En marchant avec une multitude de spectres prismatiques

Considérations intempestives sur les fantômes et les simulacres médiatiques

« Jusqu’à ce qu’Edison découvre la lumière électrique, la majeure partie de la planète était plongée dans un noir d’encre. Aucune frontière ne séparait l’obscurité physique, extérieure, de l’obscurité intérieure de l’âme. Elles étaient mêlées sans qu’il soit possible de les distinguer. » Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, 2003 Ainsi la lumière électrique, le premier medium de la société postindustrielle, aurait effectivement divisé les ténèbres et aboli le règne de l’encre. L’ère électrique aurait instauré une interface entre l’obscurité extérieure, maintenant domptée par la simple action d’un interrupteur, et l’obscurité intérieure, les noirceurs de l’âme (dont la psychanalyse allait bientôt instaurer un autre genre d’interruption). Cet interrupteur, si crucial pour l’avènement cybernétique, régule dès lors à travers son interface les passages de ce qui circulait avant librement entre les deux obscurités, unies en un seul noir d’encre. Le noir d’encre aurait donc été le milieu de ces entités, qui, comme les fantômes et autres esprits en tous genres, y résidaient avant l’avènement de l’électricité. C’est un milieu homogène, où temps et espace n’ont pas de prises ; la circulation n’y connaît pas de contraintes, et les entités y existent comme apparitions, selon une modalité discrète, digitale déjà. L’obscurité noire d’encre inféodait l’espace au temps cyclique de la lumière naturelle, au rythme des astres. L’interrupteur réactualise le soleil et le distribue selon les trajectoires des fils. Lorsque Yves Citton m’a contacté pour me proposer de contribuer à cette majeure de Multitudes, j’ai tout de suite pensé aux esprits, à ce que les media font à nos esprits, et aussi aux fantômes, spectres, et autres intelligences séparées, comme disaient naguère les théologiens. J’ai déjà eu l’occasion ailleurs de défendre la thèse selon laquelle la modernité se serait débarrassée des entités ambigües pour les remplacer par des principes plus en phase avec le rationalisme des Lumières triomphantes, disons, pour faire vite, l’ordinateur à la place des anges. Je me préparai à actualiser cette thèse en délaissant les anges au profit des spectres : enter the ghost, exit the ghost, re-enter the ghost. Mais voilà, l’actualité en aura décidé autrement. Des événements indépendants de ma volonté m’ont conduit à une forme d’actualisation bien différente de celle que j’envisageai à l’origine : où il sera certes encore question de spectres et d’apparitions médiatiques, mais dans un autre contexte que celui des études et des livres. C’est en effet dans la rue que les spectres me sont apparus, dans le cadre ce que l’on nomme maintenant, avec le zeste de dérision nécessaire, le printemps érable. Naguère (évocation sur fond noir d’encre) « Les médiums, en tant que médiums, n’ont qu’une influence secondaire dans les communications des esprits; leur tâche est celle d’une machine électrique, qui transmet les dépêches télégraphiques d’un point éloigné à un autre point éloigné de la terre. » Allan Kardec, Le livre des médiums, 1861 Selon Erik Davis, à partir du moment où les êtres humains ont commencé à communiquer à l’aide de signaux électriques ou électro-magnétiques, l’éther est devenu « a spooky ». Spooky est généralement traduit en français par « sinistre », mais je ne pense pas que cela soit ce qu’Erik Davis veuille dire. Spook, dit mon dictionnaire Robert/Collins Super Senior, se traduit en français par « apparition » ou « revenant ». Ce que E. Davis veut plutôt dire, et toute une littérature en atteste, c’est que l’apparition des techniques modernes de la communiction à distance est contemporaine d’une véritable passion pour les fantômes. À mes yeux, cette coïncidence de l’apparition moderne des deux sens de la présence par-delà les limites du temps et de l’espace – via un médium ou un medium – est loin d’être fortuite. Elle témogne plutôt d’un formidable espoir démiurgique allié au sublime technologique, l’espoir de domestiquer l’éther, de l’éthéréalisation. Comme l’a remarqué naguère Marshall McLuhan : « Alors que nous entrons dans l’âge de