forces libérées n’est pas d’opposer au vieil ordre un nouvel ordre global, ni de se proposer le gouvernement de toutes les relations sociales, ni de bloquer l’inentravable entropie qui a surgi au sein du conflit temps de vie – temps de travail.
Le problème qui se pose aux forces libérées, c’est plus simplement d’une part celui de leur propre autodétermination, et d’autre part celui de soustraire à la domination capitaliste des forces toujours nouvelles: elles transforment ainsi la structure productive en un processus dialectique de lutte et d’extranéité, qui tout à la fois garantit à la classe ouvrière le pouvoir sur ses mouvements propres, et laisse au capital le gouvernement d’ensemble, avec la nécessité de pousser plus avant la réorganisation de sa machine productive et sociale, pour ralentir la décomposition de sa domination : essai qui n’aboutit en fait qu’à accélérer la libération de forces nouvelles au détriment de la domination du travail.
Ce processus ne se déroule pas de manière pacifique, pour autant que les forces libérées ne se retranchent pas dans le ghetto de la misère et de l’autogestion, mais s’opposent à la tentative de détruire l’autonomie ouvrière, relancent continuellement la lutte contre l’organisation du travail, et se battent pour transformer la machine productive d’instrument de domination et de contrôle en instrument capable de remplacer le travail vivant. Mais le problème de la violence doit être redéfini dans ce cadre, loin de toute conception du type IIIe Internationale: il ne s’agit pas de produire une organisation armée capable d’opérer dans une opposition spéculaire à l’Etat, en se modelant sur ses mouvements et couvrant son extension globale mais de donner aux forces libérées les moyens (éventuellement sous la forme des armes) de défendre les espaces qu’elles ont conquis – et de les étendre. L’armement et la tactique ne doivent pas, dans ces conditions, se modeler sur le mode d’intervention de l’État qui se fixe pour objectif de contrôler l’univers entier des rapports sociaux; mais bien plutôt sur les besoins sociaux des couches prolétariennes en mouvement. La structure à construire n’est pas l’armée régulière qui s’attaque au cœur de l’État; c’est aux petits groupes en transformation d’inscrire dans leur comportement propre la destruction des multiples articulations répressives d’État, pour donner au prolétariat en libération une véritable autonomie de mouvement.
Nous devons nous rendre compte que le capitalisme, comme système de domination sur le travail, à travers la valorisation[[Valorisation: Concept marxien désignant la transformation par le capital de la valeur d’usage en marchandise; le procès de valorisation constitue, avec le procès de production (auquel il peut s’opposer temporairement, quand le capital entre en rapport avec des modes de production qui l’ont précédé sans modifier leur procès de travail, se contentant de s’approprier et de “ valoriser ” le produit de celui-ci), l’ensemble de la mise en subsomption formelle de la classe ouvrière et du prolétariat (NdT). et l’accumulation, est destiné à se prolonger encore longtemps. Ceci ne veut pas dire que le communisme recule devant nous dans le temps; le communisme vit en ce moment; comme un antagonisme interne: comme l’organisation des forces sociales en libération, et la forme même de leur libération. Mais ce n’est pas, en revanche, au communisme de résoudre les problèmes du moment; il pose avec urgence, violence, et une espèce de despotisme, une question à laquelle le système est contraint de répondre pour survivre. Et c’est ce processus qui nous intéresse. Le pouvoir comme autonomie du particulier – non comme gouvernement sur toute la société –, voilà le pouvoir qu’il nous convient, dans le moment, d’exercer.
Cette coexistence de longue durée n’est pas, et ne sera jamais, pacifique. Le capitalisme se sert de la terreur contre le Mouvement, dans une tentative désespérée pour réduire l’entropie qui s’accélère au sein de son système. L’autonomie ouvrière et le mouvement de libération ne peuvent répondre à la terreur qu’avec toutes les armes dont ils disposent. Pour défendre leur propre droit à l’autodétermination. Mais pas pour opposer un nouvel ordre à cet ordre en désagrégation ; bien plutôt pour organiser le processus de libération des forces que le système ne peut plus contenir, cependant que le développement continue de leur offrir de nouvelles possibilités matérielles.

