Entre storytelling et contre-fictions

l’activisme mystificateur

Le storytelling est à la mode. Depuis le best-seller de Christian Salmon consacré à la façon dont managers, politiciens et publicitaires nous « racontent des histoires » pour mieux exploiter notre force de travail, capter nos intentions de vote ou nos préférences de consommation, la méfiance règne envers des machines narratives identifiées à des « machines à formater nos esprits[1] ».

Cette dénonciation repose sur deux prémisses largement partagées. D’une part, on accuse les histoires racontées d’être des fables « leurrantes », faites pour travestir la réalité ; d’autre part, on les accuse de caresser dans le sens du poil le système dominant (consumériste, capitaliste, néolibéral, sécuritaire, etc.), et donc de jouer pleinement le jeu de « la société du spectacle ». Sous cette lumière accusatrice, le storytelling nous noie dans un bouillon d’illusions trompeuses, parfaitement alignées sur la reproduction ou l’exacerbation de notre oppression.

À première vue, les contre-fictions échappent à cette définition péjorative du storytelling, en ce qu’elles visent à court-circuiter la reproduction des logiques oppressives qui nous aliènent (s’opposant frontalement à la seconde prémisse évoquée ci-dessus). Le statut de la fictionalité est toutefois plus complexe, et pourrait permettre des rapprochements suggestifs entre storytelling et contre-fictions.

Relevons d’abord que, dans le monde anglo-saxon, le storytelling est analysé non seulement comme un moyen de faire gober des salades aliénantes, mais également comme un outil d’activisme politique. Des syndicalistes mobilisent la force des récits pour aider des employés de maintenance latinos à raconter l’histoire de leur exploitation, de leur résistance et de leur lutte victorieuse, donnant ainsi à leur expérience exemplaire une force de rayonnement capable de se répandre comme une fièvre contagieuse. On peut multiplier les exemples d’un tel storytelling contre-systémique, dont les histoires sont faites pour catalyser des résistances à l’exploitation ainsi que des inventions de micropolitiques alternatives[2].

Ce « contre-storytelling » se distingue toutefois nettement des contre-fictions en ce qu’il prétend se contenter de mettre en forme narrative des histoires réelles (véridiques, vécues, authentiques). C’est ce qui fait sa force, qui est la force d’une exemplarité déduisant le possible à venir du réel avéré : si, hier, nous avons pu mettre à genoux notre multinationale en allant agiter nos balais devant son quartier général, vous pouvez faire plier la vôtre demain, grâce à l’inspiration et au savoir que vous transmet le récit que nous vous communiquons aujourd’hui. Ce véridisme est toutefois aussi ce qui fait le talon d’Achille de tout storytelling : tout le monde sait très bien, avant même d’avoir ouvert le moindre ouvrage de théorie littéraire, que les récits simplifient, embellissent, arrangent, voire travestissent toujours un peu la réalité qu’ils prétendent décrire. On ne raconte jamais une histoire (même celle qu’on a le plus authentiquement vécue) sans se mettre dans la position de celui qui « raconte des histoires », avec tout le flanc que cela prête à un juste soupçon.

Le récit d’une grève fictive relève-t-il encore du storytelling ? Les contempteurs de la machine à formater les esprits peuvent facilement revêtir l’uniforme des grands prêtres du soupçon, et souligner que toutes « les histoires qu’on nous raconte » relèvent peu ou prou du leurre de la fiction. Pour leur répondre, les apologistes de la puissance des fictions peuvent prétendre liquider la fausse question de la véridicité en revendiquant un statut ouvertement fictionnel pour les fables qu’ils nous proposent. Une frontière étanche serait ainsi maintenue entre un storytelling toujours suspendu à une prétention de véracité, et des contre-fictions toujours explicites dans leur statut revendiqué de dépassement des limites du donné par la vertu de l’imagination fictionnelle.

La position la plus intéressante pourrait toutefois se situer ailleurs que dans ces deux polarités trop clairement catégorisées. Le terrain privilégié des contre-fictions serait peut-être à trouver dans des gestes hybrides de « véridisme fictionnel », tels qu’on les trouve dans les hoax/canulars de Luther Blissett, de Serpica Naro, des Yes Men ou de Banksy[3]. Plus que dans la mythomanie de fictionnaires illuminés, c’est peut-être dans la mystification qu’il faut aller chercher un instrument activiste particulièrement efficace dans notre société du spectacle, précisément en ce qu’il déjoue l’opposition binaire entre les reflets véridiques du donné et les utopies de doux rêveurs déconnectés de la réalité.

Les contre-fictions les plus stimulantes seraient alors à chercher du côté des dispositifs poétiques qui brouillent la distinction entre documentaire et fiction (tels que ceux qu’analyse Christophe Hanna dans un ouvrage récent[4]) et du côté de récits qui, quoiqu’explicitement fictionnels, mettent sous nos yeux la mystification effectivement à l’œuvre dans notre réel en train de se faire. On peut penser ici au film Le Direktor de Lars von Trier, où un acteur est engagé par une entreprise pour exécuter les gestes vides du capitalisme prédateur, ou à la pièce D’un retournement l’autre de Frédéric Lordon, qui rejoue la tragi-comédie de nos récentes crises financières, affublées des grandes pompes de l’alexandrin classique. Dans tous ces cas, la mystification et la mise en scène de la mystification permettent d’articuler la part de fiction qui agit effectivement dans le réel avec la charge de réalité investie dans les histoires qu’on se raconte.