Faire attention les uns aux autres

L’éthique du care a contribué à modifier une conception dominante de l’éthique, de ce que nous nous devons les un(e)s aux autres : l’attention à autrui, la sollicitude, le souci des autres, ces trois traductions du terme anglais care évoquent des caractéristiques morales qui ont été traditionnellement identifiées comme « féminines ». Ce mouvement a introduit des enjeux éthiques dans le politique, et placé la vulnérabilité au cœur de la morale. La priorité donnée à la vulnérabilité (humaine mais pas seulement) sur les définitions, les critères ou les frontières de l’humain, du droit, de l’éthique, subvertit les valeurs dominantes. Elle révèle le caractère « androcentré » de ces idéaux prétendument universels que sont l’autonomie, l’impartialité, la liberté. L’autonomie des uns est toujours assurée par le travail des autres. L’impartialité nécessite la prise en compte des fragilités spécifiques des un(e)s et des autres. La liberté n’est rien si on n’a aucune capacité réelle d’action, faute de moyens et de soutien.

L’éthique du care constitue ainsi un changement radical dans la perception et la valorisation des activités humaines, et appelle notre attention sur ce qui est juste sous nos yeux mais que nous ne voyons pas, par manque d’attention. Elle vise à transformer la nature même du questionnement moral et du concept de justice. Le centre de gravité est ainsi déplacé, du « juste » (abstrait) à l’« important » (concret) – à ce qui compte mais que nos habitudes comptables condamnent au mécompte. Cela dévoile la tromperie d’une « valeur travail » construite sur un déni de la masse des invisibles, relégué(e)s dans les coulisses d’un monde de l’emploi qui veut les ignorer – et les dévaloriser. Le caredévoile en fait lesfondements réels, dans le travail d’autrui, de l’autonomie morale et politique. Ce déni de la masse de travail mobilisée pour garantir l’indépendance de certains est bien le déni des activités de care, mais aussi de la vulnérabilité des dominants. Les plus « assistés » parmi nous sont ceux qui ont le plus d’assistant(e)s : les dirigeants, ministres et autres PDG.

L’éthique du care s’appuie sur une analyse des conditions historiques qui ont favorisé une division du travail en vertu de laquelle les activités de soins ont été socialement, politiquement et moralement dévalorisées. L’assignation des femmes à la sphère domestique a renforcé le rejet de ces activités et de ces préoccupations hors de la sphère publique, les réduisant au rang de sentiments privés dénués de portée morale et politique.

Prendre en compte le care, c’est aussi reconnaître le travail du care, pris dans un ensemble de transformations sociales, comme la féminisation des migrations transnationales, les transformations des modes capitalistes d’organisation du travail. C’est attirer notre attention sur une réalité ordinaire : le fait que des personnes s’occupent d’autres et veillent au fonctionnement ordinaire du monde. Le fait aussi que, sans ce travail, c’est l’ensemble de la vie ordinaire qui est menacé, comme le montrent les situations de désastre ou de vulnérabilité totale où la vie est à nu et doit être « soignée ».

Le concept de care a joué un rôle de révélateur social et politique du caractère restreint des conceptions libérales de la vie sociale : la vulnérabilité et l’interdépendance contestent l’abstraction d’êtres humains indépendants, dont la confrontation raisonnée – bientôt médiatisée par les marchés ou les joutes électorales – serait à l’origine du lien social. Le care fait aussi apparaître la responsabilité du monde occidental par rapport aux populations « au loin », qui nous sont liées de toutes sortes de façon et dont nous sommes inséparé(e)s.

L’éthique du care est féministe, et tous nos gestes politiques gagneraient à devenir-femmes : à se méfier de la testostérone et des pulsions guerrières. Intégrer les voix des femmes dans les définitions de la vie morale et politique est bien affaire d’élargissement du public et d’intégration de l’ordinaire et du contingent dans la préoccupation publique. C’est aussi une revalorisation du sensible et de l’attention à autrui, dévalorisés car associés (idéologiquement) au féminin. L’éthique féministe ne visait pas une réhabilitation des « sentiments moraux » mais a mis l’accent sur la revendication des sentiments comme subversion concrète des hiérarchies abstraites de la pensée morale et politique. L’étape politique suivante est la démocratie du care, la structuration de la vie ordinaire par des rapports de care comme assurant l’entretien d’un monde humain et social – un entretien à entendre dans les deux sens de conversation et de conservation.

Les politiques du care appellent à plusieurs gestes parallèles. Redéfinir la citoyenneté, non par des critères de naissance ou de « culture », mais par les liens de care. S’occuper d’autrui, c’est être citoyen.Prendre en compte la vulnérabilité de tous les habitants de la terre et donc celle des animaux non-humains qui portent le fardeau de l’humanité. Penser le care à différentes échelles et ne plus éviter l’idée de responsabilité, pour repenser la justice au niveau mondial – ce que les citoyens des pays riches doivent à ceux des pays pauvres. C’est la relation, le fait d’être en relation, qui crée la responsabilité. Enfin, reconnaître l’importance des relations partiales mais robustes, par opposition aux liens universels mais creux. La partialité n’est pas un obstacle à une éthique globale : elle en est la racine pratique.