Enquête sur le Nouveau Champ Spéculatif

Matières à penser

Depuis l’avènement du capitalisme financier, le spéculateur entend donner des leçons de réalisme au politique. Les services, les idées, la conscience et sa capacité d’attention : même l’immatériel se réifie pour pouvoir se vendre et s’échanger – « librement » – à la manière des choses. Il est par conséquent très urgent de renvoyer de la réalité une autre image, moins familière, plus inquiétante. Une image qui excède nos miroirs humains, trop humains, nos habitudes de représentation.

La première décennie du XXIe siècle philosophique a exaucé ce vœu de renouvellement : un réalisme nouveau a vu le jour, des spéculations inédites se répandent dans les canaux de la pensée, un matérialisme inhumain nous oblige à questionner la place des êtres humains dans leurs écosystèmes. Voici que la réalité se fait plus dense, allant des quarks aux étoiles en passant par les champignons et les vers de terre. Voici que Cthulhu, le monstre de H.P. Lovecraft, se confronte avec le Chtulhucène, nom inventé par Donna Haraway pour parler autrement de l’Anthropocène. Voici qu’objets, choses, et matières animées envahissent le paysage intellectuel. Toutes ces spéculations nouvelles sont-elles capables de dépayser le sentiment du réel que le néolibéralisme fait passer pour évident ? La réalité « ultime », la réalité qui importe, est-elle vraiment faite de choses égales et compactes ? Cette chosification n’est-elle pas l’avatar de la « réification » capitaliste dénoncée naguère par un Lukács ? Doit-on chercher le principe dynamique de la réalité dans les flux et les particules infinitésimales de matière qui nous traversent et nous relient, ou dans l’« âme » des « objets inanimés » qui « s’attache à notre âme et la force d’aimer » (pour reprendre les mots de Lamartine) ?

La présente enquête a pour but de soulever ces questions en s’attachant à l’étude de deux courants de pensée qui s’imposent dans cette nouvelle constellation intellectuelle : les « réalismes spéculatifs », d’une part, et les « nouveaux matérialismes », d’autre part. Les pluriels ici s’imposent, car, comme nous le verrons, ces régimes théoriques s’avèrent fort hétérogènes. Afin de rendre compte de ce champ bipolaire, nous commencerons par définir ce à quoi il s’oppose, c’est-à-dire ce qui a généré sa nécessité historique – ce que nous appellerons la ligne de mire du nouveau champ spéculatif. Puis nous montrerons que ce champ est balisé par deux attracteurs fondamentaux, c’est-à-dire deux pôles privilégiés vers lesquels ces théories semblent évoluer. Nous chercherons enfin à tirer un bilan provisoire de ces nouvelles spéculations, en indiquant quelques points critiques.

Contre l’empire du sujet humain
et la régence illimitée du langage

Commençons par la ligne de mire, c’est-à-dire ce que, conjointement, néo-réalismes et néo-matérialismes cherchent à mettre à distance. De fait, ces deux courants de pensée peuvent être considérés comme une saine réaction contre l’excès discursif qui tend à régner depuis les années 1960. Du structuralisme au poststructuralisme, le langage s’est imposé comme puissance explicative à tous les niveaux de la réalité, de l’inconscient – « structuré comme un langage » selon Lacan – à la société tout entière : « ce langage qui est ma Nature à moi, homme moderne » dira Roland Barthes1. Ainsi Karen Barad – que l’on rattache aux nouveaux matérialismes – écrivait-elle, dès 2003, qu’« on a accordé trop de pouvoir au langage » :

« Le tournant linguistique, le tournant sémiotique, le tournant interprétatif, le tournant culturel : ces derniers temps, il semble qu’à chaque tournant, chaque “chose” – la matérialité même – est transformée en une question (matter) de langue ou une autre forme de représentation culturelle2. »

