De quelques objets trouvés non réclamés à la consigne

Éloge intempestif de Mai 68

Mai 68[1]. Enfin un chiffre rond. Quarantième anniversaire. Le spectre de la jeunesse enfin conjuré dans un pays de plus en plus vieux. L’art d’être grand-père fait florès, même si l’on n’a pas le talent de Victor Hugo, pour raconter ce qu’était Mai 68. À quarante ans de distance, on peut enfin prendre sans aucun risque son ticket et monter pour rire dans le train qu’on n’avait pas su prendre (il y a même des cahiers de rattrapage sur le modèle des carnets de vacances). Rassurez-vous, sur une ligne depuis longtemps fermée pour rentabilité insuffisante (trop peu de passagers), et reprise par l’association des petits trains touristiques – ceux des lieux de mémoire ou d’aisance – des liquidateurs de biens (nommés après les faillites), ou plus largement celui des touristes lambda que cette attraction change de la tour Eiffel ou de Montmartre ou du Moulin Rouge. C’est précieux pour les éditeurs, les écrivaillons, les producteurs en mal d’inspiration, les plateaux de télévision, un quarantième anniversaire !

La nausée commémorative

Après tout, on célèbre tout : la déportation, la Résistance, le débarquement, la mort du dernier poilu. Alors, pourquoi pas cette étrange révolte enfin acclimatée entre les centenaires de la Révolution française où nous excellons en défilés à la Jean-Paul Goude, les anniversaires de la naissance, de la mort, du couronnement, de la signature d’un traité ? Parlez, écrivez, ou bien achetez tous les livres, les badges, les maillots. Vous avez bien un secret, une anecdote à raconter sur le sujet !

Les autorités françaises aiment les commémorations de tout. Elles adorent les tombeaux, les beaux et sobres, ceux du Sieur de Sainte Colombe, de Couperin ou de Ravel, les hideux, comme ces étalages de nos monuments aux morts dans le moindre des villages. Une étrange spécialité, aussi laide que nos cimetières. Obscénité de cette histoire. Si les peuples heureux n’ont pas d’histoire, disait Hegel, les peuples qui n’en n’ont plus ont hérité, pour lot de consolation, de souvenirs. Ces «nobles» lieux de mémoire chers à Pierre Nora, si proches de ces horribles bibelots qu’on rapporte des voyages touristiques. Il y a le prix du plus beau souvenir, mais attendez, il ne faudra pas longtemps que l’on ne propose sur quelque chaîne de télévision un concours un peu moins primaire : le prix du souvenir fidèle, le prix du souvenir traître ! Le prix de la fidélité au souvenir aussi, ne l’oubliez pas celui-là pour entretenir la flamme ! Le prix du prix, je le laisse aux comptabilités des meilleures ventes ! Il a déjà commencé quand tel de nos philosophes, pas le pire, convoque la catégorie du «transcendental» historique pour expliquer de quoi notre Président serait le nom. Ce curieux retour à Kant se fait beaucoup chez nos anciens maoïstes.

Souvenir à défaut d’Histoire, quand tu nous tiens ! L’iconographie, souvent moins bavarde que les commentaires, réserve une surprise : d’ordinaire dans les manuels d’histoire, les foules abondent, celles des grands rassemblements, depuis que la photo nous a fabriqué des souvenirs écrans en pagaille. Je cherche dans ces livres, dans mes souvenirs et je ne vois pas de peuple de Mai comme il y a la manifestation du 6 février 1934, les ouvriers occupant les usines, la place de l’Hôtel-de-Ville à la libération de Paris, celle d’Alger en 1958 ou en 1961. Serait-ce qu’il y ait eu trop de manifestations chaque fois différentes (la nuit des barricades, la grand-messe du 13 mai, Charléty). Non ! Je ne vois pas (peut-être un signe intéressant) de peuple de Mai. Seule La Cause du Peuple se mettra à en voir un post festum et il sera autour de l’image de la populace de Bruay-en-Artois, contre je ne sais plus quel notaire retourné depuis au néant. Je ne vois en juin 1968 en revanche que Benoît Frachon présentant à Billancourt le résultat des accords de Grenelle que les ouvriers vont refuser. Une foule compacte, pas vraiment enflammée, butée contre la reprise du travail. Et puis, bien sûr le grotesque et infiniment vieux peuple des droites qui descend les Champs-Élysées enguirlandé dans des tas de rubans nationaux. Aussi dense et compact que celui qui acclama Pétain sur le parvis de l’Hôtel de Ville, six mois avant un autre Peuple qui acclama de Gaulle sur ce même parvis. Et les gens qui avaient occupé la rue en Mai ? Des multiples lignes de fuite, perspectives aussi banales que la perspective Nevski, aussi imprévisibles que les vies arrêtées par des clichés croqués à la Prévert. Que des moments d’éternité, aussi forts et irreprésentables que le sucre qui fond de Bergson. Pas ce fatras d’évocations, de tables qui tournent : Esprit de Mai 68, es-tu là ? Ces anamnèses entortillées des parents à l’usage des enfants. Mai 68 raconté à ceux qui n’étaient pas là, comme la philosophie à Sophie.

