Échelle Inconnue – L’art politique n’est pas un plan

Je vais au hasard par les rues franchisées
Jusqu’au fleuve Tamise que régentent les chartes
Des visages que je croise, je puis dresser la carte.
William Blake, « Chansons de l’expérience », 1794

Rencontre

Été 2009, L’association Halem organise, avec le DAL, des journées sur l’habitat mobile et léger, au village de Bussière-Boffy, quand l’existence de plusieurs yourtes y est menacée. Quelques yourtes et chapiteaux sur un pré, mis à disposition par un paysan qui soutient la lutte et le projet. Le long d’un chemin, plusieurs autres cabanes, yourtes, et même wagon, se dissimulent. Des Manouches sont aussi installés dans un camp à portée de vue. Déjà plusieurs générations cohabitent dans ce hameau non ordinaire, débranché des fluides publics. On y capte l’énergie solaire, on filtre l’eau, on recycle. Jusqu’à ces réunions, les débranchés volontaires ne faisaient pas de politique. C’est la tension croissante avec les autorités qui les a menés à relativiser les vertus du camouflage, pour devoir prendre la parole et défendre leur mode de vie. Au programme, une intervention d’un groupe autour de la Smala d’Abd El-Kader et du concept de ville nomade. L’annonce fait sourire des participants incrédules qui s’attendent à un douteux entre-sort forain, dans le sérieux des réunions et la sobriété assumée. La surprise sera de taille. Face à une projection d’un diagramme de la Smala, Stany Cambot avec Christophe Hubert en « roadie », va révéler à un auditoire médusé, après avoir été sceptique, toute une histoire de l’habitat mobile comme machine de guerre contre la colonisation française de l’Algérie et tisser des liens avec les campements anti-G8 ou la situation du Haut Limousin. Beaucoup des membres de l’assemblée sont des anti-urbains convaincus, tout en étant parfois artistes de rue, auxquels il est démontré, implicitement, que cette agglomération temporaire, dont la lutte a été médiatisée par TF1, peut faire ville autrement, et une ville qui n’est pas sans histoire. La performance est loin d’être un habile tour de passe-passe ; l’entre-sort transforme la vision de la situation. La taverne magique a fonctionné. L’« Abd El-Kader Tour » va continuer.

Cette séquence est emblématique de la complexité d’Échelle Inconnue. Leur travail de cartographe est en lui-même une mise en relation de plans. Activisme, projets architecturaux, critique politique et sociale, art contextuel, coproduction avec des passants considérables – cette énumération n’est pas une hésitation, mais une interrogation, au-delà des divisions disciplinaires, de la ville impensée par les planificateurs ou le marché immobilier. Échelle Inconnue est un cabinet d’arpenteurs des interstices et des mémoires, dont la démarche est elle-même un nouveau diagramme, à chaque fois.

Le groupe produit des cartes qui donnent plus d’importance à la légende qu’à l’échelle. Ces cartes ne sont pas seulement des descriptifs d’itinéraire, comme celles du Moyen Âge, mais des récits, des modes d’emploi ; les icônes jouent le rôle de liens hypertextes. Le graphisme utilise la superposition, l’auto-graffitage, la rature. De façon très cohérente, Échelle Inconnue vient de la poésie des typographies foisonnantes et a participé à la lutte pour imposer un Qr code libre en France. Le dispositif expérimenté (à Pau) lors des manifestations anti-CPE s’articule sur la volonté de renouveler la carte, mais aussi le vieux cortège, le rallye militant ritualisé, dont la fin est inscrite dès le début, dans un déroulement prévisible de la lutte. En réveillant la mémoire des expéditions punitives des bergers vers Pau, descendant la vallée d’Ossau, puis en transcrivant une chorégraphie de la démonstration de rue, le groupe anticipait les « flashmobs » et les « harlem shakes ». La légende urbaine s’actualise dans ces occasions. Des étudiants avec qui ils travaillaient pensaient qu’un pique-nique sur des drapeaux empêcherait les CRS d’avancer. Le drapeau devenu territoire inviolable de la contestation est certes une illusion ; ce qui ne l’est pas, c’est le jeu sur les symboles, les sens des parcours, les traverses, le démontage des boucles irritantes du confinement.