L’attaque capitaliste contre l’actuelle composition de classe se concrétise avec la massification de la force de travail intellectuelle et technico-scientifique.
L’intelligence technico-scientifique s’est développée au sein même du conflit ouvriers/capital. Elle a réduit d’abord le travail nécessaire, en rendant possible la substitution de machines au travail vivant, et en garantissant le fonctionnement productif de ces machines. Mais au moment où l’informatisation du processus de travail massifie et prolétarise une large couche sociale de travailleurs intellectuels, et où ceux-ci rencontrent cette force de travail scolarisée et politisée qui s’est formée dans les années soixante/soixante-dix, à ce moment surgit une contradiction nouvelle et décisive. D’abord, l’usage capitaliste de l’intelligence et du système des machines en faisait une structure de contrôle et de domination sur les mouvements ouvriers; la réduction capitaliste du travail nécessaire avait pour objectif l’élimination de l’autonomie et la décomposition de la classe comme corps. Inversement, dès l’instant que le travail intellectuel lui-même se prolétarise, la couche intellectuelle devient l’élément porteur des besoins de classe les plus avancés, en même temps quecomme détentrice du savoir social accumulé – elle est l’élément porteur des possibilités matérielles d’une transformation ouvrière du mécanisme productif; l’élément capable de transformer un instrument de contrôle et d’intensification de l’exploitation en instrument qui libère du travail.

La science se manifeste donc dans les machines et apparaît comme étrangère et extérieure à l’ouvrier… Mais si le capital acquiert une forme adéquate comme valeur d’usage à l’intérieur du procès de production des machines, … ceci ne signifie nullement que cette valeur d’usage – la machine en soi – soit toujours du capital, et que son existence comme machine s’identifie à son existence comme capital[[KarI Marx, Fondements de la critique de l’économie politique (Grundrisse). trad. Dangeville, 10/18 éd., livre 3, p. 332-333; nous reprenons ici en partie la traduction italienne: lineamenti. La nuova Italia, Firenze, 1968, plus fidèle à l’original (NdT).
.

Sous la domination du capital, la valorisation, la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange, empêchent que soient appliquées à la technologie quantité de possibilités contenues dans la science; mais la prolétarisation du travail intellectuel ouvre la possibilité d’un usage ouvrier de la science; usage qui ne consiste pas à mettre en place une gestion ouvrière directe (médiatisée par le travail intellectuel) du processus productif et de l’organisation du travail, mais, disons-le une fois encore, à dissocier l’un de l’autre développement et pouvoir. Autrement dit, la subsomption du travail intellectuel sous le processus productif le rend finalement disponible pour la lutte contre l’organisation du travail, contre l’usage et la structure du système des machines.
Cette situation de conflit où se retrouve le travail intellectuel au sein du processus productif, et son opposition à l’usage que le capital fait de lui, va fournir sa base à un renversement des fonctions de la science et du système des machines. Il faudrait analyser, second volume des Grundrisse en main, ce moment où le développement capitaliste atteint sa limite, où la contradiction entre production de valeurs d’usage et valorisation se révèle dans toute sa force et fait entrevoir son renversement. Dans cette direction, le problème de la prolétarisation subjective du travail technico-scientifique se révèle central. En fait, pour le capital, se pose de manière urgente le problème du contrôle sur cette couche sociale, sur cette fonction essentielle, qu’est le travail qui abolit le travail (c’est-à-dire le travail technico-scientifique). Pour le pouvoir, la culture doit fonctionner comme une médiation entre les intérêts de la société capitaliste et ceux des couches intellectuelles; et elle doit réaliser cette fonction de manière assez complexe pour faire masque. Or, désormais, la mystification de cette indépendance de la culture par rapport au processus productif (mystification sur laquelle s’était appuyé jusqu’à hier le contrôle du travail intellectuel) est mise en crise par la massification même de la figure sociale de l’intellectuel. Les hypothèses politiques qui supposaient une agrégation des intellectuels au mouvement ouvrier mais comme couche sociale autonome, sur la base d’une médiation culturelle (gramscisme) ou sur celle d’une adhésion volontariste au parti (le Lénine de Que faire ?), sont désormais dépassées.
C’est pourquoi la fonction du travail technico-scientifique se révèle désormais à la fois centrale pour le processus productif, et décisive pour la subversion ouvrière du système de l’exploitation. A partir de maintenant, le contrôle capitaliste tend à se réaliser comme tentative pour réduire la fonction du travail intellectuel à sa seule figure positive dans le travail productif, et pour en nier la figure subversive dans le refus du travail salarié.