Esprit iconoclaste, oublieuse et vivante mémoire, où êtes-vous ? Débarrassez-nous de ces cochonneries ! Faites place nette au grand vent ! Forget it ! N’en parlons plus ! Que sont les amis de Mai devenus ? Emportés par le vent. Et c’est très bien. C’était ce qui s’était passé justement en Mai 68. Pas de commémoration de la toute proche et si dure guerre d’Algérie. Le vent de Mai avait soufflé brutalement. (Ni vent d’Est, cher Godard, ni vent d’Ouest de la consommation avide, cher Alain Finkielkraut, aujourd’hui plus proche de Gaston Plissonnier que de ce que vous fûtes !) Tornade verticale venue de nulle part qui foudroie comme l’ange exterminateur de Buñuel. Un ange sorti des appartements et venu s’installer dans cet immense déjeuner sur l’herbe de Mai, là où s’arrêtaient les manifestations et où l’absolue interdiction de s’allonger sur les plates-bandes fut balayée. Un déjeuner paisible au bord du fleuve banal de la vie, du travail. Ou comme Théorème de Pasolini, tourné à ce moment et présenté à Venise à l’automne. Si vous voulez avoir une idée de la suspension, de l’époché, provoquée par Mai 68, allez voir ces deux films et brûlez tous les livres cuistres ou sots. La qualité du temps qui s’écoule très vite et ne passe pas, comme dans L’Amour fou ou Nadja, voilà Mai 68, pour le reste allez poliment vous faire voir. Je lisais Poésie et Révolution, merveilleuse revue confidentielle (deux numéros) que faisait l’ami Louis Janover. Avant Gorter, Pannekoek, Mattick qui ne sont venus qu’après, de sorte que j’eus la chance de ne jamais boire à la vilaine déprime triste du Léthé.

Qu’il est aimable, ce vent de la vie qui oublie beaucoup et ne se souvient que légèrement. Ce que des étudiants très jeunes confessaient récemment à des micros-trottoirs. Sagesse de la jeunesse que cette profondeur par superficialité. L’esprit de sérieux vient avec l’âge adulte qui fait souvent vertu et étalage de l’inverse !

Avant d’y revenir, à cet éloge intempestif de Mai 68, quelques mots pour laisser de côté quelques bêtises à ne pas faire en ces temps de cérémonies qui nous font devenir iconoclastes, dadaïstes et surréalistes. Quand ces derniers, ayant à affronter l’après première guerre mondiale et la guerre du Rif, n’hésitaient pas à aller compisser la tombe du soldat inconnu et brûler le torchon des Versaillais, de l’autre côté du Rhin, le tableau était plus sombre et plus sanglant aussi.

Récupération, et alors ? Les pleurnicheries ou les laborieuses “liquidations” de l’héritage

Certains ont dénoncé très vite la récupération de Mai 68 ; hier les purs, les nostalgiques, aujourd’hui les ricanants de la sociologie fonctionnaliste et les amers. Mais, vieux slogan de Mai, n’a-t-on pas objecté avec un grain de bon sens : n’est récupéré que ce qui mérite de l’être ? Ce qui se lit à double sens : les sottises du joli mois de Mai sont devenues les cerises sur le gâteau socialiste du «changer la vie» et de la rose au poing tendu. Quelques bonnes choses (il y a en a toujours dans les révolutions, celles qui font des morts dans la rue, mais aussi celles en carton-pâte dans les esprits ou dans le music-hall des idéologies) sont entrées sans bruit dans les mœurs et ont été annexées sans autre forme de procès par la société tout entière ; cela s’appelle un plus grand degré de liberté. Et donc, c’est tant mieux. Si le grain ne meurt… Alors, après tout, être récupéré, n’est-ce pas le destin des avant-gardes ?

