Entre archéologie et écologie. Une perspective sur la théorie médiatique

« Für diese neue Art, Geschichte zu erschreiben, gibt es nur eine Weise, einen Namen: Rekursion. »

[Pour cette nouvelle manière d’écrire l’histoire, il n’y a qu’un moyen, un seul nom : récursion]

Friedrich Kittler, 2009

 

 

Cet article propose une perspective sur la théorie des media à la croisée des approches de l’écologie médiatique – inspirée des travaux fondateurs d’Harold Innis, Marshall McLuhan et Neil Postman, mais aussi de la médiologie française de Régis Debray et Daniel Bougnoux – et de l’archéologie médiatique – inspirée de Friedrich Kittler, Jussi Parrika et Erkki Huhtamo. Avant de rentrer dans le vif du sujet, toutefois, une réflexion lexicale est nécessaire à clarifier ce dont on parlera : j’insiste à mettre en italiques le mot « media », car je considère qu’il est crucial de distinguer autant que possible divers sens et orthographes d’une constellation conceptuelle propre à mon propos. Le mot
/me.dja/ (dans sa transcription selon l’alphabet phonétique international) n’est en effet que la pointe d’un iceberg sémantique que les conventions orthographiques devraient nous permettre de faire fondre…

Dans son acceptation la plus générale, j’utiliserai le mot medium (au pluriel media), dans les deux cas en italiques, pour signifier les milieux, intermédiaires ou moyens de la communication, les opérateurs de médiation. L’usage de l’italique est nécessaire ici, car le mot en question provient du latin, où il possède tous ces sens. Je restreindrai ensuite l’usage du mot « médium » (au pluriel « médiums ») à son sens acquis au XIXe siècle, celui de « personne réputé douée du pouvoir de communiquer avec les esprits » (selon Le nouveau petit Robert de la langue française, édition de 2008). Il s’agit bien d’une restriction du sens du mot /me.djm/, un mot apparu en français au XVIe siècle et qui conservera son sens latin jusqu’au XIXe siècle. Selon le dictionnaire, le sens dérivé, d’intermédiaire entre les vivants et les esprits, daterait de 1853 et proviendrait de l’anglais. Enfin, toujours selon le sens du dictionnaire, je restreindrai l’usage du mot « média » (au pluriel « médias ») aux « moyens de diffusion, de distribution ou de transmission de signaux porteurs de messages écrits, sonores ou visuels » destinés à un public de masse. Ceci est conforme à l’étymologie très récente (1965) de ce mot en français, puisqu’il s’agit en fait de la francisation de l’américain « mass media ».

Plus que de simples conventions orthographiques, les précisions précédentes se veulent être autant de moyens de traduire trois axiomes fondamentaux pour penser l’écologie médiatique contemporaine :

1. Tous les media ne sont pas des médias. En d’autres termes, il existe des moyens, intermédiaires ou milieux de communication qui ne s’adressent pas à des publics de masse.

2. Les media peuvent fonctionner comme des médiums, en rendant disponible la pensée des morts, mais ceci n’est pas une condition nécessaire, et encore moins suffisante, à leur être-medium. L’écologie médiatique contemporaine concerne autant les vivants que les morts, et ne peut être rabattue exclusivement sur sa fonction mémorielle (pas plus que sur sa fonction de transmission, comme nous le verrons plus tard).

3. Le sens le plus général du mot « medium » caractérise ces entités, humaines ou non, comme des intermédiaires ou des milieux ; elles sont par définition entre. Lorsque cet « entre » est envisagé dans un sens téléologique, le mot « moyen de communication » devrait être privilégié. Ce n’est cependant qu’un sens parmi d’autres du medium, qui n’implique pas nécessairement une causalité finale. À l’inverse nous verrons que la cause formelle est cruciale pour saisir, dans un sens au moins, l’écologie médiatique contemporaine.

