Documents versus œuvres d’art

Tracts, affiches, posters, dessins, collages, photomontages, vidéos, cartes, textes, QRcodes, l’iconographie produite (documents produits) par Échelle Inconnue croise et mélange art/architecture/urba/multimédia : quatre sources de réflexion, quatre techniques, quatre champs d’action dont l’ensemble forme « un désordre culturel », formule extraite de l’encadré qui résume l’identité du groupe. Cet insert visible autant que lisible figure à la première page des journaux où le groupe consigne ses expériences pour les partager avec le public. « Désordre culturel », « Échelle Inconnue » – ces expressions invitent à un déplacement mental, au franchissement des séparations et à l’affranchissement des repères. Et l’un des terrains, pratique et théorique, où les verrous doivent sauter, c’est celui de la représentation et des usages de l’espace. Échelle renvoie autant à la mesure de l’espace, à la cartographie, à la hiérarchie sociale qu’à la symbolique culturelle. Biffer les échelles ou les ignorer, c’est se situer en dehors des règles de production de l’urbanisme moderne, autant que de la logique des analogies entre cartographie et géographie.

Des artistes se sont déjà frottés à ces canons. Depuis le mètre étalon en tissus souple et déformable de Duchamp, on sait (qu’en art) il n’y a ni unité de mesure ni modèle référentiel. Plus tard, les Surréalistes inventent des cartes où les dimensions des pays sont relatives à leurs amitiés avec les pays communistes. En architecture le modulor ou la proportion parfaite s’est désacralisée elle-même en se dévoyant dans un « urbanisme de caserne ». À la dictature de l’abstraction et son corrélat, la glaciation de la vie, à la technique urbanistique de la séparation, les Situationnistes ont répondu par la dérive urbaine, un dés-ordre constructif d’expériences émotionnelles, l’apologie des jeux, l’injonction aux mélanges des genres et des gens. Quant aux médias, G.-E. Debord recommande une abstention tapageuse, des manifestations visant à la déception radicale des moyens de communication. « La basse définition » est déjà inventée et le potentiel créatif de la non-valeur esthétique, parodique et contestataire, est entrevu. Le même parti critique et utopique, se prononce en faveur de la rue, des ambiances, des dérives psychogéographiques, du noir et blanc en photographie, des impressions tramées, des images prises à la sauvette. Cette liste serait tronquée si on n’y ajoutait les techniques de réappropriation par falsification, parodie, truquages, détournements des images, des plans, de mots, dans lesquels les Situationnistes sont passés maîtres (sorciers). G.-E. Debord et J. Wolman ont même publié un mode d’emploi du détournement ! Anarchistes mais marxistes et dialecticiens, ils y exposent, sur le mode parodique-sérieux : leurs tactiques de retournement (réplique destructrice du même argument déplacé), des procédés qui mettent en scène des contradictions ou qui vident de leur sens des œuvres originales par des rapprochements avec des coupures de presse, des publicités des effets de propagande, etc.
Échelle Inconnue a repris cette pratique critique de documents à travers lesquels s’exercent une réflexion sur l’art, l’architecture, l’urbanisme et la communication en même temps que des actions se préparent sur le terrain.

Créer des situations expérimentales, inventer des procédures susceptibles de faire émerger des spatialités autres, reconnaître et développer de nouveaux usages de la vie et de la ville, se retrouvent dans tous les projets et des documents conduits par Échelle Inconnue. Ceux-ci ne sont pas dissociables de leurs activités d’urbanistes combattants. Ils relèvent d’une praxis d’« urbanisme insurrectionnel » qui prône un urbanisme utopique, non pour remplacer les programmes actuels, non plus comme alternatives aux présents aménagements mais comme modes de recherche et d’intelligence d’analyse et d’action. Stany Cambot cofondateur d’Échelle Inconnue rappelait dans une conférence l’année dernière (6 décembre 2012, Rouen Échelle Inconnue), la position du collectif « Par travail artistique ou art nous n’entendons pas la production d’objets destinés à la consommation de loisirs, fut-elle gratuite, des nantis culturels mais un art culturel qui tente de créer des Nous inattendus inespérés, voire impossibles ». Créer des Nous provisoires fluctuants hétérogènes est l’objectif de chaque projet, de chaque action entreprise, de chaque combat engagé pour faire entendre et voir, imaginer et expérimenter des comportements, des parcours, des dispositifs spatiaux qui existent en marge ou en creux de la planification urbaine. Villes invisibles parce que refoulées, déniées, détruites et que le dessin, les enquêtes, les cartes, des archives, les photomontages vont faire (re)vivre ou exister simplement sur le mode fictif ou du réel fugitif.
À travers des workshops, des ateliers collectifs, des enquêtes, des équipes de tournage, se constituent des Nous improbables formés d’habitants, d’activistes, SDF, manouches, chercheurs, voyageurs qui actualisent, pour une durée limitée, les positions d’auteur et de concepteur d’images, de récits, d’installations, de documentaires, d’expositions. Ces pièces visuelles, sonores, textuelles font exister ce qui ne se voit pas, ce qui manque à la réalité comme à l’imagination ou à la pensée. Quels que soient les projets de : « cité de nulle part », la Smala, la Makhnovtchina, fiche 16 vidéosurveillance, les procédés utilisés de détournement, de parasitage, de piratage, d’hybridation – le couplage des cartes subjectives de ceux qui racontent la vie avec les plans objectifs de ceux qui ordonnent l’espace, la superposition de messages publicitaires sur des photographies d’amateur, le photomontage d’archives avec des images du présent qui court-circuite les époques, affiche rupture et continuité, la subversion d’œuvres d’art classiques par incrustation de bulles ou légendes afférant au présent, l’hybridation d’objets démultipliant les usages et les significations, les images de ce qui n’existe pas, l’hypergraphie, la cartographie imaginaire, les jeux – concourent à la fabrication de pièces stratégiques, en fait des armes pour « combattre avec la ville que l’on voudrait et qui ne figure pas au cadastre celle qui y figure ».

Lamarche-Vadel Gaëtane

Essayiste et chercheure associée à l’institut ACTE Aesthetica/ Panthéon Sorbonne. Elle a enseigné la philosophie esthétique à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Dijon jusqu’en 2012. Elle est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur l’art, la ville, l’espace public. Derniers ouvrages : Chronique du chantier de l’Arsenal, Ensadijon/Presses du réel, 2013 ; Politiques de l’appropriation, l’Harmattan, 2014 ; Projets artistiques, à la croisée de l’urbanisme et du politique, La lettre volée, 2015 ; Le double nom, Verticales/Gallimard, avril 2018 ; L’appropriation inventive et critique, sous la direction de Jacinto Lageira et Gaëtane Lamarche-Vadel, Mimesis, mai 2018.