Puis sont venus les descendants des patriciens qui avaient ânonné sur les Champs-Élysées la Marseillaise du retour à l’ordre. Plus populistes ou plus hargneux, plus culottés aussi, les jeunes loups qui rêvaient aux comités de défense de la République (frustrés de la Résistance et de la guerre d’Espagne, avec pour tout bagage les honteuses guerres d’Indochine et d’Algérie) se sont mis à parler de liquidation. Le républicanisme nain, mué en souverainisme, s’est mis à vouloir restaurer le travail, l’autorité à l’école, le drapeau français, la Marseillaise, le respect. Avec une telle vulgarité que le mot même de «respect», repris de façon ampoulée et irrésistible, est raillé par les adolescents entre eux. Plus marivaudeurs que les pesantes défenses de la langue française.

Dérisoire et risible, les générations qui avaient manqué Mai 68 de quelques années seulement avaient accusé leur aînés, assez violemment, d’avoir liquidé qui l’esprit de Mai, qui l’organisation politique (avec ou sans O majuscule, Alain Badiou), qui le Parti, qui la lutte armée, qui la Révolution. Elles avaient ouvert la voie.

Puis vinrent les lettrés en voie de re-mandarinade. Quel fut le couplet de cet âge d’argent ? La pensée soixante-huit, voilà la coupable. La peste sévissait ; on la nommait «mondialisation». Comment ! Pourquoi ? Vite un coupable ! Elle avait brouté Reich, Marcuse, l’individualisme de la jouissance. Oh le crime abominable que voilà ! Les mêmes qui avaient voué une adoration nettement excessive à la carte du tendre (le temps des charmants désordres amoureux et de l’apologie de la jouissance sans la distance ironique de Mai 68) entamèrent une palinodie ; on aurait dit le passage du règne du jeune Louis XIV, celui de la La Vallière favorite du souverain, au long et morne hiver de la Maintenon : il fallait s’habiller de noir. Chacun se mettait à battre la coulpe du repentir, qui sur la lutte violente, qui sur le socialisme auquel il avait été assez niais pour croire comme parole d’évangile, qui sur l’argent ou sur l’entreprise qu’il avait vomis, qui sur le sanglot de l’homme blanc, qui enfin sur l’État. Ah ces anti-autoritaires du Syndicat de la magistrature devenus de zélés fonctionnaires de la Raison d’État sitôt devenus conseillers techniques dans tel Ministère! Le passage par l’Est de l’Europe (un autre cimetière sous la lune pour un voyage de Bernanos à Prague) se mit à donner le ton. Des écrivains ennuyeux devinrent des must. On s’enticha de l’insoutenable légèreté de Prague. Les temps de la repentance étaient venus. Nous avons péché, mes frères, contre l’Esprit, nous avons cru que l’homme était bon, que la justice était possible, que la société pouvait rendre les hommes meilleurs, que le socialisme était l’avenir du genre humain. Mais, mes frères, le mal absolu existe, première étape de la démonstration : il s’appelle Shoah, Goulag. Ou plus récemment le diable Arafat en personne. Mais, deuxième étape du propos, n’en accusez pas trop facilement les gouvernements, les régimes, car la faute en est en chacun de nous. Écoutez, non les télévangélistes sur les chaînes américaines, mais frère Alain «Répliques» sur France Culture, tous les samedis matins. Serrez ma haire avec ma discipline ! Venez communier à nouveau au banquet de la politique laissée aux professionnels, à sa merveilleuse autonomie, à la robe des clercs.

