Finance, instabilité et gouvernabilité des externalités

Voilà plus de trente-cinq ans désormais que le capitalisme est sorti d’une régulation fordiste et keynésienne. La date est très précise : à la rencontre des Açores le 14 décembre 1971, la France, allié remuant des États-Unis, remuant sur le plan du système de l’étalon de change or[1], accepte l’abandon de la convertibilité du dollar en or. C’en est donc fini pour les pays ayant accumulé des réserves en dollars de la possibilité de les convertir en or (doctrine Rueff). Cela tombe bien pour la France qui, tout occupée à digérer la secousse de Mai 1968, n’a plus d’excédents à convertir. Les États-Unis ne laissent d’ailleurs pas le choix à l’ensemble de leurs alliés, y compris la République fédérale d’Allemagne : le bouclier de l’OTAN et les bases installées sur le territoire de cette dernière valent bien, comme pour le Japon, que les bons du Trésor américains soient souscrits régulièrement et conservés comme réserves.

Le premier passage à un régime d’instabilité : la prise de pouvoir de la finance (1971-1985)

Désormais, la manipulation du taux de change entre les monnaies devient la méthode favorite des gouvernements pour faire face à l’inflation par les coûts du travail. Le rapport salarial ne peut plus être contenu dans les limites des progrès de productivité comme cela avait été le cas durant la régulation keynésienne. Les coups de boutoir des ouvriers-masse dans les grandes usines créent à l’époque dans toute l’Europe occidentale une situation d’insubordination endémique, insaisissable parce que jamais transformée en alternative institutionnelle négociable.

La grande idée de Keynes : la classe ouvrière, variable exogène qu’il fallait gouverner en n’attaquant jamais son niveau de salaire nominal (rigidité des salaires à la baisse), était née de la réaction de la grève des mineurs anglais en 1926, face à la restauration de la parité or de la livre sterling par Churchill, un an plus tôt[2]. Déjà dans des problèmes de convertibilité des monnaies.

En 1971, c’est encore à travers la question de la convertibilité des monnaies et donc à l’échelle internationale et globale que se joue la situation interne. Depuis 1968, la France est avec l’Italie un maillon fragile du capitalisme ouest-européen. Le Royaume-Uni est quant à lui plongé depuis 1964 dans un interminable stop and go, l’Espagne attend la disparition de Franco, le Portugal celle de Salazar, la Yougoslavie celle de Tito. Il ne reste que la République Fédérale d’Allemagne et le Japon pour tirer la locomotive. Dans ces deux économies, on contrôle la variable ouvrière en appréciant la monnaie vis-à-vis du dollar. Dans le marché commun, on distribue du pouvoir d’achat aux ouvriers et employés allemands relativement aux autres pays, puisque l’achat de biens produits dans les pays à monnaie faible revient moins cher.

Mais, l’impact de la dévaluation des monnaies comme le franc ou la lire qui renchérit le prix des biens d’équipement allemands s’accompagne d’une relance de l’inflation qui s’approche des deux chiffres. De 1966 à cette date, la France avait essayé d’échapper à une autre inflation, celle qui était exportée par les États-Unis confrontés à un déficit chronique de leur balance des paiements. En vertu du privilège de seigneuriage[3], les États-Unis exportant leurs capitaux et n’ayant pas une balance commerciale favorable, ni des finances publiques équilibrées, ne se heurtaient pas à la contrainte extérieure. Ils imprimaient des dollars qui circulaient et circulent encore partout comme monnaie internationale de réserve. À moins que des pays comme la France n’aient le culot de réclamer la contrepartie en or des dollars qu’ils détenaient, ou que d’autres (la RFA ou le Japon) ne revendent les obligations de l’État fédéral américain (bons du Trésor) qu’ils acceptaient de détenir comme des réserves dollars. Si l’on accepte l’idée que le déficit du budget fédéral américain permettait, en partie au moins, de contenir la pression interne ouvrière, les exportations de dollars américains représentaient des exportations de leur lutte de classes. C’est au reste l’exposition de l’ensemble des pays du marché commun déjà tiraillés entre le pôle des monnaies fortes (deutschmark, florin hollandais) et celui des monnaies faibles (franc, lire) aux fluctuations de très forte ampleur du dollar et des taux d’intérêt, qui précipita le projet d’union monétaire sous la forme du serpent à partir de 1975, puis de la monnaie unique.

