Entre destruction néolibérale et construction du commun : le pouvoir des quartiers

Pourquoi luttons-nous après la fin de l’apartheid ? Tout simplement pour reconstruire les structures de la communauté. Mais sans les vieux schémas gauchistes. Nous avons besoin de lutter moins pour la révolution que pour une vie humble et décente. Mais bien sûr cela nous amène à nous confronter au système capitaliste. Ce que certains avaient l’habitude d’appeler, de manière un peu méprisante, « la lutte pour le pain et le beurre », a pris une force constituante réelle.

Bon nombre de ces communautés comptent 80 % de chômeurs : huit personnes sur dix ne travaillent pas et ne travailleront sans doute jamais. C’est leur vie. Comme les pauvres ne disposent pas des structures organisationnelles sophistiquées des syndicats, ils doivent se battre pour s’accrocher à ce qu’ils ont et n’ont aucune réticence à s’engager dans l’illégalité, et il y a une grande quantité d’innovation. Cette volonté d’une vie digne implique des choses très basiques : l’amour, le respect, la considération, la liberté d’aller et venir autour du quartier.

La nouvelle politique est faite par des familles qui participent en tant qu’habitants, y compris le lumpen, la racaille, le proto-gangster, la mère célibataire, les jeunes enfants et les tantes — les inorganisables — et personne n’est hors du coup.

Ces collectifs veulent s’occuper de reconstruire les vies brisées, de jouer un rôle dans les cérémonies civiles et religieuses, et même de se prononcer sur qui devrait faire partie de l’équipe nationale de cricket. Ils règlent des conflits communautaires assez sérieux et sollicitent la charité et des ressources extérieures d’une manière très sophistiquée. Ils semblent bien insérés dans la fabrique de la vie quotidienne des townships au point que, même après un boom d’activité de trois ou quatre mois, quand une nouvelle crise arrive, se tenir dans leurs rangs tient chaud.

Le paysage de la résistance après la libération nationale

La libération nationale est gorgée d’impulsions contradictoires, et il est quelquefois très difficile aux gens de s’y retrouver. Il ne s’agit pas d’histoire ; il ne s’agit pas seulement de tuer le grand monstre. À l’intérieur de la grande lutte, le terrain est miné et travaillé par tant de chauvinisme et de nationalisme étroit qu’il pourrait tourner facilement au parti unique fasciste et xénophobe. Autrefois il y avait un manque de démocratie complètement justifié par les nécessités opérationnelles : des ordres étaient donnés et exécutés, presque comme dans une usine. Quelquefois les mouvements de libération nationale fonctionnent de la même manière que le personnel exécutant des entreprises.

Maintenant, une part de la construction des mouvements communautaires consiste à désapprendre les vieilles manières de faire les choses. Le fait que les mouvements communautaires engendrent plus de relations horizontales et ne déifient pas leurs leaders est très important.

En Afrique du Sud, la manière dont vous serrez la main ou levez le pouce dit de quelle famille vous êtes, du Congrès panafricain, de l’ANC ou d’un mouvement de la conscience noire. Après la fin de l’apartheid beaucoup d’entre nous ont dû se défaire d’anciennes affiliations politiques, sont devenus un temps étrangers, isolés, et ensuite nous avons reconstruit quelque chose et nous nous sommes habillés complètement différemment, et avons marché contre les personnes aux côtés desquelles nous avions marché auparavant, et avec qui nous avions partagé nos cellules de prison.

Abandonner les idéologies politiques est difficile ; couper la part de votre identité qui dépendait de l’appartenance à une clique ou à une foi particulières est encore plus difficile. Dans ce nouveau mouvement, il y a un besoin de rompre avec cela et avec la politique politicienne. C’est comme marcher contre vos parents : leur envoyer des pierres, les abandonner et les insulter.

Au début les mouvements communautaires rassemblaient presque 80 % des femmes, tout simplement parce qu’elles avaient été les premières à subir les ravages du néolibéralisme. Les allocations familiales et les aides pour la garde d’enfant, par exemple, ont été supprimées, et elles ont été les premières exclues des emplois tandis que le renchérissement des services publics sévissait.