Ces néocons à la française, avec leurs théories de repentis crachant dans la soupe qui les délectait avant hier, ont nourri la troisième génération qui avait appris à se terrer en Mai 68. À la différence de Raymond Aron et de Commentaire, elle était carrément inculte, sans la profondeur réactionnaire d’un Bonald, d’un Joseph de Maistre ou d’un Burke, sans les convictions restauratrices de Charles X (qui au moins nous rendit le service de déclencher la Révolution de 1830). Elle exhiba fièrement son colossal ouvrage : le thème de la liquidation de la pensée de 68, fort mal torché par Guaino dans une rhétorique sentant l’huile de coude à tous ses étages. Et, avec elle, un terme dont Mai justement avait eu fort heureusement la peau : ce mot affreux de «valeurs» – qu’on ne devrait prononcer, Nom de Dieu, comme aurait dit Maurice Clavel, qu’avec crainte et tremblement, si l’on est croyant, et en acceptant de traîner à ses pieds le boulet du ridicule éternel ou le calvaire du martyre comique, si l’on est mécréant – est devenu matière technique de communication et de marketing.

L’héritage ou les objets trouvés non réclamés à la consigne

Croyons-nous sérieusement que Mai 68 soit une «valeur», pire, des valeurs (cotées en bourse ou à l’argus), que son esprit se transmette avec ou sans testament, ou qu’enfin les pirates qui y avaient trempé ont enterré un coffre rempli de ses trésors dans la possibilité d’une île ? Chaque moinillon de la secte de la mémoire qui s’engagerait dans ces impasses devrait en bonne logique recevoir une volée de bois vert.

Sur «les valeurs» : 68 a surtout aimé la transgression qui visait à rendre le mot obscène. Tout ce qui a été «valeur» peut devenir sans valeur. Contrairement aux laborieuses démonstrations de «l’ère du vide» ou du «nihilisme», y compris les quelques passades sans conviction d’un candidat à la présidence de la République, ce qui s’affiche comme «valeur» a été détrôné de son «rang» de valeur, non pas au profit du rien et de la destruction affichés comme valeurs suprêmes, mais d’une généalogie de toute valeur, de toute parole : qui énonce, pour qui ? Du soupçon comme du minimum prudentiel. Aucune confiance, jamais, au politique. La religion du politique, à la rigueur, si c’est pour la révolution. Et encore. Mais si c’est pour administrer les affaires courantes, aucun privilège, aucune reconnaissance qui ne doive durement se mériter. Philosophie du soupçon y compris à l’égard de l’homme et de ses droits. Ah le vilain crime que voilà ! Voilà l’origine de tous les crimes, l’incrédulité suprême. Pourtant les hommes ont rarement été plus «humains» que lorsqu’ils riaient aux éclats de la grandiloquence humaniste. Même chose de l’interdit qui n’échappe pas au soupçon, pas plus que le tabou. «Il est interdit d’interdire.» Mais enfin, disait doctement Roger-Pol Droit interrogé récemment sur France Culture : on n’a jamais vu de slogan plus stupide. Cela se mord la queue logiquement. Et si précisément, tel un koan zen, tout l’intérêt de ce mot d’esprit était de rendre palpable l’aporie de l’origine de l’interdiction ? Un peu de culture orientale, Messieurs, cela ne fait pas de mal. Mais, pour en rester à vos références franco-françaises : Bouvard et Pécuchet qui furent nourris de Balzac ou de Victor Hugo auraient pu s’étonner d’un tel slogan et le placer au dictionnaire des idées reçues et idiotes. Après Beckett ou Kafka, on ne voit pas ce qu’il y a d’étonnant dans cet humour de la dérision. Ou plutôt, on ne voit pas comment on peut disserter sur l’incohérence logique du «Il est interdit d’interdire», à moins d’être encore plus bête que nos deux héros de Flaubert.

Mai 68, expérimentation du renversement des valeurs et des rôles comme dans la fête du carnaval, de la pondérations des paroles, du rapport entre l’écrit et l’oral, renversement aussi (sacrilège absolu de lèse-majesté !) de la maîtrise qu’affiche la politique sur ses buts finaux. Dany Cohn-Bendit scandalise le plus quand il répond tranquillement à un journaliste qui lui demande – «Mais enfin, où voulez-vous en venir, quels sont vos objectifs ? – Écoutez, nous n’en savons rien, et si jamais nous le savions, nous nous garderions bien de vous le dire !» Belle revanche posthume de Bernstein qui avait dit : «le mouvement est tout, le but n’est rien».