Cette « souveraineté du langage3 », pour citer à nouveau Barthes, enveloppe cependant un non-dit, celui du sujet qui lui donne son ton, sa spécificité et sa fonction : cet inconscient, cette culture, cette société et cette structure sont toujours ceux – de l’être humain ! Le langage ne serait dès lors que le moyen par lequel les sujets humains accèdent aux objets qui peuplent le monde. Graham Harman – l’un des représentants principaux du réalisme spéculatif – considère ainsi nécessaire de remettre radicalement en cause la « philosophie de l’accès humain » qui réduit les objets à la manière dont nous nous rapportons à eux4. De son côté, Quentin Meillassoux – qui définit sa philosophie comme un « matérialisme spéculatif » – déclare la guerre au « corrélationnisme », c’est-à-dire à la philosophie moderne qui (depuis Kant selon Meillassoux) soutient que « nous n’avons jamais accès qu’à la corrélation de la pensée et de l’être », et jamais à l’être lui-même5. Contre le primat épistémologique d’une interrogation relative aux conditions de possibilité du savoir, c’est un retour à l’ontologie qui serait dès lors requis. La ligne de mire du nouveau champ spéculatif est désormais parfaitement claire : c’est le doublet de l’être humain et du langage, l’empire du sujet humain et la régence illimitée du langage, que les nouveaux réalismes et les nouveaux matérialismes prennent pour cible. Mais il y a deux manières de briser ce doublet, deux façons de sortir du Texte pour aller vers le monde – ce qu’il nous faut maintenant explorer.

Objets ou matières

La première manière consiste à revaloriser, contre le pôle du sujet, celui de l’objet – c’est la manière du réalisme spéculatif et sa prédilection pour les ontologies « orientées-objet », qui se décrivent parfois comme des « ontologies plates ». L’invention de l’étiquette « réalisme spéculatif » remonte à un colloque d’avril 2007 au Goldsmiths College de l’Université de Londres, qui réunissait Quentin Meillassoux, Graham Harman, Iain Hamilton Grant et Ray Brassier, et dont les communications ont ensuite été publiées par la revue Collapse. Meillassoux appelle à sortir de la prison de la conscience et du langage afin de retrouver ce qu’il nomme le « Grand Dehors », que la mathématique peut formuler sans qu’aucun sujet n’y appose sa marque6. L’opération ontologique fondamentale de cette mouvance est double : elle consiste (1) à penser les objets sans les corréler à un sujet et, symétriquement, (2) à ramener le sujet lui-même au statut d’une chose, ou d’un objet parmi les autres. Pour Graham Harman, « voitures, métros, canoës-kayaks, époux querelleurs, corps célestes, et scientifiques » sont à placer sur un même niveau « métaphysique7 ». De son côté, Tristan Garcia affirme que « n’importe quoi est quelque chose » : à n’importe quoi – substantiel, imaginaire, illogique même – doit être formellement donné le même statut ontologique8. Reste ensuite à déterminer ce qu’est un objet : « par objets, écrit Harman, j’entends des entités unifiées avec des qualités spécifiques qui sont indépendantes de nous et les unes des autres9 ». Pour Levi Bryant cependant, qui identifie huit différentes catégories d’objets, aucune entité n’appartient intrinsèquement à telle ou telle catégorie, mais varie en fonction des relations dans lesquelles elle est insérée10. Mais l’étiquette « réalisme spéculatif » est l’arbre qui cache la forêt réaliste et spéculative.

La seconde manière ne consiste pas à privilégier le statut de l’objet, ou celui de la chose, mais la matière comme telle, en tant que processus de matérialisation incessant – « pas une chose, mais une chose se faisant (not a thing, but a doing) », dira Karen Barad. Là où le réalisme spéculatif, dans sa version « objectivante », cherche à distinguer des catégories d’objets, c’est un principe de continuité qui porte les nouveaux matérialismes : sujet et objet, intérieur et extérieur, humain et environnement, langage et monde ne sont pas séparés. Donna Haraway parlera ainsi du « matériel-sémiotique », en un seul mot11. Le langage lui-même est une force qui participe, avec d’autres forces, à la matérialisation du monde. La matière n’a rien de la passivité à laquelle la science l’a trop longtemps réduite, elle a de l’agency, elle est complexe, interactive, elle est matière « vibrante » (Jane Bennett), pleine d’incertitude, échappant ainsi à l’être humain et à ses calculs12. Cet accent porté sur la puissance, la force et la vitalité, conduit à envisager un féminisme qui aurait moins pour enjeu premier de se libérer des structures de domination (phallocentrique et patriarcale) que de commencer par créer d’autres manières de vivre et d’habiter le monde. C’est la positivité propre aux corps en action qui importe, écrit Elizabeth Grosz, la manière dont ceux-ci, par de nouvelles pratiques, changent concrètement la vie13. Changer le droit et la loi est insuffisant si l’on ne bouleverse pas simultanément les conditions matérielles de l’existence : le combat des féminismes de la matérialité cherche à définir de façon autonome les conditions de production et de reproduction de la vie sociale et du vivant en général, suivant en cela la thèse de Giovanna Di Chiro : « les luttes environnementales sont des luttes pour la reproduction sociale14 ».

