Du design par la débrouille du Sénégal

Il est rare de trouver une définition du design qui ne l’associe pas à une production industrielle, comme si pour exister le designer se devait de produire des objets en série et de s’adapter à une production de masse. Cette vision réductrice consiste à faire croire que dans les pays dépourvus de circuit industriel, le design n’existe tout simplement pas.
Le design est le fruit d’une intention, d’une élaboration préalable, d’un projet qui prend en compte de multiples aspects de la production, comme les aspects esthétiques et fonctionnels. La prise en compte de tous ces facteurs dépend nécessairement d’un contexte. Les critères esthétiques ne sont pas nécessairement les mêmes partout, la disponibilité de matériaux et de procédés techniques sophistiqués non plus, encore moins les besoins liés aux conditions de vie d’une population donnée qui influent sur le processus de fabrication d’un objet ou d’un service. Une certaine « sacralisation » de cette discipline la place souvent sur un piédestal visant (délibérément ou pas) à exclure les moins nantis. Même dans des pays riches, comme la France, on a longtemps pensé au design comme à une pratique réservée à une élite. Ce même sentiment persiste en Afrique en général et au Sénégal (pays auquel est consacré cet article) en particulier, car beaucoup pensent que le design ne consiste que dans la production de « beaux » objets, alors que nous savons désormais qu’il est possible de faire du design sans même pas avoir comme finalité la production d’« objets » physiquement tangibles.
Pénélope de Bozzi, designer et coauteur d’un ouvrage consacré à la réinvention des objets à Cuba affirme que « le design peut être une manière d’envisager le monde qui nous entoure pour apprendre à y intervenir. Car observer dans le but de transformer offre des clefs à l’analyse du contexte et alimente un œil critique. Ce qui peut finalement aider à déterminer des outils ou des moyens ».
La production en série de type industriel est loin d’être un impératif exclusif : on peut créer des objets ou des environnements dans tous les pays, en fonction des disponibilités des ressources locales.

Créer pour s’adapter

Qu’est-ce que le design ? On ne peut pas se fier simplement aux définitions données par la majorité des dictionnaires, car les limites de cette discipline sont à mon avis beaucoup plus étendues. D’après Michel de Certeau, l’homme s’applique à débusquer les possibilités de création culturelle dans la banalité de la vie quotidienne. Cet auteur s’est intéressé à la manière dont chacun, conditionné par son milieu, invente subtilement en détournant les objets, les codes et les usages.
Au Sénégal, la récupération et le détournement sont une adaptation, un moyen de subsistance motivé par plusieurs facteurs, dont le plus important est le manque de moyens, mais ils peuvent également être interprétés comme une manifestation de créativité et d’invention. À Cuba, la précarité imposée par le blocus a poussé la population à conférer aux objets un nouveau statut, en les réparant, réutilisant, détournant de mille manières. Au Sénégal, souvent pour des raisons économiques, la population essaie de façon analogue de retarder le plus longtemps possible le processus de fin de vie des objets, afin de rendre son existence moins contraignante. De fardeau, la récupération peut donc devenir une aubaine. On accorde aux objets une nouvelle valeur, on les respecte, on les entretient, on les soigne, on les forme, on les reforme, on les transforme, on les déforme.
Dans la récupération, le détournement, la réparation, le réemploi, la fonction de l’objet ne dépend plus nécessairement du but en vue duquel il a été initialement fabriqué, mais plutôt de l’usage qu’on décide d’en faire parce que la nécessité l’impose. On recrée donc avec une grande partie d’improvisation avec la matière qu’on a à sa disposition. De ce fait, on peut retrouver certains objets ou certaines parties d’un objet transposés ailleurs, en vue d’une utilisation complètement incongrue et inattendue.
L’objectif serait donc d’éviter le mieux et le plus longtemps possible la mise au rebut, par exemple en tirant d’une vieille machine, d’un mobilier en fin de vie ou défectueux, d’un objet déjà utilisé et destiné aux ordures, ou trouvé dans les ordures, des éléments qui peuvent être réutilisés pour un autre usage.
La forme de design dont il est ici question se trouve dans les rues, les quartiers, les banlieues, les routes, les maisons, dans les habitacles, les accoutrements, les moyens de locomotion improbables, les outils fabriqués pour s’adapter à des conditions précaires ; il s’agit d’un design qu’on pourrait qualifier de « populaire ».
Les déchets sont alors appréhendés d’une nouvelle manière. Vus en général comme ce dont il convient de se débarrasser le plus vite possible, ils occupent dans ce contexte une place privilégiée : dans une optique de récupération et de « débrouille », les objets en fin de vie peuvent devenir matière à création. Le design devient la réponse à une nécessité, la manifestation d’une ingéniosité que les conditions environnantes ont peu à peu mise en place. Le besoin de s’adapter détermine la nécessité de créer.