Dans toute la ville de Durban, les femmes sont celles qui travaillent dur, du lundi au dimanche, pour 65 ou 75 dollars. Le niveau des besoins pour une femme seule avec un enfant est d’environ 230 dollars, ce qui est, pour le coup, vraiment de la pauvreté. Aussi sont-elles devenues membres du mouvement pour boycotter le paiement des services municipaux. Elles sont très dociles sur leur lieu de travail, car elles veulent leur paie, mais elles sont militantes dans la communauté pour ne pas payer l’eau et l’électricité. Elles économisent sur leurs salaires, créant un revenu social par leur action, quand elles disent : « Ce foutu État veut que les gens gagnent 65 dollars, mais il veut qu’ils en paient 105 en loyer, eh bien, nous allons prendre à l’État ces 40 dollars en ne payant pas. » Dans la traduction de l’expérience vécue en activisme, les femmes sont le vrai pouvoir.

Quand des jeunes gens arrivent, ils apportent leur propre style d’action — ils veulent de la musique, de la danse, puis quand ils en ont assez ils font des choses plus militantes. Ils s’occupent très peu du CV des anciens membres d’organisations armées et de tous ceux qui ont de longues histoires de lutte. Ils s’intéressent à ce qui se passe là, tout de suite, et ont un flair merveilleux face aux platitudes des politiciens et autres figures d’autorité.

Bien sûr, les jeunes gens sont toujours fascinés par le dealer local, le gangster, l’artiste rappeur, et ainsi de suite, et ils trouvent un sens aux choses plutôt comme cela qu’à s’ennuyer dans la lutte à l’ancienne. La jeunesse continue de s’organiser, et les mouvements de jeunes sont importants dans certains endroits ; par exemple les Vulumanzi, ou garçons de l’eau, sont un groupe de jeunes qui apprend aux autres à se reconnecter à l’eau.

Une culture militante pauvre et non raciale

L’Afrique du Sud est vue comme une société noire et blanche. Les gens sont « dits » : « dit “indien” », « dit “de couleur” », « dit “zoulou” », comme si nous pouvions balayer 300 ans d’histoire en mettant « dit » devant ces mots. Comme on a séparé la rubrique Noire et qu’il y a eu une floraison de toutes les sortes d’ethnicité les plus étranges, nous avons essayé de construire une sorte de non-racialisme culturel.

Récemment le Forum des citoyens concernés (un regroupement informel de mouvements communautaires de Durban) et le Mouvement des sans-terre se sont engagés dans des marches communes pour essayer de faire un pont par-dessus la division entre rural et urbain. Jeunes et vieux, rural et urbain, familles et travailleurs migrants qui ont perdu leurs terres après des décennies de travail dans les mines ont envahi l’Hôtel de ville de Durban. Pour au moins un moment, la masse informe fut une multitude chantant « À bas l’ANC ».

Nous partons d’événements traditionnels importants, comme la rébellion Bambata de 1906 et Diwali, par exemple, et les quartiers participent complètement, car ce sont des tentatives directes de repenser ce qu’est l’Afrique du Sud. Bambata n’est pas célébré comme un quelconque chef zoulou, mais comme quelqu’un qui fut un brillant et brave combattant contre le colonialisme, et qui fut par conséquent, même dans les communautés indiennes, plus aimé que Gandhi. Ici les histoires se confondent avec la lutte contre l’impérialisme — et non avec l’accommodement avec lui.

Beaucoup de gens de ce qu’on appelle la gauche décrient les mouvements communautaires de manière très cynique, parce que leur militantisme n’est pas palpable — ils ne se battent pas sur des barricades, ils ne bâtissent pas la Commune de Paris ; ils ne connaissent pas exactement la différence entre le FMI et la Banque mondiale, et se fichent de la connaître. Mais ce que nous faisons, c’est de construire nos quartiers, ce qui est aussi sûrement anti-Banque mondiale que n’importe quelle manifestation ou résolution venant d’un atelier d’ONG.