Mai 68 est un Mouvement. On est pour ou contre le Mouvement, pas pour Mai 68, ses valeurs, ses points de vue imprenables, son pittoresque, ses précieuses ridicules. Gentil Mai, vos beaux yeux me font mourir d’amour ! Voulez-vous s’il vous plaît nous répéter cela dans un ordre différent, que nous nous pâmions !

Pas de pied de nez plus sophistique à la dialectique du pouvoir, de sa négation, de sa prise, que l’événement/mouvement de Mai ! La politique institutionnelle en a perdu la voix pendant un bon mois. La vacance et finalement le vide extraordinaire du pouvoir ont paru disqualifier presque par avance l’alternance attendue. Ce qui est puissant dans 68, et grisant, c’est la césure, la suspension des ressorts habituels des fonctionnements de l’État de pouvoir ordinaire. Beaucoup mieux que le Fabrice de la Chartreuse de Parme à Waterloo. Privé de ses habituels capteurs, de la logique subitement enrayée selon laquelle le système politique ayant horreur du vide, toute défaillance de la droite est compensée quasi immédiatement par son remplacement par la gauche (et réciproquement), l’État s’est mis à tituber, à hésiter, à commencer à brûler les dossiers dans certains ministères. Le fait que la gauche ait rapidement manifesté son peu d’empressement à prendre le pouvoir, du fait de la coupure entre sa première part (le PCF et le futur PS) et sa deuxième composante réunie à Charléty, privant du même coup la révolte de toute transformation en révolution institutionnelle (chute de la Ve République), n’a fait que prolonger encore un peu plus ce moment d’incertitude. D’habitude la césure est très brève et la crête coupante comme une lame de rasoir. Il faut tomber d’un côté ou de l’autre, que la rébellion soit écrasée ou qu’un débouché politique (révolution, coup d’État) mette fin à ce vide d’État.

Car si Mai 68 n’est pas une révolution, ce n’est pas non plus une révolte, si par cela on entend ces rébellions qu’on voit venir de loin et dont l’État cherche à hâter le déclenchement pour pouvoir l’écraser dans l’œuf. Non ! Mai 68, c’est la puissance de la révolution agissant dans le présent sans être réalisée. On ne peut pas comprendre l’humour ravageur du slogan : «Soyez réalistes demandez l’impossible» (qui autrement définirait la confusion mentale) sans y voir l’expression de la catégorie du virtuel, vingt ans avant la révolution effective du numérique. Une formidable anticipation de la perception. Comme si le pouvoir revendiqué par les tenants de Mai de façon fugace avait anticipé de près d’un demi-siècle la montée de la «creative class» de Richard Florida, avec toutes ses ambiguïtés (au passage, une classe sociale qui ne l’est pas est une aimable fiction pour jardin d’enfant).

L’autre ressort majeur de Mai est un renversement de la pondération entre les luttes contre l’exploitation et les luttes de libération. Jusque dans les luttes anticoloniales et dans toute l’histoire du Mouvement ouvrier latin et continental – seule l’Angleterre avec son mouvement féministe fait exception –, les luttes de libération avaient été subordonnées à la réalisation préalable des objectifs des luttes contre l’exploitation. Il est faux de dire que l’action collective décline avec les objectifs égoïstes et individuels. En fait, et n’en déplaise au chanoine Guaino et grand Tartuffe devant l’Éternel, c’est un autre type de collectif qui prend le dessus en Mai 68 : celui de la condition de femme, de personne de couleur, celui de minorité sexuelle, de minorité «nationalitaire» pour parler comme Félix Guattari, de toute espèce de groupe, de communauté qui subit la domination et l’exploitation, mais une forme raffinée d’exploitation apparaissant comme surdéterminée par la domination. La priorité de la lutte pour la libération s’est imposée comme la voie royale des nouvelles formes d’action efficace, quand l’unité de tous les exploités s’avérait fictive et inopérante car elle escamotait les véritables clivages qui striaient le corps ouvrier et salarié.

