Du commun de l’autre côté des mers

Parler d’un mouvement de loin expose à le couler dans les canaux de traditions autres que les siennes. La description du mouvement guadeloupéen, tout en reconnaissant son caractère novateur, « historique », n’a pas failli à cette règle entre la pauvreté fière de la revendication d’un complément aux bas salaires de 200 euros dont nous ont entretenu les médias et la diversité des problèmes abordés par la plate-forme de ce que j’appelle « l’alliance contre le pouvoir de profiter » (LKP : Liyannaj kont pwofitasyon). Alliance qui fait trace dans les protocoles signés en fin de grève et les actions qui ont suivi. Sur « le site officiel du collectif LKP, www.lkp-gwa.org  », on trouve chronologie, photos, liste des organisations rassemblées, et dans les annexes du blog les « protocolles » qui font le point sur ce qui devrait devenir la loi commune en Guadeloupe aujourd’hui.

« Promouvoir de nouveaux rapports sociaux »

C’est ce qu’on lit dans celui de l’accord Jacques Bino signé à Pointe à Pitre le 26 février 2009, préambule reproduit ci-dessous in extenso :

« Considérant que la situation économique et sociale actuelle existant en Guadeloupe résulte de la pérennisation du modèle de l’économie de plantation
Considérant que cette économie s’appuie sur des rentes de situation de monopole, des abus de positions dominantes qui génèrent des injustices
Considérant que ces injustices touchent aussi bien les travailleurs, que les acteurs économiques endogènes
Considérant que ce sont autant d’obstacles au développement économique endogène et à l’épanouissement social
Considérant la nécessité de faire tomber tous ces obstacles en instaurant un ordre économique nouveau prônant une revalorisation du travail de chacun (chefs d’entreprise et salariés) et promouvant de nouveaux rapports sociaux
Considérant que les parties conviennent à ce titre de la nécessité d’une revalorisation substantielle du pouvoir d’achat par un relèvement des bas salaires selon les modalités qui suivent : »

Cet accord interprofessionnel prévoit une augmentation de salaires, dégressive et uniquement pour les plus bas d’entre eux, une augmentation au prorata du temps travail pour le temps partiel, un équilibre entre la part collectivités et la part entreprise de cette augmentation, mise à la charge des seules entreprises lorsqu’elles ont plus de cent salariés, entre la part locale et la part État pendant les trente six premiers mois. Une commission paritaire de suivi et d’interprétation est mise en place, de dix membres côté syndicats, dix membres côté patronat. Les modalités se décideront par négociations collectives au niveau des branches et des entreprises. S’il est fait tout du long référence au Code du travail national, c’est une nouvelle vision du monde qui s’ébauche.

Le MEDEF participe difficilement à cette remise en question. La référence de son président Willy Angele au conflit entre Hutus et Tutsis le prouve lors d’une réunion de négociation le 28 Janvier 2009. La société guadeloupéenne s’est en effet construite sur des rapports de race et de classe depuis 400 ans, lui répond Élie Domota, leader du LKP. Son discours, largement diffusé et mis en discussion sur Internet, relève un par un, au fil des associations d’idées, les symptômes d’une discrimination sociale et raciale préoccupante. Les plus diplômés gèrent les services sociaux de l’île, s’occupent de la misère de leurs concitoyens, souligne Domota. Les diplômés qui ne trouvent pas de place dans le service public s’exilent pour l’Allemagne, l’Australie ou la métropole. 50% des offres d’emplois de cadres sont gérées par des consultants qui choisissent la pigmentation la moins colorée, et souvent des « métros ». L’esclavage reste en mémoire ; le LKP veut faire du jour de l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe, le 27 mai (1848), un jour férié.

La loi pour qui, avec qui : la transversalité

Il s’agit pour le LKP de changer ce qui fait littéralement ou symboliquement la loi, de sortir des règles de fonctionnement social illégitimes aux yeux de l’écrasante majorité des guadeloupéens. La grève a été une étape, les « protocolles » une seconde, mais c’est l’action de parler et de parler, ensemble, dans le conflit, qui importe ; parler « doubout ».

La parole est d’abord d’alliance, de groupement : le collectif LKP, Alliance contre le pouvoir de profiter, comporte 48 organisations. L’UGTG, Union générale des travailleurs de Guadeloupe, majoritaire aux élections prudhommales (52%), pouvait se contenter d’une grève menée avec les autres syndicats pour obtenir les fameux 200 euros de plus auxquels la rumeur publique limite la lutte du LKP. Les organisations rassemblées dans le LKP, liyannajisées, comprennent les sept syndicats signataires de l’accord interprofessionnel sur les salaires, mais aussi les partis politiques de gauche, des associations militant sur l’eau ou en écologie, des associations de locataires, de consommateurs, de nombreuses associations culturelles guadeloupéennes. Ces dernières se chargent des musiques. La plate-forme revendicative du LKP élaborée en décembre 2008 et lancée sur la place publique le 20 Janvier 2009, jour du serment de Barack Obama à Washington, est transversale à tous les secteurs de la société. Elle s’est élaborée au fur et à mesure des contacts entre organisations syndicales et culturelles pendant les six dernières années (cf. Interview d’Élie Domota à Chien créole de mars 2009). Il s’agit d’un programme d’action sinon gouvernementale, du moins de négociation continue et durable, par rapport auquel la convocation d’États généraux semble dérisoire.