l’éthéréalisation, comme l’avaient compris Toynbee et Buckminster Fuller, nous faisons de plus en plus avec de moins en moins. L’Homme lui-même devient données désincarnées, une sorte d’esprit sans corps coexistant et fonctionnant simultanément en divers lieux, que ce soit par le biais du téléphone ou par celui de la télévision (…) Nous traversons des éons de développement humain en quelques minutes, et vivons dans un présent global qui assume que tous les passés et les futurs ne sont qu’un. » Ghislain Thibault note au passage que « le terme [éthéréalisation] est parfois traduit par “sublimation”, comme c’est le cas pour la traduction de Understanding Media, de McLuhan, Pour comprendre les médias », avant de conclure, « l’éthéréalisation, tout devient clair, est le procès de révélation de la signature-éther. Elle est le mouvement, toujours spectral, toujours autre, exappropriable, de la marque laissée par éther. » La table est donc mise, où naguère, médiums, media, spectres et fantômes se rejoignent dans le sublime éther. Enter ether, exit ether, re-enter ether. Maintenant (du simulacre en boucle) « Un scholar traditionnel ne croit pas aux fantômes – ni à tout ce qu’on pourrait appeler l’espace virtuel de la spectralité. Il n’y a jamais eu de scholar qui, en tant que tel, ne croie à la distinction tranchante entre le réel et le non-réel, l’effectif et le non-effectif, le vivant et le non-vivant, l’être et le non-être (to be or not to be, selon la lecture conventionnelle), à l’opposition entre ce qui est présent et ce qui ne l’est pas, par exemple sous la forme de l’objectivité. Au-delà de cette opposition, il n’y a pour le scholar qu’hypothèse d’école, fiction théâtrale, littérature et spéculation. » Jacques Derrida, Spectres de Marx, 1993Maintenant, ce sont ces dix jours, du 22 mai au 1er juin 2012, lorsque Montréal a connu une agitation sans précédent depuis la révolution tranquille du début des années soixante, ou la crise d’octobre 1970. J’ai déjà expliqué comment j’ai vécu cette période, à partir de ma participation un épisode massif de désobéissance civile, lors de la manifestation du 22 mai. C’est alors que les spectres me sont apparus, dans l’ombre du simulacre de gouvernement avec son attirail de loi spéciale, de propagande médiatique et de répression, dans une expérience glorieuse du temps réel. C’est alors que j’ai compris que l’État démocratique est devenu cette fabrique de capital symbolique et de dettes, dans une stérile pratique de l’arbitraire du signe auquel personne ne semble croire encore (en tous cas pas ceux et celles qui font l’expérience directe dans la rue). C’est alors que j’ai compris que cette version de la démocratie, supposément représentative, de l’ordre et de la loi, a dépassé sa durée de vie anticipée, elle n’est plus de son temps, elle ne persiste plus que comme une ombre sur le printemps. Sous couvert de cette ombre d’autres ombres se libèrent, autant de spectres prismatiques qui réfléchissent et réfractent l’ombre plutôt que la lumière, des anti-spectres en somme. Le rire dissoudra l’ombre tel une pluie acide, comme il tua les dieux lorsqu’un d’entre eux eut la divine outrecuidance d’affirmer qu’il était le seul. Le rire prévaudra encore une fois, avec quelque chance, et seuls subsisteront les spectres prismatiques. Oui, le 22 mai 2012, moi le scholar, je me suis surpris à croire aux spectres. Now2 (Erewhon en temps réel) « Être spectral, c’est être à plusieurs faces, et n’engager qu’une face dans l’interface communicationnel (sic) (…) La spectralité fantomatique correspond à une déconnexion ; c’est l’ectoplasme, c’est le double qui est derrière ça (…). Cette spectralité-là est hantée par le vide, par la mort. Tandis que dans la démultiplication de l’individu dans différents rôles et facettes, il n’y a pas de hantise, au contraire, il n’est plus habité par autre chose, il est complètement en extrapolation, en extériorité. Il est plutôt à considérer en termes de branchements multiples, ce n’est plus un ectoplasme. » Marc Guillaume et Jean Baudrillard, Figures de l’altérité, 1992. Comme deux cent cinquante mille autres âmes, je suis donc descendu dans la rue le 22 mai 2012. Nous étions dans la rue, mais nos spectres hantaient synchroniquement les