L’enchevêtrement des niveaux est une pratique, systématique, qui permet de décaler, de résister à la guerre menée par l’urbanisme, à l’abstraction mathématique. La cartographie critique se fait donc en utilisant d’autres outils que ceux du cadastre officiel, celui-là même qui fut précisément la première « mesure » prise par l’armée française, après la conquête d’Alger. Si on ne veut pas être une équipe de plus jouant contre celle au pouvoir, dans une partie déjà réglée, il faut sortir des normes déjà produites et refuser de prendre son tour. L’art politique est alors non pas la production de documents, mais la création de « nous temporaires », dépassant les représentations officielles, qu’elles soient capitalistes ou socialistes, de l’État ou des marchés institués. Ce qui passe par le rappel de la peinture officielle à l’œuvre dans les cartes présentes. Google Maps ne fait pas que photographier les rues ; les images sont retouchées par des graphistes : la toile aussi doit être repeinte. Ainsi le projet Niglo‑blaster est-il un outil de cartographie vélocipédique et sonore, réalisée à partir d’un bricolage d’adolescents manouches, vivant dans un quartier de relégation à Dieppe. Les jeunes avaient construit un sound-system, tracté par un vélo, pour les accompagner lors de tournées pour chiner. Dieppe fut la ville des premiers cartographes des Amériques. Les monstres de l’Antiquité, comme les sirènes, les hommes à un pied ou les cynocéphales que Le Testu placera sur sa carte de Terre-neuve, peuplaient les frontières des représentations du nouveau monde au xvie siècle ; ils reviennent dans les grottes et les interfaces de la petite ville portuaire, en ce milieu de décennie perdue pour l’Europe. Le niglo-blaster diffuse, en roulant, leurs contre-histoires de la ville. Au-delà de la vision d’une communauté singulière, c’est l’invention d’une autre vue du territoire, à hauteur d’hommes, contre la nouvelle Laputa, d’un regard policier volant au‑dessus de la ville.

Pour détourner ce regard, et nous détourner de lui, Échelle Inconnue rend vive une mémoire, virtuelle. Le projet Smala incluait une découverte des traces, des lieux du passage d’Abd El-Kader en France, une cartographie de ses prisons et de ses rencontres. Avant la ville post-coloniale, il y eut une ville contre le colonialisme, transfert de la Smala vers la France, double du port colonial en métropole.
Il ne peut pas y avoir un discours sur la ville, ce nœud de subjectivités mobiles ; tout cela est connu, aussi vite qu’oublié dans la gestion de l’urbain. Échelle Inconnue est une entreprise de carottage, de forage du macadam, à la recherche de co-naissance, c’est-à-dire pour réveiller l’énergie des « nous inédits » et jeter une autre lumière sur le présent. Il ne s’agit pas de chercher l’archéologie de la ville instituée, mais celles des autres villes invisibles, qui habitent le même territoire. Ce contre story-telling n’emprunte pas la forme de la fiction grimaçante des Yes-Men, mais trouve sa voie dans l’hybridation des mémoires occultées, par un dialogue avec les sciences humaines, celles de l’architecture, et les savoirs militants. Il aboutit à la production de films, éventuellement à projeter sous la forme de diptyque perpendiculaire (expanded cinema pour sortir du mono écran), comme Le bidonville de la Soie, une ville détruite par des hommes en uniformes. Les sites internet fonctionnent, eux, comme miroirs des actions en progrès.