Voilà pourquoi un événement sans avant ni après dans sa texture va devenir la matrice d’effets qui vont se faire sentir dans tous les compartiments de la société, jusqu’à finir par toucher les cerveaux les plus reculés, ceux des «liquidateurs», un demi-siècle plus tard. Car nul doute que cette hargne de liquider ne constitue le meilleur éloge du vice à la vertu et à la vigueur inconsciente des désirs.

Cette expérience, grandeur nature, de ce qui dans le révolutionnaire ne relève pas du «gros animal» (l’État), la suspension des fils intentionnels du pouvoir, au profit de l’existence, de la présence pure, confère à 68 quelque chose de sidérant. Comme si l’élixir de toute la partie joyeuse des jacqueries, des révolutions que la France a connues (la partie non mortifère, le sang, le ressentiment, le règlement de compte) et qui peuple les représentations épiques, lyriques que l’art a pu en donner, avait été offert à la multitude dans une durée incommensurable, un moment/mouvement/événement qui s’est retiré comme il était venu. L’ange dans la société bourgeoise.

Beaucoup d’acteurs «enragés» de 68 ont avoué une redescente terrible, une gueule de bois abominable, dès juin pour ceux qui avaient un pied dans la politique institutionnelle et qui voyaient le retour de la Chambre introuvable (1815 et 1918), à l’automne, après les vacances qui parurent prolonger la suspension des fils du monde prosaïque, pour les autres.

Mais, sans cet incroyable schématisme (celui de l’imagination au pouvoir), le pouvoir de l’argent, des classes possédantes, du capitalisme, le pouvoir de classe tout court, paraît indétrônable, d’autant plus hors d’atteinte que ses articulations sont multiples. En ce sens, si les concepts de coup d’État et de révolution avaient tous deux énoncé la nécessité de renversement (oh combien dialectique !) de l’État, du changement de la classe dirigeante et de l’ordre constitutionnel, il leur avait toujours manqué l’analyse de la paralysie qui saisit soudain le gros animal et l’empêche de frapper le premier. Il était évident que l’effet de domination globale, dans une société complexe, ne se résumait plus à l’exploitation ni à la série de relais de cette domination qui cuirassait l’hégémonie de Gramsci ! Il restait à trouver les modalités de la destruction de cette domination dans une société organisée en mille-feuille. Comment agissait l’imagination ? Pas par la réitération/récitation du grand récit de la Révolution, en tout cas. Car cette solution-là se trouva presque instantanément ringardisée. Non, la grande invention systématique du mois de Mai, ce fut d’agir par le détournement, la subversion, la parodie, le copier-coller révélateur. Par l’ironie, par l’esprit tout court. En dehors de quelques échanges à fleurets mouchetés entre élites se donnant du «Messieurs, tirez les premiers», aucun mouvement social, ni a fortiori aucune révolution de l’époque moderne, n’avait fait preuve d’autant d’esprit, d’invention non lugubre. La période d’invention inouïe du constructivisme russe suit la prise du Palais d’hiver mais ne l’accompagne pas. Mai 68 au plaisir des mots. Cette mine de créativité inépuisable va servir de filon publicitaire pendant les trente années qui suivent.

24 L’imagination, la subversion, l’insolence, la sidération du pouvoir, l’esprit, l’événement/mouvement, la suspension du pouvoir, le refus de la subordination du présent au passé, comme à l’avenir radieux de la construction laborieuse et interminable du socialisme, l’ici et maintenant, la généalogie instantanée de toute position, le refus délibéré de l’esprit de sérieux, la passion de l’égalité (pas l’égalitarisme du ressentiment, s’il vous plaît), la liberté prise plus que le pouvoir – voilà quelques traits simples laissés dans le train de l’histoire immédiate quand l’histoire longue des pesanteurs a recommencé. Très vite. Ces objets trouvés sont toujours à la consigne. Peu d’hommes politiques ont osé aller les réclamer.