 

De l’écologie médiatique

Mon recours à la notion d’écologie médiatique s’inscrit dans plusieurs traditions académiques bien établies qui semblent avoir diffusé de manière globale, ou tout du moins autant en Amérique du nord qu’en Europe. Comme Lance Strate (2006, p. 4-5), je préfère parler de champs d’études [fields of study] que de discipline, d’école, de théorie ou de paradigme. La diversité de ces champs, leur relative absence de communication, ne milite pas pour un statut paradigmatique (aux deux sens centraux décrits par Kuhn, 1983 ou repris par Agamben, 2008), mais plutôt pré-paradigmatique (Nystrom, 1973, cité par Strate). Faute d’espace, je m’en tiendrai ici à conjuguer deux approches centrales des études de l’écologie médiatique : la nébuleuse nord-américaine (fédérée par Neil Postman) qui en revendique le nom, et la médiologie française (autour de Régis Debray), qui m’en paraît très proche.

Certains, dont Neil Postman, son principal défenseur américain, attribuent la paternité de la notion d’écologie médiatique à Marshall McLuhan (Postman, 2006, p.65), et d’autres… à Neil Postman (Lum, 2006, p. 9). Dans sa conférence en hommage au comte Alfred Korzybski, Gregory Bateson (1970) employait déjà la notion d’une « écologie des idées » qu’il attribuait à Sir Geoffrey Vickers. Quoi qu’il en soit, il me semble que l’on peut aisément dater cette idée de la fin des années 1960, tant les résonances de la notion d’écologie semblent caractériser cette période. Postman attribue cependant l’origine moderne de cette notion au biologiste Allemand Ernst Haeckel, qui l’utilisait pour qualifier « les interactions entre les éléments d’un environnement naturel » (Postman, 2006, p. 62). La médiologie française, quant à elle, renvoie l’introduction de la notion de « milieu », premier pas vers une « écologie culturelle », au « XIXe siècle, avec Lamarck et Darwin [qui] a importé la notion de milieu de la mécanique dans la biologie » (Debray, 2009, p. 18). Mais en tant que mouvement de grande ampleur, c’est bien dans les années 1960 que l’écologie a pris son essor, en particulier à la suite de la parution en 1962 de l’ouvrage pionnier de Rachel Carson, Silent Spring.

Le lien avec Krozybski est loin d’être fortuit ici, puisque selon Postman, l’écologie médiatique, c’est-à-dire l’étude des media en tant qu’environnements, n’est rien d’autre que « la sémantique générale poussée à l’extrême » [General Semantics writ large] (Postman, 1974). Dans sa propre conférence en hommage à Korzybski, Postman indiquait en effet qu’il n’avait fait qu’améliorer la carte fournie par le comte polonais, qui selon lui, « souffrait d’une très curieuse et paradoxale obstruction de sa vision : il ne voyait pas que les media devaient être considérés comme des langages et de ce fait il n’avait pas réfléchi sérieusement à comment leurs structures influencent les perceptions et valeurs d’une époque historique donnée » (Postman, 1974, ma traduction). Dans le même ordre d’idées, la médiologie française se réfère ainsi au livre « fondateur » d’André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole(1964), pour établir cette isomorphie medium/langage dans la perspective d’une anthropologie, ou mieux d’une anthropogénétique : « le préhistorien », écrit Debray au sujet de Leroi-Gourhan, « a établi que la langue et l’outil sont «l’expression de la même propriété de l’homme» » (Debray, 2009, p. 20, citant Leroi-Gourhan, 1964, p. 196).

Ce passage par la technique, propre à l’humain paraît-il, devient le passage obligé de la nature à la culture, de l’écologie naturelle à l’écologie culturelle : au milieu du passage, les media, ces techniques singulières, ces dispositifs de mise en abyme – et en abîme. Guattari insistera plus tard dans l’évocation de l’enchevêtrement de ses Trois écologies : « l’écologie environnementale devrait être pensée d’un seul tenant avec l’écologie sociale et l’écologie mentale, à travers une écosophie de caractère éthico-politique » (Guattari, 1989, quatrième de couverture). C’est dans ce sens qu’Erich Hörl conclut aussi aujourd’hui, en évoquant le fait que « ces constatations programmatiques témoignent de la cristallisation progressive d’une sémantique nouvelle autour du concept d’écologie, chargée de décrire la condition technico-médiatique contemporaine – en même temps qu’elles font apparaître combien le concept d’écologie est à l’évidence lui-même pris dans un processus de déplacement, de transformation et de reformulation » (Hörl, 2012, p. 81).