L’inconvénient du système d’étalon dollar de change or était que le mauvais exemple français pouvait s’étendre et provoquer d’autant plus une crise majeure, que les États-Unis n’avaient pas rompu complètement avec ce résidu bourbonien sur la base duquel, contre l’avis de Keynes, lors des conversations de Bretton Woods, on avait reconstruit le système monétaire international. Comme ils détenaient à l’issue de la seconde guerre mondiale les deux tiers du stock d’or mondial, ils avaient fait du dollar la monnaie internationale de réserve, mais ils avaient maintenu sa convertibilité par rapport à l’once d’or. Le métal précieux continuait donc à jouer un rôle décisif dans la création de monnaie internationale. Il était tributaire, dans l’évolution de son prix, des deux incertitudes politiques majeures concernant les deux plus importants producteurs d’or du monde, l’Afrique du Sud et l’URSS. Rétrospectivement, après la première crise pétrolière, le recyclage des excédents des pays de l’OPEP n’eût pas pu être assuré sans déséquilibre majeur si le dollar était resté arrimé à l’or. Mais, la décision des Açores fut prise pour des raisons plus prosaïques et plus immédiates.

Le régime de change flottant modifiait en effet globalement la gestion des tensions politiques de gouvernabilité de la fin de l’ère fordiste. Ce changement du régime du système monétaire international précédait le démantèlement des forteresses ouvrières de l’industrie automobile et la mise en place de la production flexible. Le second élément, lui aussi global, fut le relèvement du prix de l’énergie et des matières premières. La hausse des coûts de main-d’œuvre dans les pays du Nord a donc été noyée dans une hausse de l’ensemble des inputs. La fluidité des taux de change, garantissant une adaptation à des changements importants dans les prix des différents composants de la production, déplaçait le lieu de résolution des conflits vers la sphère de gouvernement des monnaies nationales, dans un face à face permanent avec des fluctuations de grande ampleur de la monnaie internationale de réserve, le dollar. La libéralisation des mouvements de capitaux et le remplacement de la régulation par les banques et par le taux d’escompte national ont constitué le second étage de la fusée de la dérégulation financière ou big bang du postfordisme. Les taux d’intérêt (le loyer de l’argent) sont devenus flottants eux aussi. Malgré l’abondance des capitaux à recycler, issus des excédents structurels des pays producteurs de pétrole, les taux d’intérêt réels (taux d’intérêt nominal moins le taux d’inflation) sont devenus positifs au lieu d’être négatifs ou nuls comme ils le furent dans les années 1970[4]. La dette des pays du tiers-monde essentiellement contractée auprès d’organismes publics a été transformée en dette essentiellement privée. Les États, comme les entreprises, au lieu d’aller chercher l’essentiel de leur financement auprès des banques, ont dû s’approvisionner en capitaux sur les marchés boursiers. Ces derniers ont pu alors intervenir directement dans la restructuration de l’appareil industriel et productif. C’est l’origine de la contre-révolution[5] des share-holders (actionnaires) face aux managers et aux salariés (stake-holders) et du poids croissant des gouverneurs de banque centrale dans la gestion des derniers feux de la lutte de classe classique, ainsi que la success story de la production flexible, de la délocalisation et du dépècement des entreprises qui passent par des fluctuations d’effectifs et de périmètres impressionnantes (voir Vivendi sous l’ère J.-M. Messier).

L’instabilité glissante de la monnaie et des taux d’intérêt est la traduction d’un glissement de la gouvernementalité, quand contrôler la population veut dire encore essentiellement contrôler la variable ouvrière et les proportions de celle-ci dans le revenu national. En se déplaçant sur le terrain de la monnaie et en se déconnectant de toute espèce de repère fixe pouvant servir de mole de regroupement aux coalitions sociales, le capitalisme évitait les ennuis du rapport de classe industriel et tirait la leçon de l’insubordination des ouvriers de l’usine fordiste[6]. On connaît la suite : big bang financier britannique, contre-révolution néolibérale thatchérienne et reaganienne, un mouvement ouvrier désemparé par des taux de chômage deux fois plus hauts qu’au cours des Trente Glorieuses, le corset de la mondialisation et de l’Europe pour contrôler à l’échelle internationale ce qui ne pouvait plus l’être au niveau national.

La financiarisation comme gouvernement des externalités négatives sur la biosphère

Toutefois, s’en tenir à cette explication de la financiarisation serait manquer deux autres éléments essentiels, essentiels parce qu’ils marquent l’émergence d’un nouveau mode d’accumulation et d’exploitation que nous nommons le capitalisme cognitif[7]. Parce que cette nouveauté explique l’impuissance du mouvement ouvrier, puis carrément l’effondrement du socialisme réel, son cantonnement dans une position de résistance, toujours respectable, parfois désespérée, parfois mais pas toujours utile.

