En Amérique latine interpellations plébéiennes

Le grand mouvement de juin 2013 au Brésil ou ceux de novembre-décembre 2012 en Argentine le rappellent : l’Amérique latine continue depuis plus d’une décennie à être le théâtre de soulèvements populaires et de luttes induisant d’importants bouleversements politiques – ne serait-ce que par leur refus d’états de choses jugés inacceptables. Ne citons que la guerre de l’eau de Cochabamba de 2000 ou la rébellion des Forajidos de 2005 en Équateur. Toutefois, en Bolivie, au Brésil, en Équateur, au Venezuela ou au Pérou, ces mouvements desquels se réclament certains gouvernements « de gauche » ou « indiens » continuent d’exprimer un mécontentement populaire à travers le tumulte et la protestation. Ces soulèvements expriment un « désordre » qualifié de « violent » par des institutions politiques excédées par la production d’une « outre-mesure » qui souvent dévoile le mensonge constitutif de l’ordre naturalisé des choses. « La voix des rues doit être écoutée et respectée », affirme Dilma devant les émeutes qui se répandent au Brésil en juin 2013, avant d’ajouter « qu’elle ne peut se confondre avec la truculence et le bruit de quelques tumultueux ». C’est précisément ce partage, ce réseau de hiérarchie permettant d’établir ce qui relève du « tumulte » et de la « parole », que viennent bouleverser ces luttes et soulèvements populaires.

Si certains « porte-parole » ou acteurs de la scène politique établie tentent d’imposer un sens ou une visée instrumentale unitaire à ces actions populaires, ces dernières sont loin de constituer un ensemble uniforme. Elles n’en sont pas moins une forme d’expression politique des « opprimés ». Sans refléter toujours quelque chose d’organisé ou sans s’équiper d’un programme politique clairement défini, leur particularité est de regrouper un ensemble de singularités non représentables et refusant de se laisser domestiquer par l’ordre établi. Par leur caractère hétérogène et souvent contingent, ces luttes se situent à l’extérieur des canaux institués ou ritualisés de la contestation sociale, et posent un défi à l’analyse politique en contestant le postulat d’unicité d’une « catégorie » d’acteur social.

Cette mineure dirigée par Benoit Décary-Secours et Yuri Moreno a pour mission de fournir certaines pistes de réflexion sur ces soulèvements à partir du concept d’interpellation plébéienne, et de confronter ce dispositif analytique à d’autres qui partagent une problématique analogue à la nôtre – soit celui de la « multitude », tel que mis en œuvre par Giuseppe Cocco et Antonio Negri, et celui de l’« action multitudinaire » mis de l’avant par le Groupe Comuna (Bolivie).

Né d’un dialogue où les protagonistes deviennent les principaux interlocuteurs des analystes, le concept d’interpellation plébéienne, tout comme celui de multitude, autorise une lecture de ces mouvements populaires dans les termes d’une immanence, prenant au sérieux leur caractère hétérogène et conflictuel. Toutefois, comme le note André Corten dans son article, « appeler ces soulèvements ou ces luttes, « multitude » ou « mouvement plébéien » – ou plus précisément « interpellation plébéienne » – n’est pas une simple question de vocabulaire ».

Par opposition à la plèbe, la multitude peut apparaître comme quelque chose d’organisé, alors que Ricardo Peñafiel et Catherine Huart situent précisément la particularité de l’interpellation plébéienne comme part du « dés-ordre » en politique, d’un refus des protagonistes de ces mouvements de masse de s’insérer systématiquement l’expérience du tumulte dans une forme de rationalité commune. En ce sens, plutôt que de définir un conflit relevant d’une certaine formalité acceptée par les parties concernées – d’une forme de régulation consensuelle où le cadre et la limite sont posés, prescrits, définis –, la posture plébéienne relève de l’intraitable et du litige politique, et se traduit par un débordement de l’ordre, un « surplus de sens » que ledit ordre ne parvient pas à contenir. Or, si cette posture plébéienne des soulèvements populaires va au-delà et commence en deçà des organisations établies, si elle s’en démarque par l’absence de propositions « positives » visant la réforme de la situation de domination, elle n’en demeure pas moins politique par les effets qu’elle produit sur l’ordre politique établi.

Dans son aspect de « militantisme théorique », l’interpellation plébéienne est animée par la croyance en l’importance du travail théorique et d’enquête dans une visée de « changement social émancipatoire ». En tant que processus d’émancipation devant une potentialité démocratique aujourd’hui assombrie par l’Empire, la multitude rejoint cette sensibilité de l’interpellation plébéienne. Dans son article, José Antonio Giménez Micó met en rapport cette posture théorique et militante du GRIPAL avec la démarche analytique et interprétative fondamentalement engagée du Groupe Comuna (Bolivie). Ayant pour principal interlocuteur Raúl Prada Alcoreza, Giménez Micó explore avec intérêt la possibilité d’articuler les notions de « multitude », de « pouvoir constituant » et d’« interpellation plébéienne » dans un double objectif : mieux saisir (1) le rôle de l’analyste dans ce travail de dislocation des imaginaires dominants et (2) les changements que provoquent ces mouvements de contestation pour l’ordre politique institué. Pour sa part, André Corten démontre par une analyse conceptuelle méthodique que si les approches en termes de « multitude » et d’« interpellation plébéienne » ne sont pas incompatibles, elles demeurent toutefois irréductibles.