Il faut, entonnent les médiologues à l’unisson, reposer la question des techniques du sens : « en nous montrant l’articulation entre une représentation symbolique efficace (organisatrice) et une innovation technique, la médiologie en effet réfère la pensée à l’outil, et l’outil au corps, siège du sens » (Bougnoux, 1991, p. 35). La médiologie française a emboîté le pas à Régis Debray qui l’a placée dès ses origines dans l’ordre de la transmission, dont elle représenterait « le point de vue » propre : elle regroupe « tout ce qui a trait à la dynamique de la mémoire collective », elle consiste « à transporter une information dans le temps », elle « a un horizon historique, et pour socle de départ, une performance technique (via l’utilisation d’un support) » (Debray, 2000, p. 3). Encore faut-il, corrigera Louise Merzeau (2009a), se méfier des « oppositions rigides entre deux polarités », comme la polarité originelle instaurée par Debray (communiquer/transmettre).

Dans ses « Notes Toward an Intellectual History of Media Ecology », Casey Man Kong Lum résume la tradition de recherche de l’écologie médiatique en trois propositions théoriques :

« 1) La forme symbolique d’un medium impose les caractéristiques du code dans lequel le medium présente l’information […] et les structures qui organisent les symboles. De la même manière, la structure physique d’un medium renvoie aux caractéristiques de la technologie qui porte le code et les contraintes physiques pour l’encodage, la transmission, le stockage, la réception, le décodage et la distribution de l’information;

2) L’ensemble unique de caractéristiques physiques autant que symboliques de chaque medium induit un ensemble de biais qui lui est propre ;

3) Les media de communication induisent diverses conséquences psychiques ou perceptuelles, sociales, économiques, politiques et culturelles, qui sont relatives aux biais intrinsèques de ces media. » (Lum, 2006, p. 32-33, ma traduction)

 

Lum souligne par ailleurs que ces trois propositions théoriques doivent être situées au sein d’une perspective plus large qui décrit un continuum allant du déterminisme technologique doux au déterminisme dur [soft and hard determinisms] et centré sur la symbiose culture/ technologie, « une perspective pour envisager la culture humaine en tant que résultante des interactions mutuellement transformatives entre les gens et leurs technologies ou media » (Lum, 2006, p. 34, ma traduction).

Ainsi, en considérant les media comme des langages, l’intuition originale de Postman ne faisait que développer la thèse de Korzybski en ajoutant la technologie – et plus précisément les technologies de l’intellect (Goody, 1979 ; Lévy, 1990) – dans l’équation. En d’autres termes, la perspective de l’écologie médiatique insiste sur les formes et les conséquences de la médiation linguistique, et donc sur les configurations techniques (à la fois en que processus et en tant que résultat) de ses formes d’expression. Neil Postman avait d’ailleurs rebaptisé l’hypothèse de Whorf-Sapir « l’hypothèse Sapir-Whorf-Korzybski-Ames-Einstein-Heisenberg-Wittgenstein-McLuhan-EtAl.… selon laquelle le langage n’est pas qu’un simple véhicule pour l’expression, mais qu’il en est aussi le chauffeur : ce que nous percevons, et donc pouvons apprendre, est une fonction de nos processus langagiers » (Postman et Wiengratner, cité dans Strate, 2006, p. 51, ma traduction). Selon Lance Strate (2006, p. 86), Louis Forsdale, le professeur de Neil Postman, considérait même que la compréhension que McLuhan avait des media n’était essentiellement qu’une extension de l’hypothèse de Whorf-Sapir.

Mais par-delà la référence aux penseurs des médiasphères révolues, des périodes antedatadiluviennes (avant le déluge de données numériques), l’écologie médiatique contemporaine actualise une équation originale :

écologie x cybernétique = milieu2.