Ajoutons cependant que l’orientation en termes d’objets ou de choses n’épuise nullement le réalisme spéculatif. Celui-ci comprend aussi des penseurs qui refusent la réduction de l’être à des entités « objectales ». Ainsi, Iain Hamilton Grant, l’un des membres fondateurs du réalisme spéculatif, s’arme de la philosophie de Schelling pour s’opposer aux représentations « somatiques » de la nature qui réduisent celle-ci à des corps ou des objets : la nature est aussi sujet, entendu comme « le processus dynamique de l’auto-construction de la matière15 ». De son côté, Steven Shaviro s’oppose à ce qu’il nomme l’« éliminativisme », qui consiste – à la manière de Meillassoux – à poser un Dehors matériel inerte, sans vie et sans pensée. Contre ce réalisme qui revient en définitive à renforcer un dualisme entre la pensée d’un côté, et l’être de l’autre, Shaviro s’appuie sur la philosophie de Whitehead pour affirmer un « panpsychisme » : l’esprit, qui doit être envisagé comme une propriété de la matière, est partout16. De son côté, Cindy Terrafere fonde une « métaphysique des abysses » qui donne à la géologie terrestre le statut d’« ontologie extraterrestre17 ». Et saluons pour finir l’un des ouvrages majeurs associés au réalisme spéculatif, celui de Reza Negarestani intitulé Cyclonopedia, qui décrit dans un style époustouflant la manière dont des « matériaux anonymes » fracassent, de l’intérieur, toute subjectivité et tout pôle d’identification. Fiction spéculative inspirée par Deleuze-Guattari et Lovecraft, Cyclonopedia porte l’horreur à la dignité ontologique qu’exige notre époque tourmentée18.

La matière sombre du réalisme spéculatif

Au-delà de la cartographie que ce numéro propose, il s’agit bien de saluer la co-émergence de ces néo-réalismes et de ces néo-matérialismes. Ils nous réveillent du sommeil 2.0 qui menaçait la théorie. C’est en effet que le fameux énoncé de Derrida selon lequel « il n’y a pas de hors-texte19 » a fini par ressembler à un abri antiatomique permettant à un constructivisme sans retenue d’affirmer que tout est social, culturel, humain. Cette textophilie généralisée a accompagné la pulsion numérique des années 1990 : si tout est texte et langage, tout peut se numériser, tout est numérique, la nature est écrite en langage informatique et il n’est nulle limite à ce que nous, les « hommes », décidons de reconnaître et de promouvoir à l’existence, d’implémenter dans une réalité dont la caractéristique première serait de pouvoir être augmentée. Bien entendu, on pourrait arguer que le constructivisme à l’œuvre dans l’actor-network theory a voulu donner une place – de l’agency ontologique et politique – aux non-humains ; on a hélas pu remarquer que les approches constructivistes, qui insistent sur l’« hybridation » des non-humains et des humains, semblent toujours restreindre le champ de ces hybridations au cadre des réseaux initialement créés ou recréés par les humains – comme s’il était impossible aux non-humains d’exister à part les humains et de nouer des relations entre eux, de non-humains à non-humains ; comme si les humains refusaient obstinément de reconnaître une puissance ontologique qui non seulement existe en dehors d’eux, mais par rapport à laquelle ils devraient reconnaître une dépendance, une asymétrie relationnelle20.

Contre la déréalisation du monde que la théorie dominante n’a pas su ou voulu contrecarrer, néo-matérialismes et néo-réalismes nous obligent à considérer ce qui résiste obstinément à la capture anthropogénique, qu’elle soit discursive ou digitale. Cet objet insiste à se tenir devant moi, cette machine qui soudain ne marche pas se révèle à moi comme élément autonome, cette matière qui bifurque selon ses propres lois contredit mon emprise sur le monde.