25 Mais il ne faut pas chercher loin dans les innombrables mouvements qui ont suivi pour trouver que d’autres, à défaut des politiques, sont passés, eux, à la consigne, puis se sont passé la consigne. La «démocratie radicale» des Diggers anglais, des enragés, des babouvistes, des blanquistes, des communards, des carbonari, est sortie des catacombes. Et en plein jour, elle s’est trouvé purgée des miasmes élitistes, des naïvetés du Petit Livre Rouge. Plus profondément, Mai 68 a constitué la dernière mort de Lénine (la première ayant été Staline). Contrairement à ce que racontent les contempteurs républicains de la mondialisation et de la finance, ce n’est pas l’individualisme, le communautarisme de Mai 68 qui a fait le lit de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, ou des nouveaux riches en France. Si la contre-révolution néolibérale n’a jamais pris, en Europe continentale, l’allure de débâcle qu’elle a présentée au Royaume-Uni et aux États-Unis, c’est sans doute parce que la vague de Mai qui souffla de Paris à Berlin et de Naples à Amsterdam avait mithridatisé de très larges couches de la population contre le mensonge des miracles de la réalisation individuelle dans et par le marché. Ils avaient expérimenté qu’elle se réalisait ailleurs, ici et maintenant.

Un autre objet, laissé presque en catimini à la consigne de l’histoire avec un grand H, aura été la formidable anticipation par les acteurs de Mai 68 de la salutaire perte d’une quelconque béquille d’État (Cuba, l’URSS, la Chine, l’Albanie) et, plus sauvagement encore, d’une quelconque référence au «socialisme» réel. Nous ne parlons pas des groupuscules politiques à la sauce trotskiste, maoïste et même anarchiste, qui en furent largement absents et ne ré-émergèrent que post festum pour faire l’éloge, qui du Parti révolutionnaire, qui de la conscience de classe, qui de la Grande Révolution Culturelle prolétarienne, qui des principes intangibles de la Fédération anarchiste. Il n’y aura que les groupes armés les plus obtus, ceux d’un autre âge, pour faire, souvent à leurs dépens, confiance si peu que ce soit aux pays du socialisme. Qui se ressemble s’assemble.

Réfléchissez Mai 68 au contre-jour de la chute du mur de Berlin et à la décomposition de l’URSS. Qu’est-ce que cela change au mouvement lui-même ? Rien ! Pas un slogan, pas une banderille contre le gros animal qui devienne burlesque ou obscène. En revanche, cela a des conséquences cataclysmiques sur le Parti communiste, sur le socialisme, comme sur le camp des bêtes à corne qui ont peur du rouge. Prenez la seule révolution en bonne et due forme qu’ait connue l’Europe occidentale, la révolution des Œillets au Portugal. Est-elle concevable dans sa forme et son destin après 1989-1991 ? Évidemment non. Otelo Saraiva de Carvalho et le Mouvement des forces armées eussent été moins férus de la construction du socialisme dans ce qu’ils prenaient pour la Suisse du Sud.

C’est si vrai que le véritable successeur de Mai 68, dans sa tranquille insouciance, c’est le printemps chinois de 1989, quand les étudiants entamèrent dans les universités un mouvement qui fut à deux doigts de faire vaciller la véritable capitale du stalinisme mondial. Là, la répression fut à la mesure du choc et le soulagement des centres du capitalisme planétaire pire encore que le troc infâme avalisé par Ponomarev qui avait eu lieu en 1968 (à savoir sacrifier tout espoir de révolution à l’Ouest en échange de la liberté pour l’URSS de réprimer le Printemps de velours tchèque).

Je connais trois photos qui témoignent de la force sidérante de ce qu’on appelle l’empowerment de facture Mai 68 (l’augmentation du conatus ou de la puissance d’agir) : le sourire narquois de Dany le rouge à la Sorbonne, le visage impassible d’un sans-papiers arrêté et qui n’a pas peur, et l’incroyable étudiant dans les rues de Pékin qui arrête une colonne de chars, la main devant le canon abaissé vers lui.

D’autres objets conceptuels sont restés en consigne

Mai 68 est aux révolutions de la mémoire ouvrière ce qu’est Carmen de Bizet au Parsifal de Wagner : la danse au lieu de la nage. Certes, il faut nager quand on est jeté à l’eau. Mais, pour vivre, il faut savoir danser plus que jamais. La dimension personnelle, esthétique, des mouvements d’un corps est politique. Ni la masse sérielle du socialisme réel, ni la foule de Gustave Le Bon, ni le Peuple de la volonté générale.