Il existe un effet de synchronicité qui élève au carré ce que le milieu est venu à signifier. Par-delà les outils, les techniques et les dispositifs, l’écologie médiatique contemporaine découvre à nouveau (re-invente peut-être) une nouvelle organisation du monde où tout n’est que flux, processus, patterns : « Là où nous croyions traiter avec des choses il faut considérer des flux ; remplacer les causes ponctuelles par les systèmes et les interactions ; entre les êtres stables introduire la dialectique, les boucles récursives, en bref la pensée communicationnelle » (Bougnoux, 1991, p. 23). Insistons donc : cette écologie n’est pas métaphorique, une simple translation d’une méthode, du vivant (organismes) au psychique (idées), ou comme les simples d’esprits voudraient nous le faire croire, des gènes aux mèmes… Non, foin de linéarité, incipit la boucle étrange, car récursive, où nul ne peut discerner l’effet de la cause : à partir de là, tout n’est que « cycle sans fin, aux spirales toujours recommencées » (Debray, 2009, p. 13).

 

De la nécessité de la cause formelle pour l’étude des media

L’évocation de boucles récursives, cycles sans fins et autres spirales, de même que l’emprunt d’un vocabulaire biologique (hybridation, symbiose), ancrent l’écologie médiatique dans une pensée cybernétique qui témoigne de son actualité. La boucle, avec son qualificatif technique de rétroaction [feed-back], est en effet un des deux concepts centraux – avec le code – de la synthèse cybernétique (Bardini, 2011, p. 68‑70). Née avec le recyclage du régulateur équipant les antiques moulins à eaux sur les premiers moteurs à vapeur, et en particulier sous la forme du régulateur à boules du moteur de James Watt, la boucle de rétroaction a aussi envahi dès le XIXe siècle la pensée biologique. Gregory Bateson a en effet noté qu’Alfred Russel Wallace, le co-inventeur de la théorie de la sélection naturelle, avait lui-même réalisé, et ce dès 1856, que le principe de la sélection naturelle « est exactement celui du régulateur centrifuge du moteur à vapeur, qui contrôle et corrige toute irrégularité presque avant même qu’elle ne se présente » (Bateson, 1980, p. 47, ma traduction). Cette convergence conceptuelle est restée centrale dans la pensée médiatique, comme en atteste cette remarque de Friedrich Kittler – un des théoriciens les plus marquants de la médiologie allemande de la fin du XXe siècle : « les machines, et particulièrement les machines intelligentes contemporaines conçues par [Alan] Turing en 1936, ne sont pas là pour nous autres humains – nous sommes pour ainsi dire construits à trop grande échelle –, mais c’est plutôt comme si la nature, cette resplendissante, cognitive partie de la nature, retro-agissait sur elle-même. » (Kittler, 2003 cité dans Whintrop-Young, 2011, p. 79, ma traduction)

Cette convergence cybernétique possède deux caractéristiques fondamentales pour la pensée de l’écologie médiatique contemporaine : (1) elle renouvelle la conception de la causalité mobilisée dans ces études, et (2) elle en appelle à une conception différente de la temporalité.

En ce qui concerne la causalité, la plupart des analyses médiologiques revendiquent une forme de causalité différente de la classique relation de cause à effets. Cette causalité, ou cette logique, ou encore cette échelle temporelle, à l’image de la boucle de rétraction, sont souvent qualifiées de « non linéaire » (Bougnoux, 1991, p. 40), de « récursive » (Lévy, 2009, p. 30) ou de « circulaire » (Merzeau, 1999). Ceci permet souvent aux médiologues de récuser les accusations de « déterminisme technologique » pour revendiquer au contraire une logique de la co-constitution ou de la co-production de la société (ou des rapports sociaux) et de la technique : « l’espace des circulations dont nous traitons n’est pas à régime mécaniste(une cause, un effet) mais systémiste (circularité cause/effet/cause) […] le lien causal entre une technique et une culture n’est ni automatique ni unilatéral » (Debray, 2000, p. 87-88).