Contenir le savoir dans le travail, le raccrochant entièrement et seulement à la productivité… Le choix du compromis historique consiste proprement à river l’intelligence à la productivité… Contenir la connaissance dans les limites du travail, nier qu’il y ait une valeur d’usage politique spécifique au savoir, une relation directe ENTRE BESOINS politiques et formes critiques de la connaissance[[P. A. Rovatti, “ Intellectuels et compromis historique ”, Aut Aut, na 147. …

Le travail technico-scientifique est, là contre, l’élément porteur pas seulement des intérêts, mais aussi de la possibilité matérielle du communisme; tout comme le jeune prolétariat, auquel les intellectuels sont liés socialement, est historiquement celui de l’urgence du communisme.

Dans ce processus, quel est le rôle de la politique et du militantisme ? Et même, que signifie, à partir de Marx, le mot “ politique ” ? C’est comprendre les tendances, identifier ce qui reste à l’état latent, potentiel; c’est utiliser de façon militante tous les instruments qui permettent de transformer le réel, et rendent possible l’émergence de ce qui reste à l’état latent; bref c’est la réalisation du possible. La politique est, pour cela, l’insertion du sujet dans le procès.

Selon Hegel, il convient d’

appréhender et exprimer le vrai, non comme substance, mais précisément aussi comme sujet (…) La substance vivante est l’être qui est sujet en vérité ou, ce qui signifie la même chose, est l’être qui est effectivement réel en vérité, mais seulement en tant que cette substance est le mouvement de se-poser-soi-même ou est la médiation entre son propre devenir autre et soi-même (…) Le vrai est le tout. Mais le tout est seulement l’essence s’accomplissant et s’achevant moyennant son résultat[[G. W. Hegel, Phénoménologie de l’esprit, trad. J. Hyppolite, Aubier Montaigne éd., tome 1, p. 17-18-19 .

Chez Hegel, donc, toute possibilité de distinguer entre le sujet et le procès est écartée, puisque le sujet s’épuise entièrement dans le déroulement du réel, dans la réalisation de la vérité (dans la nécessité de la tendance, dirions-nous). Le sujet n’apparaît pas comme rupture mais seulement comme renversement.
Mais si l’idéalisme hégélien supprime l’autonomie de la médiation et ignore la spécificité du sujet, l’idéalisme postengelsien (celui du marxisme scolastique) sépare rigoureusement processus et sujet, en les concevant comme des abstractions non déterminées. Dans l’idéalisme post-engelsien, qui constitue le tissu méthodologique du marxisme officiel, le procès est réduit à une matérialité brute (économisme), cependant que le sujet est une volonté et une conscience sans épaisseurs matérielles. Le socialisme et le léninisme présupposent cette séparation mécaniste entre sujet et procès; et le parti y est conçu comme une réunification terroriste, une réduction du procès à la volonté du sujet.
Marx, lui, parle de dédoublement ;

Ce dédoublement, ce rapport à soi-même comme à un tiers devient bougrement réel[[Karl Marx, Grundrisse, éd. cit., tome 2, p. 267. .