À Chatsworth, M. Mhlongo fut ce qu’ils appellent un détonateur dans le secteur. Il surveillait les voitures des gens, et les gens le surveillaient en échange. Quand les agents de sécurité de la municipalité et la police vinrent expulser sa famille, plus de 150 personnes, surtout des femmes, les chassèrent. Elles bloquèrent les escaliers qui menaient à son appartement. Il y eut des coups de feu et des gaz lacrymogènes, et aux moins six inculpations, mais les résidents ont réussi à empêcher les évictions. Ce ne fut pas simplement une bataille pour Mhlongo, mais pour leur dignité collective comme êtres humains. C’est cela la beauté des quartiers, l’idée de le partager avec les autres et de se défendre les uns les autres ; quelque chose de beau et de précieux est né.

La lutte en Afrique du Sud ne vise pas les Mc Donald’s. C’est une sorte de lutte plus gutturale, plus frontale, qui ne consiste pas seulement à défendre ce qu’on a. En n’autorisant pas l’État à recouvrir les coûts et à privatiser, on le force à de plus grandes formes d’oppression encore, et alors la division devient encore plus forte. On dit au FMI et à la Banque mondiale : « Nous ne pouvons pas admettre ces politiques, parce que dans nos ghettos le néolibéralisme n’est tout simplement pas possible. »

L’article « logement » dans notre Constitution dit que l’habitat locatif doit être procuré par les municipalités et l’État. Alors que c’est un acte à valeur constitutionnelle, ils vendent cet habitat en excluant les gens ou en forçant les plus pauvres à acquérir des titres de propriété, ce qui fait émerger des corporations de logement. Ces corporations, constituées de membres de la communauté, se retrouvent obligées de forcer à payer ou d’expulser ceux qui ne peuvent pas. C’est une division entre les pauvres et les encore plus pauvres car les plus pauvres ne peuvent pas payer, et se retrouvent obligés d’habiter d’autres maisons, loin à l’extérieur de la ville, là où ils pourront être matés et ne seront plus un problème. Certains d’entre eux ont vécu dans le même appartement depuis 35 ans (forcés à vivre là par l’apartheid), et sont vieux, leur communauté est là et ils n’ont pas l’intention de la quitter.

En même temps, comme l’État amenuise ses réserves d’entretien et d’aides pour les plus pauvres et privatise à tout va, on a besoin de plus en plus d’argent pour survivre. L’eau et l’électricité sont coupées, les parcs, qui étaient autrefois des espaces publicssont aujourd’hui entourés de fil de fer barbelé et les enfants du quartier ne peuvent plus y jouer. Les gens qui ont accès au parc sont pauvres eux aussi, mais ils érigent des barrières et les gardent jalousement. Le fait qu’ils deviennent propriétaires fait émerger un processus de séparation dans la communauté, et la lutte devient individualisée parce que les espaces de vie sont privatisés.

La faillite de l’État paternel

On croyait qu’un État développementiste produirait une générosité, que les maisons pousseraient comme des champignons, que des robinets d’eau seraient installés…

Le gouvernement n’autorise pas les gens à le faire eux-mêmes en leur donnant des rudiments pour construire des maisons, bitumer des routes, planter des parcs. Ce genre de gouvernement opère une « démobilisation » par laquelle vous votez une fois tous les quatre ans, et vous attendez, vous attendez, vous attendez, et la figure du père, — hier Mandela, aujourd’hui Mbeki — est censée résoudre les problèmes. Mais nous sommes fatigués des figures paternelles.

Nous avons le sentiment que l’État ne réussira pas, et les gens tissent des relations au niveau local. Des liens incroyables sont construits entre des gens qui imaginent un nouveau monde. C’est des petites choses, mais ce sont de très grandes choses.

Ce qui ce passe maintenant est très désorientant pour les gauchistes à l’ancienne — cette apparition timide et croissante d’agents sociaux sans grandes déclarations, sur la nationalisation par exemple, et qui ne veulent pas de leaders pour les représenter.