Il revient à Marshall McLuhan d’avoir le premier rapporté ce changement de logique à la notion aristotélicienne de « cause formelle » (McLuhan, 1976). Son fils Éric a précisé cette question dans un ouvrage récent (McLuhan et McLuhan, 2011). Dans sa préface à cet ouvrage, Lance Strate résume parfaitement cet argument :

 

« McLuhan, avec les autres chercheurs de l’écologie médiatique, a été accusé d’être technologiquement déterministe. Et bien que le déterminisme technologique ait souvent été utilisé comme un argument épouvantail pour discréditer McLuhan et les autres sans la considération qui leur est due, il est facile de tomber par force d’habitude ou par manque d’alternatives facilement accessibles, dans le langage déterministe de la cause à effet. Ainsi, on finira par dire, comme par une sorte de raccourci, que l’étrier est la cause du féodalisme, de la même manière que nous pourrions dire que l’évolution nous a fait marcher debout. Pour les écologues médiatiques comme pour les biologistes, nous comprenons cette sorte de langage comme un raccourci voire même une forme de poésie utilisée pour représenter des phénomènes bien plus complexes. Cette complexité peut être bien mieux représentée par le concept de cause formelle que par celui de cause à effet (aussi connu sous le nom de cause efficiente) ; la cause formelle est la causalité des propriétés émergentes, la causalité que les écologues médiatiques ont souvent en tête lorsqu’ils considèrent l’impact du changement technique sur les individus et les sociétés, sur la communication, la conscience et la culture. » (Strate, 2011, p. ix-x, ma traduction)

 

La circularité de la cause formelle, qui fait en sorte que « le contenant «stylise» le contenu » (Huygue, 2009, 83) correspond au mieux aux visées théoriques de la médiologie, et en particulier dans sa conception de la technologie ou des rapports société/technologie. Si comme l’affirme Bougnoux (1991, p. 410), « la relation de l’outil à l’usage n’est pas linéaire (causale), mais écologique », il convient de rectifier cette parenthèse en précisant : causale, si, mais pas sur le mode efficient, mais bien plutôt sur le mode formel. Ou pour le dire de manière encore plus claire, formel, dans la mesure où « la cause formelle est affaire d’effets et de forme structurelle, pas de jugements de valeur […] Puisque les causes formelles sont cachées dans l’environnement, elles exercent leur pression structurelle par intervalle et interface interposée avec tout ce qui se trouve dans leur territoire environnemental » (Marshall McLuhan, 1975, cité dans McLuhan et McLuhan, 2011, p. 129-130, ma traduction). Ce n’est que dans, et par, son usage de la causalité formelle que l’aphorisme le plus célèbre de la médiologie – « le medium est le message » (McLuhan, 1964 [1968], p. 25] – peut être vraiment compris.

Les media ne sont qu’une forme technique de construction de la réalité sociale, mais cette forme a ses spécificités, au niveau de ses dispositifs, et donc aussi au niveau des interactions qu’ils habilitent et/ou contraignent, c’est-à-dire enfin aux formes d’usages qu’ils permettent. Seule l’analyse formelle et causale (quand même), pourra, c’est le pari médiologique et donc triplement écologique (comme le voulait Félix Guattari), rendre compte de l’enchevêtrement contemporain des formes médiatiques, de l’intermédialité (Gaudreault et Marion, 2000) constitutive de l’hypersphère contemporaine.

 

Une méthode doublement récursive : l’archéologie médiatique

L’aspect probablement le plus contre-intuitif, mais aussi le plus problématique, du recours à la causalité formelle est la temporalité qu’elle mobilise. Pensez donc ! Un temps à l’envers, où, en quelque sorte, l’effet précéderait la cause. C’est pourtant bien la temporalité à l’œuvre, si l’on en croit les médiologues et autres écologues médiatiques : « les effets sont consciemment rendus accessibles sous la forme de découverte ou d’invention en tant que nouvelles causes, autant équipement que logiciel », écrivait Marshall McLuhan dans son texte précurseur (McLuhan et Nevitt, 1973, dans McLuhan et McLuhan, 2011, p. 43). Et les médiologues d’insister : « la médiation revient en arrière pour habiter du dedans le message, qui n’existe pas indépendamment de ses médiums et milieux de transmission. Qui n’est pas le point de départ mais le résultat de son propre processus de transmission » (Debray, 2009, p. 19).