Ces nouvelles approches ne sont pas cependant exemptes de problèmes théoriques et pratiques. La lutte contre l’anthropocentrisme est certes nécessaire ; mais le risque d’un étêtage de tout ce qui dépasse – sous le nom de sujet ou d’humain – est de conduire vers une platitude ontologique dont les formes de vie, quelles qu’elles soient, auront peut-être du mal à se relever. Car lorsque tout est objet, chose, actant au sein d’un réseau ou d’un assemblage, comment faire la différence entre les formes d’existence, si ce n’est en ajoutant, après coup, un supplément de différence sur fond d’indifférenciation ontologique ? Ne faudrait-il pas, plutôt, inverser la méthode, et recourir à un nouvel existentialisme qui partirait, immédiatement, de la profondeur de champ des formes d’existences – quitte à proposer, après coup, une théorie générale de l’être ? Au lieu de tout ramener au statut d’objet ou de chose, ou d’effacer la différence sujet-objet, un tel existentialisme radicalisé permettrait de repenser les singularités humaines, animales, technologiques, voire divines, sans refonder un quelconque anthropocentrisme.

Le risque de la platitude ontologique est présent dans le Manifeste du Nouveau Réalisme de Maurizio Ferraris, qui repose sur l’idée que « le monde est ce qu’il est (the world is what it is) ». Pour montrer ce qu’est la réalité, Ferraris nous invite à « l’expérience du chausson » : un homme regarde un tapis sur lequel est disposé un chausson, puis demande à un autre homme de lui donner le chausson, ce que cet autre réussit à faire aisément21… Est-il réaliste de faire d’un chausson l’exemple paradigmatique de l’existant ? Ne serait-il pas plutôt urgent de fonder un exo-réalisme qui fasse droit à l’imagination, à la merveille du monde, et à l’inattendu ? À ce titre, les voies les plus prometteuses du réalisme spéculatif sont, selon nous, celles qui s’appuient sur Schelling (Grant) ou Whitehead (Shaviro) afin de montrer que tout corps limité recèle de l’illimité, tout objet fini enveloppe un sujet infini. Il y a des objets, ils persistent ; mais ils sont l’écume de vagues événementielles, ce que l’océan laisse sur le rivage avant que de se retirer, ou la lave refroidie d’un volcan. Au chausson de Ferraris, nous préférons la sandale d’Empédocle que, selon la légende, rejeta l’Etna dans lequel le philosophe s’était précipité.

Sur le plan politique, les nouveaux matérialismes, comme nous l’avons vu, ont inventé un féminisme capable de redonner un statut actif à la matière et à la nature même22. En revanche, quelle politique engage le réalisme spéculatif ? Accepter que le monde est ce qu’il est, que les objets ont des essences spécifiques hors relation (Harman), n’est-ce pas – comme l’écrivent Gianni Vattimo et Santiago Zabala – un « retour à l’ordre23 » ? Un retour à un monde où, croyait-on, la réalité n’était pas enchevêtrée, mais stable et identique à elle-même ? Il faut toujours craindre les restaurations qui se prennent pour des révolutions. Curieusement, il semble que le réalisme spéculatif soit souvent éloigné de la réalité politique. À ce titre, vaudrait pour symptôme le fait que ses tenants soient, pour la quasi-totalité, des hommes – et que certains ne s’embarrassent pas de reconnaître le travail de pensée féministe depuis les années 197024. C’est aussi pour cette raison que nous avons refusé de faire un dossier qui serait consacré seulement au « réalisme spéculatif » stricto sensu, et qu’il nous semblait important de le mettre en rapport avec les néo-matérialismes et les féminismes matériels qui constituent la matière occultée, la matière sombre du réalisme spéculatif – son objet refoulé. Parions sur l’émergence de spéculations qui sauront refuser la réalité et ses objets lorsque ceux-ci sont produits et imposés par les pouvoirs qui n’ont que faire de la justice.