À partir des deux crises du pétrole (la troisième guerre israélo-arabe de Kippour en 1973 et la révolution iranienne de 1980), s’amorce la fin de l’énergie bon marché et, surtout, la perspective de l’épuisement du pétrole s’installe. Le mouvement écologiste fait une entrée fracassante en politique quand le rapport du club de Rome annonce que la croissance rapide, c’est fini. Certes, l’on pouvait imputer le ralentissement de la croissance à une politique malthusienne du capitalisme devant l’amenuisement de la part des profits dans le partage du revenu national (un petit 27 % face au 72 % allant aux salaires). Le Royaume-Uni avait connu ainsi une politique de stop and go dès 1964. Mais, en l’espèce, la redistribution brutale des cartes s’accompagnait d’une donnée nouvelle. Même si le recyclage des pétrodollars s’effectuait sans à coups catastrophiques, ce qui fut le cas pour le Nord (mais pas pour le Sud, avec le décrochage de l’Afrique), il faudrait compter avec la perspective de se passer un jour du pétrole. C’était la revanche des externalités négatives[8] : une grande partie du « miracle » de l’industrialisation depuis 1750 et du taux de croissance de 5 % par an n’avait pas été obtenue seulement sur le dos des ouvriers mais aussi au détriment de l’environnement. Toutes les traites qui avaient été tirées sur les ressources naturelles non renouvelables commencèrent à arriver à échéance les unes après les autres. Nous y sommes toujours (pollution de l’eau, désertification des terres arables par l’agro-industrie, pollution de l’air, réchauffement climatique). Les gouvernements, la gauche productiviste et ce qui restait du socialisme prométhéen ricanèrent. Jusqu’au protocole de Kyoto. Avec le rapport Stern, paru au printemps 2007, on ne rit plus du tout.

Au-delà de l’anecdotique et de la misérable et criminelle comédie des autruches de gouvernement ou d’entreprise qui font du développement durable une pure enseigne publicitaire, ce qui est fondamental, c’est que la plupart des quantités macro-économiques sont frappées d’une incertitude fantastique. Selon le degré de prise en compte de réparation des externalités négatives (qui détermine le prix de l’énergie après les taxes, la ponction sur le taux de croissance, les investissements verts), on peut afficher une croissance positive, stagnante ou négative. Le rapport Stern, par exemple, évalue la ponction à effectuer dès à présent pour limiter le réchauffement climatique à 2°, seulement d’ici à 2030, à 1 % du PIB. Quand on part de taux de croissance moyen pour les pays développés de 4 % à 1,5 %, on mesure le Rubicon à franchir pour mener une politique de vérité.

Quand les économistes sérieux se mettent à calculer que les quantités de biens matériels (fer, métaux rares, ciment, énergie, eau, bois) nécessaires à alimenter la forge dévorante de la croissance chinoise et indienne (sans parler du Brésil, de l’Afrique du Sud, du Nigeria, de l’Indonésie, du Pakistan) pour obtenir un niveau de vie équivalent seulement à la moitié de celui des pays occidentaux vers 1955, requerrait cinq planètes Terre, ce sont des bruits de guerre qui sonnent à nos oreilles.

Lorsque l’incertitude croît, il ne règne plus un accord général sur les prix à venir (énergie, matières premières, travail non qualifié, travail complexe), ni sur le prix de l’avenir tout court. Et c’est encore la finance qui est sollicitée pour donner un prix au futur. « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur », disait Jean Cocteau. On pourrait croire que la finance se contente de faire semblant de gouverner. Ce n’est pas exact : nous avons vu précédemment que la financiarisation avait émergé de la lutte de classe. L’incertitude écologique tombait bien : elle a constitué un élément de plus pour marginaliser davantage le salariat solidaire du système industriel. Un programme écologiste conséquent peut bien créer de nouveaux emplois dans les services, voire des emplois industriels (dans le recyclage, les énergies nouvelles, les nouvelles technologies), il n’en est pas moins destructeur des vieux emplois industriels. Et à moins qu’il ne se combine à un programme de garantie de revenu (par le moyen d’un revenu universel), il attaque inéluctablement l’emploi ouvrier et plaide pour des restructurations drastiques.

