Faire avec Gaïa : pour une culture de la non-symétrie

La nature désigne toujours quelque chose mais dans son rapport avec autre chose. Cet autre chose est éminemment variable. Le rôle de la nature comme répondant de jugements qui sont à la fois hiérarchisants et moraux ne cesse d’accompagner les sciences modernes, mais que cela ne se déduit jamais des sciences modernes. Aujourd’hui elle s’inscrit dans de nouveaux contrastes, dans de nouvelles oppositions qui mettent en scène des natures multiples, profondément enchevêtrées et historiques, ce qui ne nous donne pas une nature neutre. Le plus bel exemple directement lié à Gaïa est l’effet de serre. Nos interventions, même si elles relèvent d’un temps très court, pourraient provoquer un bouleversement des régimes qui pourtant se sont établis selon des temps longs. Nouvelle figure de la nature avec Gaïa, elle doit être respectée parce que nous dépendons d’elle, non pas au sens où elle serait respectable comme une déesse, mais au sens où elle est sensible voire même chatouilleuse. Cette nature, au sens où l’on pourrait la définir une fois pour toute, où elle aurait une identité, où elle permettrait d’opposer ce qu’elle est à l’humanité, cette nature n’existe pas. L’autre nature n’existe pas plus au sens objectif. Mais est plus intéressante car elle est prise dans l’historicité humaine. Elle existerait au sens où elle nous oblige à penser, à négocier, à prendre en compte, à imaginer, à faire attention sans que nous devions dire, elle pense, elle négocie, prend en compte, imagine, négocie, fait attention. Nous devons penser, négocier, prendre en compte, imaginer avec quelque chose qui n’en fait pas autant. Il s’agit là du début d’une culture de la non-symétrie. S’il est quelque chose que la nature Gaïa nous apprend, c’est que c’est à nous de faire attention parce que le fait que le régime d’interdépendance actuelle nous convienne n’est pas du tout un privilège de ce régime. Gaïa n’a pas de raison d’être accrochée à un quelconque faire attention à nous, c’est nous qui devons faire attention à elle. Non-symétrie veut dire cette situation extrêmement intéressante : la nature nous intéresse alors que nous n’intéressons pas la nature.

Nature always refers to something inasmuch as it relates to something else. This « something else » is highly variable. The role of Nature as the respondent of judgements which are both hierarchical and moral is always present in modern science, without thereby being deducible from modern science. Today it presents new contrasts, new oppositions which involve multiple natures, interlinked and historical, which does not result in anything like a neutral Nature. The best example, linked to the idea of Gaia, is the greenhouse effect. Our interventions, even if they take place over a very short period of time, might disturb situations which arose over very long periods. Gaia is a new figure of Nature which must be respected because we are dependent on her, not in the sense that she must be respected as a goddess, but in the sense of her sensitivity. Now, a Nature that could thus be defined once and for all, with an identity that could be opposed to humanity’s, does not exist. Nature in the other sense does not exist objectively either, but is more interesting because it participates in human historicity. It exists in the sense in which it forces us to think, negotiate, take into account, imagine, take note without saying that Nature, too, thinks, negotiates, takes into account, imagines, and takes note. We must think and imagine with something that does not do so. This is the beginning of a culture of non-symmetry. If Nature as Gaia teaches us something, it is that we must take care : the fact the current regimen of interdependence suits us is in no way a privilege of this regiment. Gaia has no innate reason to care about us ; rather, we must care about her. Non-symmetry, then, is this interesting situation in which Nature interests us while we do not interest her.
Pour accéder à l’article d’Isabelle Stengers, ouvrir le document PDF

Stengers Isabelle

Chargée de cours à l'Université de Bruxelles. Ses travaux ont d'abord porté sur le problème de la physique confrontée aux problèmes du temps et de l'irréversibilité, (avec I. Prigogine La nouvelle alliance, et Entre le temps et l'éternité), puis sur la question des sciences (L'invention des sciences modernes, et Histoire de la chimie, écrit avec B. Bensaude-Vincent). Elle développe aujourd'hui une perspective constructiviste tant dans les questions scientifiques (Cosmopolitiques, L'hypnose en magie et science) que philosophiques (Penser avec Whitehead) et politiques (La sorcellerie capitaliste, écrit avec Philippe Pignarre) Membre du comité de lecture de Multitudes.