Corpus spéculatif

Chacun des textes publiés dans ce dossier s’attache à articuler son propre effort spéculatif aux enjeux pratiques qu’il implique. Tristan Garcia montre la nécessité d’un principe ontologique « ultralibéral » : penser l’être le plus faible possible, de manière à ne le refuser à aucune entité. Ce premier principe permet de relativiser les métaphysiques que nous construisons, empêchant toute idéologie – ultralibérale ou autre – de s’ériger en absolu. Le texte de Tim Ingold se situe au point névralgique de divergence entre les ontologies orientées-objet (OOO) et les néo-matérialismes, puisqu’il propose de voir les objets comme des images secondes, dérivées, de matériaux qui se trouvent figés en eux. Selon Ingold, le « faire » artisanal permet de comprendre ce qu’est la matière en elle-même, à l’état processuel, et de sauvegarder ce rapport vivant aux matériaux contre les arraisonnements du travail à la production quantifiée et rentabilisée des objets. Le texte de théorie-fiction de Reza Negarestani – dont Simon Labrecque propose ici la première traduction française – prolonge le matérialisme processuel dans le sens de ce qu’il appelle « créativité lépreuse » : la lèpre y devient le modèle d’un corps en modelage continu. Inspirée par la figure d’Ahriman dans la démonologie zoroastrienne, cette imagerie horrifique de la lèpre inverse la hiérarchie normative entre la maladie et la santé, révélant la puissance de « sursanté » excessive du processus lépreux. Pour sa part, Karen Barad prend l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima comme modèle et révélateur de la réalité ultime de la matière. La plus petite unité matérielle – l’atome séparé – devient capable des effets de liaison les plus grands, unissant les êtres à travers l’espace et le temps. La catastrophe nous oblige ainsi à redéfinir l’espace-temps comme une seule réalité, à la fois matérielle et agentielle : un « espacetempsmatérialisant », suivant l’idée-force de K. Barad.

On verra ensuite comment les spéculations les plus théoriques engagent des positions éthiques et politiques, renouvelées et radicales. « Faites des Parents pas des Bébés ! » : c’est avec ce slogan que Donna Haraway nous invite à sortir de l’Anthropocène, afin de laisser place au « Chthulucène » – époque au long cours où s’enchevêtrent des temporalités multiples, des forces humaines et anhumaines – et de fonder une nouvelle cosmopolitique terrestre où les êtres humains se considèreront moins comme des « post-humains » que comme du « com-post ». Isabelle Stengers et Didier Debaise reprennent son idée de « respons-abilité » morale quant aux conséquences de notre action sur les êtres humains et non-humains pour lesquels elle importe. Soucieux de contrer ce qu’ils considèrent comme un danger formaliste propre au réalisme spéculatif, ils ancrent par ce geste la spéculation dans un pragmatisme permettant d’ouvrir le réel à des devenirs possibles. Dans un essai original d’ontologie de l’éthique, Levi R. Bryant cherche plus précisément à penser le rapport de l’être à ce non-être qu’est le devoir-être. Il définit le devoir-être idéal comme un futur fragile, qui à la fois oriente l’effort des corps pour se « déplier » dans le champ de monde d’où ils émergent, et menace en même temps ces corps de destruction et de mort. Ce souci éthique de vivre autrement est par ailleurs ce qui fonde l’intérêt objectif des récits de science-fiction, comme le souligne Barbara Glowczewski à la suite de Haraway ou de Meillassoux. À son tour, elle prend en charge une cosmopolitique dans ce texte consacré aux Aborigènes : ceux-ci montrent comment une ontologie de l’immanence peut – et doit – laisser sa place à l’extériorité, comment l’écosophie exige, matériellement et politiquement, de « se tenir debout avec les peuples autochtones ». Assumant pleinement l’inventivité matérielle et spéculative propre à la théorie-fiction, Nathalie Blanc propose une « fable matérialiste » digne du Chthulucène : si l’Anthropocène est l’ère où l’humanité digère la Terre, alors il est temps de se mettre à l’écoute de la Vere de Terre réelle et mythique, lombric des limbes qui, sous nos pieds et jusqu’aux étoiles, mange la Terre – « Imaginez ! Imaginez ! », nous dit-elle. L’imagination peut alors en effet tenir lieu d’authentique vision. Ce dossier se clôt par celle dont témoigne le regretté Pr Edmund Carpenter dans son testament intellectuel. Partant d’une réfutation symétrique du subjectivisme et des ontologies de l’objet, son manuscrit fait sentir comment la vision d’horreur que suscite une « Chose » inhumaine et inobjectivable peut se muer in extremis en merveille, lorsque notre subjectivité s’éprouve reliée à travers cette Chose enveloppante aux mille subjectivités des pierres, des plantes et des bêtes.

1 Roland Barthes, « Le bruissement de la langue » (1975) in. Le bruissement de la langue. Essais critiques IV, Paris, Seuil, 2015, p. 102.