Boucles

Le « projet smala » partait de la vieille histoire entre la France et l’Algérie, comme une clé de lecture des lieux et des pratiques contemporaines. Mettant à jour la boucle de Moebius entre sédentaire et nomade, habitations et prisons, élites et dominés.
Après avoir été pendant dix ans un empereur nomade, dont la Smala était la capitale ambulante, luttant contre l’État colonial, Abd El-Kader fut capturé par le duc d’Aumale, à la suite d’une trahison. Il fut détenu en France, de 1847 à 1852, longtemps à Pau, où ses visiteurs furent nombreux, avant d’être libéré, de s’installer et d’enseigner à Damas. Il fut honoré, décoré, assista à l’inauguration du canal de Suez, sans rien renier. Abd El-Kader était certes un intellectuel raffiné, membre d’un groupe dominant, vaincu mais estimé par les élites coloniales, dont la conversation pouvait être recherchée. Cette figure est illustre, mais Échelle Inconnue fait œuvre sur la ville des « subalternes », qui est aussi la ville en cours de formation. En ce début de xxie siècle, le collectif s’intéresse aux pratiques roms de l’urbain. Pratiques qui décalent, dérèglent la perception traditionnelle de nos environnements, en les retransformant en espace de cueillette, voire de chasse. Au moment où l’économie circulaire et le recyclage durable sont de mise dans les discours, la discrimination à l’encontre des populations européennes, détentrices d’une expertise ancienne de cette économie, nous tend un miroir troublant – celui d’un territoire européen, mité par les frontières intérieures, réaffirmées à travers l’exclusion de certains de ses habitants. L’hyper-adaptabilité des roms ne trouve pas de place dans l’espace public, parce qu’elle est en grande partie hors sphère monétaire, parce qu’elle rappelle la présence, refoulée des histoires officielles, de l’esclavage sur le sol européen, synchrone avec son rétablissement dans les Amériques. Une construction de toilettes sèches, démontables, pour bidonvilles, irruption du monde des yourteux dans l’urbain, est l’occasion d’une réflexion sur l’art du recyclage, comme sur l’impossibilité des administrations à penser les espaces de transition nécessaires aux villes, pour accueillir de nouveaux arrivants. Elle remet en question la ville comme territoire végétal, dans lequel le compost est utile. L’installation de cet équipement sur un campement illicite et en sursis, au Havre, est une transmission de technologies d’un monde à l’autre, qui a été possible par la mobilisation de tout un réseau de solidarités, inventées par Échelle Inconnue. La démarche rejoint celle des hackers sur un point essentiel, celle des droits de propriété incomplets. Concevoir des équipements mobiles, librement copiables, pour des habitants n’ayant pas de droit sur le sol est aussi la revendication d’un droit à l’occupation temporaire (même de durée indéfinie), comme solution pour la ville en devenir.
Échelle Inconnue engendre donc des objets singuliers, qui peuvent être répliqués et adaptés à des contextes changeants, avec des communautés, éphémères ou anciennes. Ainsi, la production d’une caravane télescopique (MKN-Van), connectée gratuitement, espace de projection ambulant, hacker-space embarqué et lieu de réunion sauvage est le retournement de la flexibilité au service, non des cadres hyper-connectés, mais des « subalternes ». La prolifération de ces dispositifs suit des lignes de fuite dans la métropole, autant que les pistes de la nouvelle économie de bazar. La caravane Makhnovtchina est un projet qui vise à invoquer les réponses anarchistes, et européennes, à cette remobilisation des populations, pour la décaler du discours managérial.
L’art politique est sans échelle, parce que multiple, sensible, fractionné autant qu’ouvert. Le collectif, fondé en 1998, rassemble des architectes, des géographes, des journalistes, des hackers, peuvent s’y adjoindre d’autres artistes ou des chercheurs, dans une démarche pluridisciplinaire et multimédia qui n’est pas prétention au savoir absolu, ou nostalgie de l’opéra du xixe siècle (l’art total). Il ne s’agit pas de théorie urbaine, ni urbanistique, mais bien de reconstituer un légendaire. Cette re-construction du récit commence par les familles des membres : enfants à papa, de manouche, de juifs algériens, de Béarnais, de Normando-Gascons, de Bretons, ouvriers et marins, mosaïque des étrangers de l’intérieur, puisqu’il n’en existe pas d’autres. Se reconstituer en liste d’étrangers pour rêver l’utopie. La ville est fragmentée et multitude, comme nos engagements, nos lignages, nos sensibilités. Se savoir limité et restreint implique d’être ouvert, nomade, réfléchi ; se savoir en manque de mémoire incite à creuser celles des autres et des lieux. Échelle Inconnue, en cherchant un rebond dans le cycle des luttes altermondialistes, transforme les aires d’accueil, pour gens du voyage, travellers ou camping-cariste, ainsi que les interstices des villes traversées, en Trinquet de pelote basque. Ce qui peut donner un pur moment de rock.

Lemarchand Arnaud

Maître de Conférences en sciences économiques à l’université du Havre. Il est membre de l’Équipe Éditoriale du réseau scientifique TERRA ; ses recherches portent sur l’économie du travail et l’économie urbaine dans la mondialisation, ainsi que sur l’économie portuaire. Il est membre du comité de rédaction de Multitudes.