Le LKP présente une sorte de charte du travail institutionnel à réaliser, fort de la victoire sur les premiers items : Nou ja gannyé davwa nous sanblé pou alé pli lwen. Le mouvement a duré grâce à l’entraide des parents, des amis, des agriculteurs : le mouvement a même reçu un bœuf sur pied ! Il faut prendre la rue, rejoindre les chômeurs qui y sont déjà, dit Domota dans sa réponse à Willy Angele, président du MEDEF local. Mais en même temps on y va doucement, sans se presser, avec le souvenir de la répression qui a tué entre 7 et 87 Guadeloupéens, selon les sources, en 1967.

Déboulé, créole et utopie

Les « déboulés » aux points de départ aléatoires convergent vers le Palais de la Mutualité puis le centre ville. Vu de France, et dans le respect du parler créole, le déboulé ne peut être déclaré identique à la manifestation même s’il y ressemble beaucoup. Le rendez-vous est au milieu et à l’arrivée, pas au point de départ. Le nombre des manifestants a été impressionnant rapporté à la population de l’île. La chanson la plus diffusée La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup a pa ta yo, yo péké fè sa yo vlé an peyi an nou accrédite l’interprétation indépendantiste, la volonté d’un pays à nous, nous qui parlons le créole d’ici. Et, pourtant, l’alliance d’organisations, le Lyannaj, dessine un pouvoir constituant d’une autre envergure, fait pour une grande partie de ramifications d’organisations nationales qui pourraient s’interroger en retour sur les points d’une plate-forme qui ne fait peut-être que reprendre leurs revendications, mais en les précédant d’une revendication radicale sur le salaire, et surtout en les mettant bout à bout, en les liyannajant, avant de les ré-agencer pour avancer.

La pwofitasyon qui ne se traduit pas terme à terme, comme beaucoup des mots lus sur cette plate-forme, propose la vision du créole soutenue par Edouard Glissant : un pouvoir d’hybridation et de création qui s’exercerait à partir des mots dominants en les combinant à ceux d’autres langues, qui synthétiserait les significations dans une recherche poétique en direct, en cours d’élocution ou d’action. Des écrivains antillais soutiennent le mouvement par un manifeste sur les produits de haute nécessité, fin févier 2009 :

11 « … Que le principe de gratuité soit posé pour tout ce qui permet un dégagement des chaînes, une amplification de l’imaginaire, une stimulation des facultés cognitives, une mise en créativité de tous, un déboulé sans manman de l’esprit. Que ce principe balise les chemins vers le livre, les contes, le théâtre, la musique, la danse, les arts visuels, l’artisanat, la culture et l’agriculture… Qu’il soit inscrit au porche des maternelles, des écoles, des lycées et collèges, des universités et de tous les lieux de connaissance et de formation… Qu’il ouvre à des usages créateurs des technologies neuves et du cyberespace. Qu’il favorise tout ce qui permet d’entrer en relation (rencontres, contacts, coopérations, interactions, errances qui orientent) avec les virtualités imprévisibles du Tout-Monde… C’est le gratuit en son principe qui permettra aux politiques sociales et culturelles publiques de déterminer l’ampleur des exceptions. C’est à partir de ce principe que nous devrons imaginer des échelles non-marchandes, allant du totalement gratuit à la participation réduite ou symbolique, du financement public au financement individuel et volontaire… C’est le gratuit en son principe qui devrait s’installer aux fondements de nos sociétés neuves et de nos solidarités imaginantes… Projetons nos imaginaires dans ces hautes nécessités jusqu’à ce que la force du Lyannaj ou bien du vivre ensemble ne soit plus un « panier de la ménagère » mais le souci démultiplié d’une plénitude de l’idée de l’humain. Imaginons ensemble un cadre politique de responsabilité pleine, dans des sociétés martiniquaise, guadeloupéenne, guyanaise, réunionnaise, nouvelles prenant leur part souveraine aux luttes planétaires contre le capitalisme et pour un monde écologiquement nouveau. Profitons de cette conscience ouverte, à vif, pour que les négociations se nourrissent, prolongent et s’ouvrent comme une floraison dans une audience totale, sur ces nations qui sont les nôtres… »

« Le combat ne fait que commencer »

Ce commentaire d’Élie Domota, porte-parole du LKP, après la signature des accords qui, pour le préfet et les autorités, mettent fin au mouvement, a été relevé sur les sites militants. Les accords sont en effet une base pour les actions futures, un acquis dont il va falloir surveiller la mise en œuvre, qu’il faut faire signer par les entreprises, une par une. Mais un acquis qui va aussi permettre d’aller plus loin, plou lwen. L’avenir est indécidable. La plainte contre Elie Domota par le parquet de Pointe-à-Pitre pour incitation à la haine raciale et extorsion de la signature par la violence, ne fait que manifester une fois de plus le soutien des institutions à la minorité des notables békés, dont se gausse la parodie de convocation des États généraux, publiée sur le site de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe le 6 avril.