Inutile de dresser la critique sociale contre la critique artiste (ou réciproquement) dans ces assommantes dissertations auxquelles nous avons eu droit de la part des petits ou grands maîtres d’école en ces temps de commémoration, et de fait dès le mois de juin 1968 : Mai étudiant ou ouvrier ? Les deux, mon général ! Et pourtant ni l’un ni l’autre. La plus grande grève générale du monde aura administré la preuve par neuf du coucher de soleil magnifique de la classe ouvrière comme force hégémonique sur la transformation sociale. Mai 68 aura enterré aussi les théories élitistes des acteurs sociaux de la société post-industrielle : De la misère en milieu étudiant n’a pas pris une ride. Révolte ou révolution ? Entre les deux, donc ni l’une ni l’autre. Le pouvoir n’est pas au bout du fusil. La révolution n’est pas un dîner de gala, la culture n’a pas de divisions, même si elle est l’arsenal où il faut chercher les armes de toute révolution. La culture est ce qui manque le plus à la politique aujourd’hui.

Un peu plus de Mai 68 s’impose – et non pas moins, selon la saignée prônée par les Diafoirus de tout poil. Ah ! que la poubelle sur la tête de quelque président d’université en a rabattu à peu de frais de la morgue et des cascades de mépris de la hiérarchie d’Ancien Régime (notre péché mignon). Que cela ait touché Paul Ricœur, un homme infiniment estimable, ne fait que montrer qu’il ne s’agissait pas d’une question de personne, comme toujours dans la véritable politique.

Recommandons enfin un dernier colis à ramasser à la consigne : l’Europe comme espace de liberté et de politique. En ces temps sinistres de repli triste sur le nombril hexagonal, sur le drapeau et sur le consensus national, souvenons-nous d’une seule chose du joli mois de Mai 68, le vrai, non celui des mémoires sélectives : il fut étudiant, jeune, mondial et européen. Dans la douce France, jamais il n’évoqua la Nation, sauf de façon très négative. Le drapeau français, ce fut le signe de ralliement de la droite de la peur, le mois de juin. Celui du retour à l’ordre. Laissons volontiers le drapeau «national» aux clubs de football et à leurs supporters en chaleur !

Nous savons qu’aux Jeux olympiques de Pékin, seul comptera un mouvement européen pour la démocratie. Que la lamentable réunion des chefs d’États de l’Union ait décidé qu’il était urgent d’attendre ne nous étonne guère. Il n’y a jamais rien de bon à attendre des partisans de l’Europe confédération. Au Parlement européen, la seule instance élue au suffrage universel des Européens, il y a peut-être la place pour quelque chose de plus courageux. Le Printemps de 1989 et le Tibet, voilà ce qui est en train d’être rappelé au bon souvenir des hiérarques de la cérémonie d’ouverture.

Alors, comment l’événement/expérimentation 1968 se prolonge-t-il ici et maintenant ? Sans les faux-fuyants de la mémoire obséquieuse, s’il vous plaît. Car comme dit une vieille samba des années 1960 : «Nao vo chorar o que perdiu / Nem reclamar o que foi me / Tudo mundo sabe / Quem gosto du passado / E museu» (Je ne vais pas pleurer ce que j’ai perdu / Ni réclamer ce qui fut mien/ Tout le monde sait bien / Qui aime le passé / Est devenu musée !)

Regardons simplement autour de nous, des caisses des supermarchés en grève à Dacia en Roumanie ou la flambée des «incidents de masse» (45 000 en 2006, 75 000 l’année dernière), comme en chinois on nomme les émeutes contre la corruption immobilière, les grèves des sans-papiers. Sans oublier les petites mains étudiantes et lycéennes, les comités qui sauvent de l’expulsion telle épouse malienne. Expérimentons, expérimentons toujours. Discutons, imaginons, harcelons, inventons. La démocratie radicale est fatigante pour ceux qui portent le relais d’un seul et autre monde. Mais plus fatigante encore pour ceux qui gouvernent. C’est le gros animal qui doit maigrir !

Notes

[ 1] Je remercie Yves Citton et Anne Querrien de leurs suggestions et amicale relecture.Retour

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.