Externalités africaines

Les articles rassemblés dans cette Mineure sont à l’image de l’urgence à faire de l’Afrique un laboratoire des technologies de pointe pour changer les formes du moment contemporain. L’Afrique est une articulation d’espaces et de lieux où tout un spectre de technologies (financières, judiciaires, socio-culturelles, numériques) est imaginé, testé, affiné à travers leur application aux problématiques les plus pressantes et les plus vitales : le développement économique, l’innovation dans la finance et la communication, le travail, l’expansion urbaine, les conflits violents, l’exclusion sociale.

Il ne s’agit pas simplement de l’instrumentalisation des biopolitiques et de la nécropolitique, des formes du gouvernement des vivants et des morts. La technologie en elle-même est la matrice dans laquelle la vie se développe, la matrice où s’épanouissent les subjectivités, les communautés, les formes de vie et où elles explorent de nouvelles dimensions de l’être, profondément cosmopolites et abstraites, tout aussi bien qu’absolument localisées et concrètes.

Extraction, extraversion, externalité

De ce point de vue, les articles qui suivent étudient la gestion des multitudes dans l’Afrique contemporaine. C’est un domaine où se rencontrent les dimensions transnationales, nationales et régionales de ce pouvoir qui associe les autorités politiques issues de la haute modernité, de la postmodernité et des « coutumes » et qui régule la politique de la vie et de la mort sur le continent : les stratégies du travail, de la production et de la consommation, les modalités de l’extraction et du transfert de la valeur, les tactiques du conflit et de la guerre, l’infini labyrinthe des règlements judiciaires et les sinuosités des normes économiques et des paramètres.

Le politique en Afrique est un champ d’expérimentation où toute une économie politique fondée sur l’excès, sur la part maudite de la société gère les populations grâce au matériel et au symbolique, à l’éthéré, au numérique et au concret, grâce à des technologies qui mesurent, examinent et valorisent la vie humaine.

Le politique en Afrique est aussi un champ où les souverainetés privées et publiques s’entremêlent. De multiples autorités gouvernementales se disséminent et se recoupent sur le terrain, à mesure que le monopole de la violence, le contrôle du territoire et l’installation ou le déplacement des populations les segmentent. La modulation locale de matérialités et de temporalités multiples, comme un travail du négatif, motive et contrarie les téléologies linéaires des lois internationales, du développement ou de l’accumulation capitalistes.

En tant que telle, l’Afrique est à l’avant-garde des expériences de la mondialisation, alors que les stratégies d’extraversion, qu’elles soient monétaires, religieuses ou liées à la politique et à la guerre, sont constamment réinventées et brassées. Alors que des mouvements nativistes centrifuges cherchent le lien à la terre et au sol, d’autres, les tourbillons centrifuges majoritaires des tactiques locales, de la machine à rêver de l’utopie et de la programmation dystopique, sont à la recherche d’un point de vue externe, pour s’échapper ou résister en s’appuyant sur l’extérieur, sur une représentation plus large, plus inclusive du monde.

C’est la généalogie des navires négriers, des bateaux ivres et des satellites. C’est la trajectoire historique de l’extraversion forcée, du colonialisme qui revient à présent sous un autre visage, alors que les multitudes sont en quête de liberté dans un combat à mort, en quête de créativité, de nouvelles compositions de formes et de nouvelles configurations du temps comme subjectivité. C’est une histoire qui va du Congo, propriété d’un seul, au Congo d’aujourd’hui, vaste entreprise minière d’extraction de tungstène et du cobalt, ces minéraux qui sont utilisés pour produire des téléphones et des tablettes en Chine ; une histoire qui va jusqu’à l’utilisation de ces mêmes téléphones dans l’économie de consommation et d’échange de l’Afrique périurbaine, jusqu’aux plus grandes réserves d’uranium du monde qui fabriquent l’électricité de l’Europe, jusqu’à l’économie digitale de la finance et de la communication qui opère à partir des infrastructures de la mégalopole africaine. C’est l’histoire des 20 milliards de dollars américains, venus de quatorze pays africains, déposés obligatoirement à la Banque de France depuis 1945, pour garantir que le franc CFA puisse toujours être converti en franc puis en euro. C’est l’histoire des flux immenses de la dette envers le nord, payée par un continent de plus en plus gouverné par les agences judiciaires internationales et leurs tribunaux. Mais c’est aussi l’histoire des multitudes qui résistent, de l’incroyable, inextinguible force des peuples d’Afrique, des travailleurs et des paysans, des pasteurs et des prêtres, des artistes qui imaginent sans cesse différemment de nouvelles versions du futur, qui pourraient bien réfuter, une fois pour toutes, l’éternel retour du même.

Essais sur l’Afrique et le politique

Les articles qui suivent cherchent à examiner les régimes du politique dans l’Afrique d’aujourd’hui, à interroger la notion selon laquelle le politique en lui-même peut être saisi, appréhendé ou situé, afin de nous permettre de voir ses multiples facettes de façon transparente et directe. Ainsi, si le politique est par nature un kaléidoscope, il en va de même du dilemme de l’Afrique. Comment sa pluralité de territoires et de langues, sa multitude de frontières et de formations culturelles peuvent être représentées comme une totalité, comme un espace unique ? Quel serait l’esprit unique de ce continent ? Comment, à l’instar de la collision des atomes, pouvons-nous en saisir les effets, tangibles ou intangibles ? Quelles intrications locales et translocales, à travers des réseaux finis et leurs lignes qui se croisent, créent cet objet perceptible que nous appellerions la politique africaine ?

Toute tentative qui viserait à décrire analytiquement les contours du politique en Afrique paraît être condamnée à devenir cette carte tristement célèbre dont la surface correspond à l’intégralité du territoire qu’elle représente. Les auteurs rassemblés dans ce dossier entreprennent de répondre à ces questions à partir de points de vue très différents. Conçus comme une série de revendications, ces articles abordent la question de la politique africaine dans plusieurs dimensions. Ils explorent des horizons nouveaux de la pensée pour défricher une question clé : comment le pouvoir politique peut être matérialisé dans le réel dans des sociétés où l’effectivité de la gouvernance échappe à la comptabilité et à la responsabilité et où la production et la consommation de la valeur demeurent impossibles à calculer ?

Il est une idée à la croisée des approches présentées ici. Dans la mesure où le politique est le résultat de subjectivités qui interagissent, le mode de la politique africaine peut être compris comme la résolution partielle d’un nombre fini d’effets intangibles ou incalculables. Composé des reliquats de l’économie, de la jurisprudence, des corpus de la connaissance moderne et traditionnelle, ainsi que d’objets matériels, le politique en Afrique est un royaume fragmenté de temporalités mêlées qui avancent vers l’extraversion, qui cherchent à s’exiler vers l’ailleurs et l’au-delà et qui s’efforcent de conquérir l’autonomie, l’émancipation et la liberté.

Traduit de l’anglais
par François-Ronan Dubois

Abdul-Karim Mustapha

Membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes. Il a, entre autres, publié des articles dans les domaines des subaltern studies, de l’esclavagisme, de la psychoanalyse. Il a également le co-édité The philosophy of Antonio Negri (volume 1/2005 et volume 2/2007).

Juan Obarrio

Professeur associé à l’Université John Hopkins (USA), est l’auteur de plusieurs livres dont Spirit of the laws in Mozambique (2014), Corps étranger (2014), A matter of time : a secret state of things in Northern Mozambique (en préparation). Il est coéditeur de African futures : essays on crisis, emergence, possibility (2016).