lignes parallèles, obliques ou transversales qui courent sur la version contemporaine de l’éther. Je les suivais dans les cyberespaces, je traçais leur présence dans des cartographies produites en temps réel par des myriades de capteurs GPS, je notais le mouvement des slogans et des idées sans auteurs sur des milliers de trombines actualisées et autres recueils de gazouillis. Je stockais mes impressions dans les formats discrets d’une carte SD de deux Gigabits de capacité, huit millions de pixels à la fois, au rythme de mes clacs sur mon appareil Coolpix. J’enregistrais les chants et les rythmes en MP3 sur mon Voice Tracer, rouge comme cette journée, sur un autre Giga de mémoire supplémentaire. Partout dans les rues, des clics répondaient à mes clacs, en un concert à peine audible. Nous lisions la ville inscrite entre nos trajectoires, nos yeux libres de regarder droit devant, avec juste un regard de côté de temps en temps sur les écrans de nos prothèses. Nous étions vivants, et pourtant hantés par nos propres spectres, tels des Ikiryo inoffensifs. En d’autres termes, nous nous mouvions sans entraves entre les deux rives de l’interface qui parcourt désormais le maillage du réel come une ligne de crête ou de partage des flux. Dans la lumière synthétique et pixélisée qui recouvre le seul monde qui soit au gré des commutations et des relais, nos corps augmentés se riaient encore des simulacres et des fantômes, maintenant exposés. Dans la double inversion d’un semblant de réalité, nous avions retrouvé une effectivité qui n’avait plus pour seule consistance qu’un défaut de gravité. Présents à la rue, À qui la rue ? À nous la rue ! Présents mais décalés dans cette illusion de l’absence de délai que nous nommons, sans gêne, temps réel. Le présent de l’événement comme différé, dans une première dissolution des seuils et autres murs hérités de la modernité : ah bon, vous croyez encore au manifeste réitéré ? Manifestations du simulacre généralisé, armées de spectres déambulant sans flotter pour autant : des spectres les pieds sur terre, les esprits dans l’éther. Vous me direz probablement que l’éther est aussi un anesthésiant, et je ne saurais le nier. Mais qu’importe l’anesthésie au spectre ? Que devient la lumière au passage du prisme ? Elle révèle son spectre. Sous la pluie binaire du monde augmenté chacun d’entre nous agit comme un prisme partiel. Et c’est ce qui fait que chacun de ces prismes représentant exactement toute la lumière à sa manière et suivant un certain jeu d’indices de réflexion et de réfraction, et les perceptions ou expressions du monde leur arrivant à point nommé en vertu de leurs propres indices, comme dans le monde à part, il y aura un parfait accord entre tous ces prismes qui fait le même effet qu’on remarquerait si ils communiquaient ensemble par une transmission des espèces ou des qualités que le vulgaire des philosophes imagine. C’est ce rapport mutuel réglé par avance dans chacun d’entre nous qui produit ce que nous appelons leur communication, et qui fait uniquement l’union des spectres et des corps. Et l’on peut entendre par là comment le spectre a son siège dans le corps par une présence immédiate qui ne saurait être plus grande, puisqu’elle y est comme l’unité est dans le résultat des unités qui est la multitude. (Merci Leibniz, premier des philosophes augmentés). Télégraphie mentale, sous un autre nom, mais sans les fils. Communication immédiate, si vous voulez, mais non sans lignes : nos pieds sur le pavé en scandaient le rythme. Oui, le temps réel, cette invention balistique de la cybernétique, peut être cet anesthésiant puissant, arme de distraction massive. Oui, certes, la manufacture à consentement turbine à bloc pour produire des spectres fantomatiques, sans autres portes ni fenêtres que celles programmées pour ces idolâtres de la représentation. Si les media nous envoûtent et nous anesthésient, il faut cependant dire qu’il y media et médias, comme il y a spectres fantomatiques (fantômes ci-après) et spectres prismatiques. Les médias produisent des armées de fantômes anesthésiés, l’armée de l’ombre en pleine lumière. Les fabricants du simulacre adorent transformer les prismes en fantômes par les voies du broadcast : un seul émetteur, une foule