Exterritory Project

Traduit de l’anglais par Caroline Soyez-Petithomme

Dans le langage juridique, le terme «extraterritorialité» renvoie aux fondations des Relations Internationales. Bien que les premières concessions d’extraterritorialité remontent à l’Antiquité, le terme s’est forgé à la fin du XVIIIe siècle avec l’établissement du système moderne Européen d’État-nation et le changement de perception de la souveraineté qui est alors passé du personnel au territorial. Il reste ainsi le signifiant de la construction artificielle de ces relations. Bien que le concept ait pris diverses significations et manifestations, il possède deux définitions classiques : la première signifie être hors des frontières et des lois d’un état, la seconde être à l’intérieur de l’état mais au-delà de sa juridiction.

Exterritory Project a commencé pendant l’été 2009 alors que nous poursuivions notre recherche sur les frontières et les concessions hyper-nationales. Nous cherchions un lieu pour projeter la compilation Wild West composée de vidéos d’artistes du Moyen-Orient qui réfléchissent sur ces mêmes problématiques. Nous étions à la recherche d’un espace neutre, aucunement connoté par une quelconque appartenance nationale. Les eaux extra-territoriales, espace situé à seulement 11km des côtes, semblaient indiquer une zone autonome contournant les lois des territoires et autorisant, au moins temporairement, l’ajournement de clauses arbitraires. Les zones extra-territoriales sont celles où les hommes deviennent égaux devant la loi. De cette manière, elles permettent d’imaginer, même si de façon temporaire, une suspension des constructions sociales et des formes de contrôle politique.

Dans la tradition occidentale, la zone des eaux extra-territoriales avait été établie en fonction de la distance de feu des canons depuis les côtes en direction de la mer. Travaillant sur les notions développées par Hugo Grotius, diplomate du XVIIe siècle, originaire de Delft – l’un des premiers à avoir débattu du terme «extra-territorial» dans les relations entre les états – nous pouvons affirmer que dès le début, l’extra-territorialité a eu simultanément un sens politique et économique. Au sens habituel du terme, l’espace extraterritorial désigne l’espace physique entre des nations et l’espace entre des cultures. En effet, plus qu’une démarcation d’un espace physique, ce terme peut être étendu et impliquer un espace mental. Il offre un point de départ pour appréhender les différentes façons par lesquelles un espace physique et mental se construit, à travers les barrières et les limites à la production de nouveaux savoirs.

Les frontières de l’extraterritorialité ne sont pas claires. Elles constituent un lieu d’imagination, éphémère et en changement constant. Alors que la façon de penser le territoire est profondément liée aux idées de nation et de nationalisme, l’extraterritorialité se retrouve dans l’histoire de la piraterie et de la pensée utopiste. Tandis que le territoire se présente comme un continuum complet et ostensiblement naturel, l’espace extra-territorial est fragmenté par sa nature même. Il est fondamentalement basé sur le mouvement et sur un potentiel qui indique ce qui existe au-delà de la distribution spatiale.

Puisque l’espace maritime extra-territorial ne peut pas être distribué, il ne peut être ni approprié, ni possédé, il ne peut donc pas non plus être colonisé. Les eaux extra-territoriales ne sont pas, dans une certaine mesure, économiques ; leur possession ne s’achète pas. En outre, si le territoire définit ses frontières selon les technologies de guerre et d’actions, il est possible d’affirmer que l’extraterritorialité commence là où la technologie de l’armement, même de façon purement symbolique, est neutralisée.

Le projet a débuté par le souhait de rassembler des artistes et penseurs venant de zones de conflits où ces rencontres sont déniées. Elles ne peuvent actuellement avoir lieu que sous les auspices d’un tiers pays, principalement en Europe ou aux États-Unis. En 2010, nous avons prolongé Exterritory par un projet collaboratif à durée indéterminée dont le but est de fournir une plateforme pour produire et partager du savoir, de la pensée critique et diverses formes artistiques et culturelles. Notre objectif repose à la fois sur une élaboration théorique et sur la création réelle de lieux indépendants, temporairement affranchis de l’emprise des constructions sociales et politiques, de telle sorte que ces constructions puissent être repensées. Nous essayons de créer un nouvel espace d’exploration culturel qui se concentrera sur différents aspects de la notion d’Exterritory (langage, pouvoir, Loi, nationalité, identité etc.).

Notre présentation du projet en septembre 2009 a significativement suscité une attention internationale. Le concept d’un «exterritoire» parle à un grand nombre d’artistes, commissaires et penseurs qui ont manifesté leur intérêt pour collaborer avec nous. Les neuf mois suivants, nous avons travaillé à la production du premier événement – une flottille pour les eaux extra-territoriales autour du Moyen-Orient. Celle-ci devait permettre la présentation d’œuvres de plus de cinquante artistes et commissaires internationaux offrant chacun une interprétation personnelle de l’expérience de l’«Exterritoire».