Cependant l’effort de rassemblement, de mise en commun, de Liyannaj, laisse de côté les problèmes des femmes, qu’on a vu nombreuses dans les déboulés et dans la liesse générale, et qui vivent souvent dans un célibat non voulu, auquel a accoutumé l’esclavage. L’ensemble des organisations rassemblées jusque-là sont représentatives du monde du travail et du monde militant, mais elles ignorent de nombreux autres problèmes comme la contraception, la lutte contre le SIDA, la garde d’enfants, dont la conscience est apparue depuis leur constitution, et qui sont représentés par d’autres organisations puisque celles-là ne voulaient pas mettre ces questions en avant. Y aura-t-il ouverture du Liyannaj dans un second temps, ou concentration sur les tâches urgentes, sur les produits de première nécessité, comme s’en inquiète le collectif des intellectuels ?

L’élargissement a été pour l’instant plutôt géographique : la Martinique est entrée en grève le 5 février et a revendiqué une augmentation des salaires de 200 euros comme en Guadeloupe et une diminution de 20% des cent produits de première nécessité dont la liste a été établie et publiée sur le site Internet du collectif fin février. À la Réunion, le mouvement a commencé le 5 Mars avec les mêmes revendications. Il y a, dans les deux cas, constitution d’un collectif à partir des syndicats, menant le travail de liyannaj, de formation d’un pouvoir de suivi des réformes obtenues. Mais la communication du Collectif du 5 février en Martinique ou du COSPAR à la Réunion concerne surtout les négociations avec la préfecture et les heurts avec la police. Les rapports se tendent, et la violence autant que la négociation, l’alternance pression-répression, régulent les relations. Les États généraux de l’Outremer prétendent tout englober.

Le travail d’agent du commun, le liyannaj

La situation en Guadeloupe, celle de l’ensemble de l’outremer, est marquée par un taux élevé de chômage, et d’extériorité envers les aux rapports sociaux de travail formels. Cependant de nombreuses personnes, enregistrées comme sans travail ont des activités obligatoires qui leur sont nécessaires pour survivre, qui occupent leur temps et leur laissent peu de temps pour le travail de construction collective. Des heures ont été prévues dans les « protocolles » d’étape, sur le modèle des heures de délégation syndicale, pour suivre l’application des accords.

Le travail salarié reste minoritaire en Guadeloupe. Le travail militant, en particulier dans les associations culturelles, initie un monde différent, en partie gratuit comme celui qu’appellent les intellectuels de leurs vœux. Ce monde gratuit est aussi développé par les conversations entre femmes, entre jeunes, par tout le bruissement de la vie quotidienne hors travail salarié. La lutte en cours travaille à transformer le travail, et pas simplement à le rémunérer mieux. Elle dessine un nouveau plan de travail : celui d’agent du commun. L’ensemble des organisations « représentatives » locales se sont engagées à explorer ensemble, et à réaliser, au fur et à mesure de leurs découvertes, un monde commun vivable, où le créole conquiert progressivement la parité. Le créole comme signe, sur les panneaux de signalisation par exemple, qu’il peut y avoir, au vu de tous, un écart dans la langue. Dans cet écart, la pensée peut s’engouffrer, et débouler plus tard, créer.

Sur le site du LKP :

17 LIYANNAJ KONT PWOFITASYON Mi nou ! nou gwadloupéyen

Nou ansanm ansanm sanblé adan on bel balan a konsyans avè angajman é détewminasyon pou nou détòtyé Gwadloup. Mi nou…nou LIYANNAJ KONT PWOFITASYON, liyannaj a owganizasyon, liyannaj a jenn, liyannaj a fanm, nonm, avoté kon matrité…, moun wodibou ansanm avè moun badibou an chimen é kapab konstwi on sosyété nèf ki dwet kapab prévwa manjé, édikasyon, konésans, santé, kaz, travay é respé pou tout pitit ay avè mès é labitid ay. Mi nou…nou avè détwa lidé nou ka kwè ki bon pou nou, ki ka ba Gwadloup sans…tout sans ay davwa sé pawol senk é kat, sé pawol nèf, sé pawol a soufwans, sé pawol an-nou. Nou ja gannyé davwa nou sanblé pou alé pli lwen.

KA NOU VLE…

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.