de récepteurs, tous unis devant le message, mais tous aussi seuls dans le confort feutré de leurs bulles médiatiques. Les médias participent de ces dispositifs d’amélioration de la solitude qui laissent volontiers leur public se demander ce que veut bien dire améliorer la solitude : se sentir plus, ou moins, seul ? Les médias, ON l’a même revendiqué comme un modèle à une certaine époque désastreuse, participent d’un idéal politique (nation building, en anglais) ; ils sont les alliés objectifs de la démocratie représentative, machine à produire et à légitimer de la représentation. Par la puissance d’élections régulières, les maîtres de la représentation peuvent parler et agir au nom de leurs téléspectateurs pour le temps de leur mandat. Dans certains pays comme le Québec, ce modèle est poussé à son paroxysme (indifférent) dans la mesure où les dits représentants ne sont même pas tenus à des mandats de durée fixe. Ils peuvent en effet déclarer des élections quand bon leur semble, avant la fin de leurs mandats, c’est-à-dire en fait, dès que les sondages leur en donnent l’opportunité. Le principal problème de ce modèle semble être qu’une bonne partie des solitudes électrices désertent les élections et préfèrent rester chez elles à savourer leur ennui devant le poste, même s’il n’y a rien d’autre à voir que des résultats politiques par ailleurs déjà connus. Le lendemain, ils et elles retournent cependant gagner leurs vies, et l’ordre est sauf. Que soient loués les demi-dieux cybernétiques de notre époque, tous les media ne sont plus nécessairement les grands médias centralisateurs de type broadcast. Que soient louées les faiblesses de ma fiction, tous ces médias ne participent pas nécessairement de la manufacture du consentement non plus (il reste la télé réalité). Que soient loués les vilains démons numériques, tous les media cybernétiques ne sont pas pour autant producteurs de spectre prismatiques, c’est là leur « hésitation messianique », comme dirait Derrida. La tension est forte, ces temps-ci, de transformer les media numériques sur le mode du broadcast. Chaque fois que la question devient quelque chose comme êtes-vous une star sur YouTube ? ou suivez-vous plus de gazouilleurs qu’il n’en est qui vous suivent ? le plan d’affaire de la Star Academy règne (ou essaie de régner). Chaque fois que le nœud l’emporte sur le lien, chaque fois que la singularité commune comme nœud l’emporte sur le commun singulier comme tissu de relations, la fabrique à fantômes progresse. Chaque fois que vous en êtes réduits à vous demander et moi alors ? vous êtes plus proches du fantôme, et cette forme particulière de nihilisme finira pour vous bouffer tout crû. Donc oui, il existe encore des media numériques et connectifs, mais ils sont profondément défiés de rejoindre la machine à améliorer la solitude. Qu’est-ce qui peut bien alors éviter aux spectres prismatiques leur devenir fantôme ? Une réponse pourrait provenir de la mobilité que permettent les media connectifs, mais plus comme condition nécessaire que suffisante. Il existe en effet une mobilité fantomatique comme il existe une mobilité spectrale. De nos jours, la bulle se porte bien à l’extérieur, et par tous les temps. Vous pouvez en effet marcher dans et avec votre bulle numérique, sans rapport au monde alentour : vos extensions prosthétiques vous en immunisent, vous rendant certes un peu trop bruyant, agitant certes un peu trop vos pouces. Vous apparaîtrez alors comme un fantôme pour les autres voyageurs. Le sens commun, dans sa grande confusion métaphysique, a un nom pour cela : vous paraîtrez alors comme prisonnier d’un monde virtuel. Or, ce monde n’est pas virtuel du tout ; vous parlez effectivement trop fort, vos pouces font trop d’exercice. Ce monde est actuel, comme seul ce monde peut l’être. Mais il est aussi pour partie digital, coupé du monde analogique où la plupart d’entre nous bougent encore leurs corps. Ces environnements digitaux, ou numériques, peuvent en effet produire des fantômes. Mais ils peuvent aussi augmenter la réalité, c’est-à-dire contribuer à produire un sentiment augmenté de présence au monde. Dans ce cas, ils fonctionnent comme des auxiliaires de présence, ils ajoutent des lignes supplémentaires, toutes