L’événement a eu lieu en juin 2010 sous la forme d’un trajet à bord des flottilles naviguant dans les eaux extra-territoriales de la Méditerranée. Au cours de cet événement, deux douzaines de participants venus du monde entier se joignirent à nous pour tenter d’interpréter la notion d’«Exterritoire». Partant des côtés d’Israël, les participants ont exposé plus de 50 oeuvres et organisé des programmes explorant la notion d’«Exterritoire» par des médias aussi divers que la performance, l’installation, la vidéo, et le son.
Une semaine avant la date de départ prévue, les militaires israéliens attaquèrent un bateau d’aide turc qui se rendait à Gaza, tuant ainsi neuf civils. Depuis les élections de 2006 qui ont amené le Hamas au pouvoir, Israël impose un blocus à la bande de Gaza interdisant toute entrée par voies terrestres, aériennes ou maritimes. L’attaque israélienne contre la flotte turque eut lieu dans les eaux extra-territoriales, soulevant une fois de plus – de manière extrêmement réaliste – les questions qui nous préoccupent dans le contexte de ce projet. Après cet événement, l’importance de réaliser ce projet devint plus clair. Malgré le danger réel qu’implique la mise en scène de cet événement nous avons décidé de nous mettre en route pour ce voyage qui a été suivi en ligne par plus de 7000 spectateurs. Au cours de l’événement, nous avons projeté des vidéos sur les voiles des bateaux et mis à la mer des flotteurs sur lesquels le public a pu voir des oeuvres exposées à bord. Une série de discussions et de conférences se sont déroulées en mer et ont été diffusées sur la radio marine (VHF). De plus, des séries de projections d’œuvres sur écran se sont déroulées sur les cabines de sauveteurs des différentes plages où les bateaux amarraient. Le projet avait pour but de devenir une plateforme en transit, utilisant les espaces extraterritoriaux (à la fois théoriques et physiques) comme le lieu possible d’une pensée et d’une production critiques dans différents champs de la culture.

Exterritory est une tentative de créer une situation alternative pour la rencontre, la recherche, la discussion et la création artistique, mais aussi pour développer un réseau de connections intellectuelles et professionnelles qui dépassent les politiques nationales et les hiérarchies sociales. Les espaces extra-territoriaux nous intéressent parce qu’ils constituent un potentiel unique d’espace qui échappe à toute imposition spécifique à une idéologie ou à un langage. Ils devraient ainsi nous servir d’arène pour examiner dans quelle mesure l’art contemporain peut être défini comme «extra-territorial». Notre but est aussi de créer de nouveaux récits sur des désidentifications et des politiques qui n’appartiennent à personne.

Le projet tente d’explorer ce point de rencontre ainsi que les images extra-territoriales : tandis que les images territoriales reposent sur la nostalgie de l’intégralité, toujours atteinte à travers les frontières établies et les obstacles érigés, l’image de l’extra-territorial consiste en des différences qui ne sont pas définies de façon binaire. Il semble qu’assez souvent, l’espace extra-territorial s’oppose à l’instinct de désidentification de l’implantation. Alors que le territorial s’offre comme une solution pour l’organisation de l’espace, l’extra-territorial existe comme une image qui subvertit la capacité à s’attribuer le territoire, tel un indicateur de recherche constante.

Ruti Sela & Maayan Amir

Maayan Amir est née en 1978, elle vit et travaille à Tel Aviv, Israël. Elle est artiste et commissaire indépendante. Elle prépare actuellement une thèse au département d’études artistiques interdisciplinaires de l’Université de Tel Aviv. Elle enseigne les pratiques curatoriales au Sapir Academic College et a publié un livre sur le cinéma documentaire israélien en 2008. Ruti Sela est née à Jérusalem en 1974. Elle vit et travaille à Tel Aviv, Israël. Elle enseigne l’art et la vidéo à l’Université de Haifa et à l’Institut Avni. Elle est diplômée d’une licence avec de la Bezalel Academy et d’un Master du département de cinéma de l’Université de Tel-Aviv. Ruti Sela et Maayan Amir ont exposé du 11 juin 31 juillet 2011 à la Kadist Art Foundation à Paris. Fondation privée créée en 2001 la Kadist a pour vocation de contribuer à promouvoir l’art contemporain à travers la constitution d’une collection et l’organisation d’expositions et de résidences dans ses espaces de Paris et San Francisco. Kadist souhaite participer activement à la diffusion et aux échanges internationaux de l’art contemporain. Par ces différents programmes, Kadist exprime son engagement auprès d’artistes qui définissent par là même son identité artistique.