Le design dans
le quotidien sénégalais

Nous sommes à Dakar, capitale du Sénégal. À partir de l’aéroport, on traverse le village de Yoff, peuplé par des Lébous, qui sont historiquement les premiers habitants de Dakar. Nous partageons la route avec les « clandos », nom qui est à l’origine un diminutif de « clandestin ». Les « clandos » sont des voitures banalisées, très vieilles, qui font office de taxi dans un tronçon de route défini. Leur nom est dû au fait qu’ils ne sont pas en règle, n’ont pas l’autorisation nécessaire pour servir de taxi, mais avant tout ils sont trop vieux pour rouler. Ils ne doivent leur longévité qu’à la prouesse des mécaniciens sénégalais qui redoublent d’ingéniosité pour les maintenir en marche le plus longtemps possible et leur donnent un aspect plus ou moins présentable.
À côté des « clandos », on trouve dans les rues de Dakar les « cars rapides ». Si on devait faire une photo d’identité de la ville, celle-ci aurait certainement les couleurs jaune et bleu de ces cars, qui malgré leurs nombreuses années d’existence, se démarquent par leur capacité à affronter des routes souvent inondées et pleines de nids de poule. Les cars rapides sont la manifestation d’une société capable de s’adapter aux conditions sociales et économiques par la pratique de la débrouille ; ils ont pu subsister pendant des décennies grâce à la prouesse de gens qui s’appliquent à les régénérer car ils voient dans ce moyen de locomotion un modèle adapté à leurs conditions de vie dans tous les sens du terme.

On ne peut se rendre compte de l’ironie du nom donné à ces transports en commun que lorsqu’on est en face de ces vestiges mécaniques qui avancent en titubant. Le car rapide est en effet, avec ses trente ou cinquante années d’existence en moyenne, une sorte de machine « immortelle » (quoique parfois mortelle pour ses passagers…) qui se régénère incessamment grâce à des composants recyclés. Il tombe souvent en panne, mais il est toujours réparable.
Il s’agit à l’origine d’une simple camionnette. La première astuce consiste à l’aménager de façon à obtenir des places assises : quatre rangées de cinq personnes. Un car rapide fonctionnel est sûrement passé par le ferrailleur, le menuisier et le mécanicien, corps de métier auxquels le design populaire sénégalais fait constamment appel pour le rafistolage, la réparation ou la fabrication d’un nouvel objet. L’ornementation extérieure des cars rapides, souvent extravagante, vise à cacher la laideur de la rouille sur le métal et à camoufler les traces du temps.
Les autres éléments qui attirent l’attention dans les rues de Dakar sont : les habitacles de fortune ; les « baraques » anarchiquement disposées, construites par assemblage de différents objets trouvés pouvant faire office de cloisons ; les mécaniciens qui retapent les vieilles voitures bonnes pour la casse. Tout ceci témoigne d’une pratique de la récupération et de la réparation ancrée dans la tradition sénégalaise. Le « pousse-pousse », par exemple, sorte de grande brouette fabriquée avec des pneus de voiture récupérés, répond à l’exigence de transporter des charges lourdes dans des rues jonchées de voitures et très souvent embouteillées, comme le marché de Sandaga, où il est préférable de se faufiler à travers les voitures avec dextérité et à la force des bras pour pouvoir livrer à temps des marchandises.

Je me souviens d’avoir souvent vu des personnes qui faisaient du porte-à-porte pour récupérer certains objets qu’ils étaient prêts à recycler. On pouvait les entendre poser des questions en vociférant dans les rues : « Qui a des chaussures, des vieilles machines à revendre ? ». Par la suite, leur rôle consistait à réparer les objets ainsi récupérés pour les revendre sur le marché. Ainsi les habitants ont la possibilité de se débarrasser de déchets encombrants tout en gagnant un peu d’argent.
L’économie sénégalaise dépend en grande partie du secteur informel (60 %), de l’industrie de la débrouille, de ces gens appelés khoslouman ou gorgorlou, mots qui signifient tout simplement « débrouillard ». Ce sont des gens qui ont plusieurs cordes à leur arc, capables de gagner de l’argent par tous les moyens (légaux) possibles, sans tomber dans l’illégalité. D’autres bravent les odeurs nauséabondes des décharges et des poubelles, et les regards méprisants des passants. Avec une barre de fer et un sac comme seuls outils, ils fouillent à la recherche de tout ce qui peut être réutilisable ou revendable : canettes, bouteilles de verre, machines en panne, chaussures, vêtements, etc.
Voitures, téléphones portables, téléviseurs, réfrigérateurs, ordinateurs, tous ces appareils sont réparés par des gens qui n’ont pour la plupart suivi aucune formation. L’expérience est le plus souvent acquise après, sur le tas, à partir de la nécessité de réparer ses propres appareils pour s’en servir le plus longtemps possible. Dans chaque quartier, il y a au moins une personne connue par le bouche-à-oreille, vers qui se tourne tout propriétaire d’un appareil défectueux.

Si l’on interprète les objets du design populaire au Sénégal exclusivement en fonction des critères actuels du design occidental, on aura tendance à les trouver « laids », ingénieux pour certains, mal faits pour d’autres, parfois bien fabriqués ou bricolés, mais en tout cas très loin de l’esthétique industrielle du plastique bien lissé et des matériaux parfaitement finis. Mais ces objets ont un sens propre, et se conjuguent au temps du milieu et des conditions dans lesquels ils sont créés, en fonction des nécessités auxquelles ils répondent.

Dijbril Diop Papa

Diplômé en 2008 à l’École Nationale des Arts de Dakar, il rejoint ensuite l’École Supérieure d’Art et de Design de Valenciennes où il obtient un DNAP en 2010, puis un DNSEP en 2012. Pour sa recherche personnelle de fin d’études, il a questionné la fonction du design, son rôle et ses manifestations dans les pays en voie de développement. Designer, il prépare actuellement un doctorat à l’Université de Nice Sophia Antipolis.