C’est ici, je pense, que s’impose un embryon de discours de la méthode. Si les médiologues, ou du moins les médiologues français, rabattent leur médiologie sur « le temps de la transmission » (Debray, 2000, p. 1-32), et que cette temporalité est le temps circulaire des causes formelles, le temps des techniques médiatiques, encore faut-il mettre en œuvre une conception adéquate de l’historicité – « une histoire jalonnée d’émergences » (Bougnoux, 1991, p. 29). Comment rendre compte de ces émergences qui font et défont l’histoire, et comment ainsi articuler temporellement l’écologie médiatique ? Ici s’impose une ontogénétique, et donc une méthode.

La réponse vient à mon sens de la médiologie allemande (et en particulier des travaux de Friedrich Kittler, 1990, 1999 et 2015, même si celui-ci a finalement récusé l’appellation d’archéologie médiatique pour les qualifier), à partir des travaux séminaux de Michel Foucault (1966, 1969), et dans ses prolongements dans ce que l’on appelle maintenant, enfin depuis peu, l’archéologie médiatique (Huhtamo et Parikka, 2011 ; Parikka, 2012). Je propose ici d’en faire ressortir les spécificités et les nécessités, à partir d’un concept emprunté à Friedrich Kittler : la récursivité (Winthrop-Young, à paraître).

 

Récursivité 1. Histoires du présent, ou l’insoutenable permanence du nouveau.

Si les vieilles technologies ont un jour été nouvelles (Marvin, 1988), il est permis de se demander jusqu’à quand les nouveaux mediavont l’être. La réponse est probablement, « perpétuellement », et ce dans un sens au moins : « La nouveauté d’un dispositif par rapport aux précédents, nous l’appelons son actualité, notre actualité. Le nouveau, c’est l’actuel. L’actuel n’est pas ce que nous sommes, mais plutôt ce que nous devenons, ce que nous sommes en train de devenir, c’est-à-dire l’Autre, notre devenir-autre. Dans tout dispositif, il faut distinguer ce que nous sommes (ce que nous ne sommes déjà plus), et ce que nous sommes en train de devenir : la part de l’histoire, et la part de l’actuel. » (Deleuze, 1988) Si les nouveauxmediasont perpétuellement voués à être remédiés (Bolter et Grusin, 1999), leur archéologie inverse récursivement les chaines de ces re-médiations en repliant leurs effets sur leurs matérialités : ces histoires du présent, qui partent du présent, de la perpétuelle nouveauté de l’actuel, remontent les chaines des causalités formelles et retrouvent du nouveau à chaque étape, comme autant de phases de la nouveauté. Un actuel quelconque sera ainsi récursivement constitué de l’ensemble des phases de nouveautés, non pas passées, mais rendues contemporaines de cet actuel dans la mesure où elles contribuent à sa nouveauté. Ce qui compte c’est le mouvement qui part de l’actuel pour le retrouver, toujours le même et différent, dans ces matérialisations antérieures, enfouies dans les épaisseurs de la médiation. En d’autres termes passer de l’archéologie du discours (Foucault, 1969) à l’archéologie de ces supports en tant que participant de ces conditions de possibilité, sans s’y confondre, à une spirale près (les discours/réseaux de Kittler,Aufschreibesysteme, littéralement les systèmes de notation).

Récursivité 2. Des conditions de possibilité aux conditions d’existence aux conditions de médialité (le règne de la félicité).