aussi réelles, fussent-elles éthérées, aux lignes du monde. Cartographier votre trajectoire sur Google maps augmente la réalité de votre présence dans la ville, alors que vous auto-gougueuler n’y fait rien. Oui, les fantômes de ce monde peuvent jouir d’une seconde vie, ou d’une vie de pingouin, s’ils sont plus jeunes, alors que les prismes n’en ont que faire : la seule vie dont ils jouissent est déjà multiple, élevée à la puissance de leurs connections. De l’intimité des spectres en marche « Est-ce que le cosmos vous fiche la trouille ? Non. Mettez-vous du côté des anges. Soyez des prismes. » James Joyce, Ulysse, 1922 Il n’y a pas si longtemps, j’ai eu la chance de participer à un symposium en la présence de Tim Ingold, le grand anthropologue des lignes et des meshworks. Lors de la conversation qui clôturait la journée, il a fait une remarque que j’ai trouvée très puissante. Il faisait référence à l’attribution fallacieuse, selon lui, de l’intimité la plus grande à la communication en face à face. Ce modèle, disait-il, souvent considéré comme un idéal pour toute forme de communication médiée, doit en fait être conçu comme un modèle fondé sur la confrontation. Comment la confrontation pourrait-elle créer le sentiment d’intimité le plus puissant ? Cela m’a instantanément fait penser à une autre remarque que Michel Serres avait faite il y a quelques années. Selon Serres en effet, le modèle soi-disant linéaire de la communication, le modèle de Shannon-Weaver, ne devrait pas nécessairement être compris sur le mode traditionnel d’un jeu dialectique entre deux interlocuteurs, l’émetteur et le récepteur, mais plutôt comme si ceux-ci étaient en fait alliés contre le bruit, les interférences et la confusion, ou même contre un troisième personnage à qui profite l’interruption de la communication. Côte à côte plutôt que face à face, c’était exactement l’idée d’Ingold, qui insistait que marcher ensemble dans une rue est un geste bien plus intime que de se dévisager (et à la fin de l’envoi, je touche). En marchant côte à côte, disait l’anthropologue, nous partageons le même point de vue, la même perspective, plutôt que de voir derrière la tête de l’autre alors qu’il ne le peut. Et à mon grand plaisir, il ajouta que ce n’est même pas le point de vue qui compte, mais bien plutôt les lignes que nous parcourons, les lignes dont nous faisons l’expérience. Les spectres prismatiques sont faits de telles lignes, alors que les fantômes ne sont que des ectoplasmes hantés par l’illusion d’être un nœud dans le tissu de relations du monde, sous le triple sort du double, de la mort et du vide. En marche, multitudes de spectres prismatiques ! Et si votre temps n’était pas tant destiné à la dislocation, comme le veut Derrida, mais aussi, et selon ses propres dires, à être out of joints, un temps perpétuellement disjunkté ? Et si nous pouvions trouver un autre sens au lieu émergent de cette synthèse temporelle disjunktive ? Et si cette hésitation entre junktion et disjunktion pouvait tenir lieu « d’hésitation messianique » pour ces temps troublés ? Et si ce que nous avions coutume d’appeler « le réel » n’était plus qu’une abréviation, le reste de l’expression composée « temps réel » ? Et si la virtualisation du temps et de l’espace, comme leur réalisation d’ailleurs, participait aussi de leur éthéréalisation ? Apparitions et disparitions disparates, et si les prismes proliféraient ? Pourrions-nous faire l’expérience leur intimité augmentée ? Ou, comme le résume le poète, « J’passe de sas en sas / Et mes visites s’espacent / Des ombres s’échinent / À me chercher des noises / Le plus clair de mon temps / Dans la chambre noire / De l’étuve au blizzard / Des coups de latte / Un baiser / Des coups de latte / Un baiser / Des coups de latte / Un baiser » Montréal, le 2 juin 2012

Bardini Thierry

Professeur titulaire et directeur du département de communication de l’université de Montréal. Il est ingénieur agronome (École Nationale Supérieure d’Agronomie de Montpellier, 1986) et docteur en sociologie (Paris X Nanterre, 1991). Il a publié entre autres ouvrages Bootstrapping. Douglas Engelbart, Coevolution, and the Origins of Personal Computing (Stanford UP, 2000) et Junkware (University of Minnesota Press, 2011).