Les leaders dans les communautés sont des gens qui peuvent n’avoir jamais été à l’école, mais ce sont des figures puissantes parce qu’ils sont très enracinés. Ce ne sont pas des leaders arrogants, et les gens ont très peu d’illusions sur la valeur intrinsèque du leader en tant qu’individu.

Si une maison se vide, ce n’est pas le conseiller municipal qui va décider qui va l’occuper, c’est la communauté. Ils prennent quelqu’un dans la rue et lui donnent un toit. Nous sommes réellement en train de créer des zones libérées, d’une certaine façon. Les gens disent : « Les conseillers gagnent plein d’argent mais ils n’ont pas de travail. »

Les conseillers deviennent redondants parce qu’ils ne se préoccupent pas des choses nécessaires, des emplois, de mettre les gens dans les maisons. Les gens se confrontent à leur propre misère en occupant des champs et en vendant le produit de leurs jardins. Ce n’est pas aussi répandu que le vol d’eau et d’électricité, mais ça existe.

L’événement international qui a eu le plus de résonance pour nous est sans doute la situation en Argentine. Quelques personnes d’ici sont allées là-bas et ont rencontré les piqueteros et nous avons tous été surpris en entendant parler de leurs tactiques d’action directe. Dans nos propres discussions nous allions doucement dans cette direction, et étions en train de découvrir l’efficacité physique et symbolique de ce type d’action.

La vraie nature de la lutte argentine nous fascine ; cela sort des syndicats bureaucratiques et des ONG presque autant que des parlementaires de gauche. C’est basé sur une lutte qui n’est pas captée et définie par les dogmes de gauche, mais qui semble centrée sur les expériences et les désirs du peuple, qui a un beaucoup plus grand accès à la direction de la lutte que ce à quoi nous avions été habitués[1.

Seattle aussi : apprendre que même dans la gueule de la bête de l’Apocalypse les gens se révoltent et inventent donne plein d’énergie.

Nous avons brisé l’idée qu’il y a une opposition entre légal et illégal — être illégal est quelque chose de romantique. Les gens portent maintenant des banderoles qui disent « Arrêtez d’écraser les pauvres, espèces de bâtards », et il n’y a plus de sentiments qu’on doive être rétablis dans notre dignité.

Les gens ne sont plus solidaires avec l’Afrique du Sud comme pendant la lutte contre l’apartheid. Ils luttent là où ils sont, et cela fait une différence d’enfer. Ils sont toujours en train de construire dans des circonstances très difficiles, et ils sont enfermés, blessés, battus. De bien des façons à ce niveau c’est une rencontre d’égaux. Le type de solidarité est très différent de la solidarité contre l’apartheid ; la relation n’est pas tellement sur le fond — boycotter les produits d’Afrique du Sud à Chicago, ou des choses comme ça. Les gens disent « Boycottez les produits américains ». Les gens prennent leur situation en main et disent « Nous n’allons pas vivre par procuration et être les parasites des luttes d’autres peuples ; nous arrivons avec la lutte et nous y retournons. »

Les gens ici font leur histoire et se la racontent pour la première fois, pas l’histoire de Mandela, mais les vraies vies de Sud-africains ordinaires. Ils racontent comment ils ont vécu la transition et ce qui leur arrive maintenant.

Les pauvres d’Afrique du Sud sont prêts pour lutter une fois de plus. Ils feront l’histoire. À nouveau.

Traduit de l’anglais par Anne Querrien.

Desai Ashwin

Intellectuel, éditorialiste, professeur et activiste impénitent, il est l’auteur de Arise Ye Coolies (Impact Africa Publishing, 1996) ; South Africa : Still Revolting (Madiba Publishers, 1999) ; Blacks in Whites : A Century of Cricket Struggles in Kwazulu-Natal (University of Natal Press, 2002) ; We Are the Poors : Community Struggles in Post-Apartheid South Africa (Monthly Review Press, 2002).