2 Karen Barad, « Posthumanist Performativity: Toward an Understanding of How Matter Comes to Matter » in Signs, 28(3), 2003, p. 801 (notre traduction).

3 Roland Barthes, « De la science à la littérature » (1967) in Le bruissement de la langue, op. cit., p. 18.

4 Graham Harman, Prince of Networks : Bruno Latour and Metaphysics (Melbourne, re.press, 2009), p. 102 et p. 40 (notre traduction).

5 Quentin Meillassoux, Après la finitude, Paris, Seuil, 2006, p. 18.

6 Ibid., p. 21.

7 Graham Harman, Prince of Networks, op. cit., p. 22 (notre traduction). Ian Bogost assure que « l’OOO [l’ontologie orientée-objet] soutient que rien n’a de statut spécial, mais que tout existe également – plombiers, coton, bonobos, lecteur DVD et grès » (Ian Bogost, Alien Phenomenology or What It’s Like to Be a Thing, University of Minnesota Press, Minneapolis, 2012, p. 6 – notre traduction).

8 Tristan Garcia, Forme et Objet. Un traité des choses, Paris, PUF, 2010, p. 31.

9 Graham Harman, « On the Undermining of Objects: Grant, Bruno, and Radical Philosophy » in, sous la dir. de Levi Bryant, Nick Srnicek et Graham Harman, The Speculative Turn : Continental Materialism and Realism, re.press Melbourne, 2011, p. 22.

10 Levi R. Bryant, Onto-Cartography: An Ontology of Machines and Media, Edinburgh, Edinburgh University Press, 2014, p. 198.

11 Donna Haraway, Modest_Witness@Second_Millennium.FemaleMan© _Meets_OncoMouseTM: Feminism and Technoscience, New York, Routledge, 1997.

12 Jane Bennett, Vibrant Matter: A Political Ecology of Things, Durham, Duke University Press, 2010.

13 Elizabeth Grosz, « Feminism, Materialism, and Freedom » in, sous la dir. de D. Coole et S. Frost, New Materialisms. Ontology, Agency, and Politics, Durham, Duke University Press, 2010, p. 139-157.

14 Giovanna Di Chiro, « Ramener l’écologie à la maison » in De l’univers clos au monde infini, Paris, Éditions Dehors, 2014, p. 211.

15 Iain Hamilton Grant, Philosophies of Nature after Schelling, London and New York, Continuum, 2006, p. 13.

16 Steven Shaviro, The Universe of Things. On Speculative Realism (Minneapolis : Minnesota University Press, 2014, p. 12, 73, et 79.

17 Cindy Terrafere, Critique de la raison géologique. Éléments pour une métaphysique extraterrestre (à paraître aux Éditions Dehors). Parallèlement, Petra Smithson invente les mots-valises de « minérontologie » et de « minéritaire » pour forger l’idée-alliage que le minéral est à la fois le modèle ontologique ultime, et, parce qu’il soutient silencieusement notre propre être-debout, une ressource de soulèvement pour toute vie minoritaire sur Terre. Voir P. Smithson, Toward a Minerontology, (à paraître, 2017).

18 Reza Negarestani, Cyclonopedia. Complicity with Anonymous Materials, Re-press, 2008.

19 Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967.

20 Nigel Clark, Inhuman Nature. Sociable Life on a Dynamic Planet, SAGE, 2011, p. 36-50.

21 Maurizzio Ferraris, Manifesto of New Realism, Albany, Suny, 2012, p. 33 et p. 28-29.

22 Diana Coole et Samantha Frost, « Emerging Models of Materiality in Feminist Theory » in. New Materialisms, op. cit., p. 5.

23 Gianni Vattimo et Santiago Zabala, « In Social Life, We Know Truth through Human Relationships », 21 juin 2015 (http://bigthink.com/think-tank/stop-navel-gazing-and-return-to-the-great-outdoors).

24 Cf. l’entretien avec Rosi Braidotti sur ces questions : « Borrowed Energy », Frieze, 12 août 2014 (www.frieze.com/article/borrowed-energy).

Bisson Frédéric

philosophe, membre du comité de rédaction de Multitudes, a publié Comment bâtir un monde. Le Gai Savoir de Gustav Mahler aux Éditions Chromatika (Louvain-la-Neuve, 2011).

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011).