Le sujet pose le réel hors de soi, comme quelque chose qui doit être connu et transformé. Mais cette manière de le poser hors de soi est elle-même “ bougrement réelle ” ; car c’est le réel qui a posé le sujet hors de soi, l’a opposé à soi, l’a contraint à l’extranéité. Le sujet peut bien se poser en dehors de soi, dans une condition d’extranéité (connaissante et pratique); mais il ne le peut que parce qu’il est lui-même posé en être matériellement déterminé par le procès. Le sujet est “ en ” procès, et c’est seulement pour cela qu’il peut connaître et transformer le réel. La distinction entre sujet et procès n’en doit pas moins être maintenue et soulignée, parce que c’est seulement à partir d’elle que se comprend l’unité (politique, historique) entre sujet et procès, elle-même rendue possible par la connaissance et l’activité transformatrice.
Traiter ce thème revient, au fond, à parler d’organisation. Il y a une ligne (post-engelsienne) qui présuppose une séparation de type mécaniste entre mouvement réel et cadre politique, qui pense le processus d’organisation en termes de centralisation, d’agrégation volontariste du sujet organisateur hors du procès. Et il y a une autre ligne (hégélienne), qui nie le problème même du cadre politique, du militantisme, de l’épaisseur spécifique du sujet par rapport au procès; le mouvement produirait des comportements capables en eux-mêmes de dessiner une courbe de transformation, à l’intérieur de laquelle le sujet ne peut que se nier, niant que la politique même soit rupture.
Nous pensons, au contraire de ces deux lignes à la fois, le rapport entre sujet et procès en termes de “ trans/versalisation[[Ce néologisme (A/traverso) – sans équivalent précis en français,bien qu’il provienne de la conceptualisation opérée par Deleuze et Guattari dans l’Anti-Œdipe – a servi pendant deux ans de titre à une revue d’où sont extraits différents chapitres de ce livre (NdT).”, de recomposition transversale des comportements surgis du processus. La “ trans/versalisation ” est rendue possible par l’existence d’un sujet spécifique, qui trouve dans le procès son lieu de formation mais ne se réduit pas à sa fonction dans le cadre social; bien au contraire, il connaît le procès comme quelque chose d’extérieur, s’en différencie de manière critique, et pour cette raison le transforme. De même, devant l’existence du jeune prolétariat, la différence entre cadre social et cadre politique doit-elle être réaffirmée, si l’on ne veut pas finir par adorer “ l’état de choses présent[[Extrait de la bien connue citation de Marx: “ Le communisme est le mouvement réel qui supprime et détruit l’état de choses présent ” (NdT). ”, sans en saisir le caractère contradictoire.
Le nœud entre matérialisme et autonomie ne peut être mieux explicité qu’à partir de ses mésaventures théoriques et politiques. Le matérialisme est l’inscription du sujet (qui pense, parle, transforme) dans l’ordre du discours (pensée et processus historiques). L’idéalisme pense, au contraire, que la pensée se pense en elle-même, que le procès s’accomplit en se posant comme son propre sujet. Et le révisionnisme se fonde sur ce refoulement idéaliste du sujet; la politique devient alors un lieu institutionnel que n’impulse aucun besoin matériel, où agissent des figures purement institutionnelles (et le concept d’“ autonomie du politique ” de Tronti[[Mario Tronti, philosophe et théoricien, a participé aux premières expériences ouvriéristes en Italie, au début des années soixante, en compagnie de Raniero Panzieri (Quaderni Rossi) puis a fondé l’un des premiers journaux “ d’intervention ”, à bien des égards prophétique au regard de l’explosion de 68-69, la Classe. L’ensemble du matériel politique de cette période est recueilli dans Ouvriers et Capital, trad. fr., Christian Bourgois éd., coll “ Cibles ”, 1977. Après 1968, Mario Tronti passe au PCI et développe une problématique de plus en plus liée à l’autonomie du “ politique ” et à sa “ science ” par rapport au mouvement de classe. Cf. pour cette période, “ Hegel Politico ”, 1974, “ Autonomia dell’ politico ”, 1976, et “ Stato e Rivoluzione in Inghilterra ”, 1977 (NdT).
, largement diffusé à travers le réformisme du PCI, ne fait que sanctifier cette réduction de la politique à un rite institutionnel d’où sont refoulés les besoins des masses). Le renversement volontariste de ce refoulement restaure à son tour une figure du sujet privée de déterminations historiques. Le sujet est en dehors du procès; moyennant quoi, les besoins matériels des masses peuvent bien rester en rade. Le sujet n’est pas la classe, avec ses besoins et sa matérialité, mais une image de la conscience, volontariste, hyper-subjective (le parti).
C’est seulement quand le besoin matériel, avec Marx et avec Freud, enracine le sujet dans le procès, qu’il devient possible de fonder leur unité dans leur différence. Le sexe parle dans le langage, le refus du travail agit dans l’histoire ; l’autonomie de classe, c’est le sujet se posant tout à la fois comme détermination et comme extranéité; comme besoin et nécessité, mais en même temps comme possibilité et libération en acte.
Dans la fluidité du procès, il faut reconnaître cette dureté, ce point à l’intérieur duquel se concentrent et s’agrègent les tensions, les possibilités qui y vivent et s’y déroulent à l’état désagrégé de symptôme. Le sujet est cette dureté qui sait prendre trans/versalement et recomposer. Dans la tendresse réside notre désir et notre possibilité. Mais nous savons reconnaître combien, pour la libération, est nécessaire la dureté.

(A/traverso, octobre 1975)

Bifo (Franco Berardi)

Aussi appelé « Bifo », est un philosophe et militant issu du mouvement autonome italien des années 1970. Militant marxiste, cofondateur de la radio libre Radio Alice, il a aussi connu et travaillé avec Félix Guattari à la fin des années 1970. Il enseigne aujourd’hui l’histoire sociale des médias à Milan. Il a publié récemment Tueries. Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu (Lux, 2016).