Foucault, dans un geste post-structuraliste, proposait de passer des conditions de possibilités aux conditions d’existence du discours (Foucault, 1969, p. 115). L’archéologie médiatique propose de revenir aux conditions de possibilité sous la forme des conditions de médialité, c’est-à-dire aux conditions qui permettent au discours de prendre forme, elles-mêmes formellement déterminées par les conditions techniques des supports. À chaque étape, les causes formelles, elles-mêmes récursives, déplacent le problème et évitent « l’échec méthodologique de l’archéologie » : « l’idée bizarre de régularités qui s’autorégissent », qui est le symptôme de cet échec chez Foucault selon Dreyfus et Rabinov (1984, p. 126), n’est en rien bizarre si l’on accepte que la causalité qu’il mobilise est formelle et non efficiente, c’est-à-dire récursive. Ainsi, il est possible de comprendre, contrairement à ce qu’en disent Dreyfus et Rabinov, comment une archéologie étendue, descriptive et non herméneutique, peut en effet mobiliser « une efficacité causale des règles qui régissent les formations discursives », sans pour autant « hypostasier illégitimement les régularités formelles qui décrivent ces formations et en faire leurs conditions d’existence » : une efficacité causale formelle et non pas une efficacité causale efficiente. Car comme le dit Brian Massumi, « les règles déterminent le jeu [de langage, ici] du point de vue formel mais elles ne le conditionnent pas (elles sont sa cause formelle, non sa cause efficiente) » (Massumi, 1998, p. 123). Ceci ne consiste en aucun cas à retomber dans « l’illusion formalisatrice » que Foucault décrit comme « s’imaginer que les lois de la construction [d’une science, ou du savoir] sont en même temps et de plein droit des conditions d’existence » (Foucault, 2001, p. 756). Les conditions de médialité sont aux conditions d’existence ce que celles-ci sont aux conditions de possibilité, ce qui boucle une boucle de rétroaction sans tautologie, mais plutôt sur un mode quasi tautologique. Dans ce « quasi » se tapissent la médiation et la remédiation, la perpétuelle production du nouveau que l’on nomme « actuel » : quelque chose est déplacé au passage, dans le cercle de la boucle régulatrice, quelque chose se transmet ; « car le langage se confond avec son propre fonctionnement et y cache, pourrait-on dire, son secret » (Rosset, 1997, p. 57).

 

Récursivité2. La boucle-mémoire débouclée par la boucle même.

Mais que se passe-t-il justement, quand l’actualité, la nouveauté des pratiques médiatiques est elle-même organisée sur le principe opérationnel de la récursivité ? Que se passe-t-il lorsque la discrétisation du temps, en plus d’être un artefact de méthode (de la méthode archéologique ou anarchéologique – Zielinski, 2006), devient le mode opérationnel de l’artefact lui-même ? Marshall McLuhan s’avouait pessimiste dans une interview dans les colonnes du magazine américain Wired, en l’occurence un sacré médium, dont il est par ailleurs le Saint Patron : « l’efficacité de l’âge de la machine ne peut rien découvrir qui en vaut la peine, maintenant » (Wolf, 1996, p. 187, ma traduction). Un entretien avec McLuhan en 1996 ? Même Wikipediasait que celui-ci est mort en décembre 1980… Dans l’en-tête de l’article, l’interviewer vendait la mèche : « L’une après l’autre, de petites allusions, confirmées par des tiers, naguère proches de McLuhan, convainquirent Wolf que si son correspondant n’était pas McLuhan lui-même, c’était un bot programmé avec une maîtrise de la vie de la biographie de McLuhan et de son inimitable perspective à en donner le frisson » (ibid., p. 129, ma traduction). En d’autres termes, une machine à écrire a été programmée pour générer du « nouveau » McLuhan, dont la perspective est pourtant tenue pour « inimitable » par celui-là même qui est censé le passer à la question ! Et pire encore, cette machine s’avère pessimiste sur ses propres capacités à découvrir quoi que ce soit, par excès d’efficacité. Comme disent les Américains : period.

 

Références

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Bardini Thierry

Professeur titulaire et directeur du département de communication de l’université de Montréal. Il est ingénieur agronome (École Nationale Supérieure d’Agronomie de Montpellier, 1986) et docteur en sociologie (Paris X Nanterre, 1991). Il a publié entre autres ouvrages Bootstrapping. Douglas Engelbart, Coevolution, and the Origins of Personal Computing (Stanford UP, 2000) et Junkware (University of Minnesota Press, 2011).