La mondialisation actuelle est caractérisée par la captation et le gouvernement de certaines ressources intervenant dans la production réelle, qu’elles soient maintenues comme externalités ou intégrées dans le marché. Mais, ce qui achève de donner à la mondialisation actuelle un trait si particulier (par rapport à la mondialisation de la Renaissance ou à celle des années 1890-1914), c’est que le type d’externalités en cause concerne les conditions globales de la vie sur Terre (donc la biosphère) ou celles des échanges de connaissances et de culture (noosphère[9]). Le choix de gouvernement de la population mondiale exige désormais de traiter les externalités négatives qui affectent la survie de la biosphère. Les partisans du tout-marché prétendent que l’endogénéisation des externalités négatives devrait conduire à une solution d’équilibre. Il serait stupide de nier que le paiement par les compagnies aériennes des taxes sur le carburant pétrolier permettrait de réduire considérablement la signature écologique des voyages en avion. Mais, il serait tout aussi stupide de s’imaginer que l’endogénéisation systématique des effets externes négatifs suffirait à résoudre les problèmes d’extinction inexorables des réserves de pétrole planétaires ou les conséquences éventuellement guerrières d’une telle situation. Quand le marché ne pourvoie plus, ou que le prix en devient trop cher même pour les plus puissants, ils se servent par la force ou au détriment de toute considération écologique. Le marché n’est qu’une composante d’accompagnement d’une politique énergétique d’ensemble (par exemple, la Suède a décidé de se passer totalement de pétrole à l’horizon d’une trentaine d’années).

Dire que les prix de l’énergie, des matières premières, des réserves naturelles renouvelables et non renouvelables comportent une composante administrée ou politique à côté des indications fournies par le marché, c’est exprimer un truisme. Dire que ce caractère politique relègue les rêves de stabilité comportementale des banques centrales au rang des voeux pieux en est un autre.

Mais, il faut ajouter, cerise sur le gâteau, le dernier élément d’instabilité qui renforce encore la préséance de la finance sur la sphère supposée seule productive ou réelle par l’économie politique traditionnelle. Nous voulons parler du cœur cognitif du nouveau mode d’accumulation du capital.

La financiarisation comme gouvernement des nouvelles contradictions du capitalisme cognitif

L’épuisement du capitalisme fordien (la dernière bouture du capitalisme « classique » ou « industriel » campé par Marx)[10] correspond à un double affinement. Celui tout d’abord des mécanismes du marché qui optimisent l’allocation des ressources comme des inputs en mettant en concurrence les différentes formes d’emploi des ressources en capital. Celui, ensuite, des processus de marchandage social (et non plus de marché) qui obligent le capitalisme à prendre en compte la rétribution de la reproduction sociale de la force de travail. Au départ, l’entrepreneur a pu avoir la divine surprise (Adam Smith s’en fait l’écho enthousiaste) de payer un salaire établi par la concurrence entre les salariés, sans avoir à supporter ni à calculer leurs frais de reproduction historique. Rapidement toutefois, la puissance publique a été contrainte à limiter la durée du travail et à lever l’impôt pour couvrir les frais de reproduction du salarié (éducation, santé) et réparer les dégâts que la rapacité privée faisait peser sur la reproduction des ouvriers. Concurremment, le pouvoir de coalition conquis par la classe ouvrière a contraint l’État à distribuer davantage de pouvoir d’achat et à entamer une course à la productivité pour garantir une survaleur relative consolidée.

Mais, comme Rosa Luxembourg et Joseph Schumpeter l’avaient remarqué, un tel système était voué à la stagnation et à un profit s’amenuisant avec la concurrence, sans le recours à des innovations en tout genre (de la mobilisation de la main-d’œuvre coloniale au protectionnisme, à la guerre, en passant par des révolutions techniques qui permettent de jouir d’une rente temporaire, bref les fameuses contre-tendances à la baisse tendancielle du taux de profit, moins mécaniques que chez Marx).

À la fin des Trente Glorieuses, le capitalisme fordien butait sur un amenuisement de ses marges de profitabilité au Nord du fait de la conflictualité ouvrière endémique, sur la non-intégration directe d’une grande partie du potentiel des salariés du monde encore dans le glacis du socialisme réel, sur le déclin irréversible de la colonisation européenne.

Il n’est pas difficile de constater que le regain de couleur du capitalisme fin de siècle va de pair avec la réduction des forteresses ouvrières, avec l’émiettement du nouveau travail productif en précariat (prolétariat, cognitariat), ainsi qu’avec l’intégration au marché mondial de plusieurs centaines de millions de salariés (dont une bonne partie de cols bleus), ce qui ne s’était jamais produit à cette échelle. Les « ajustements structurels » qui ont été mis en place à la suite de la privatisation de la dette du tiers-monde ont correspondu, eux, à une réduction sensible du coût de reproduction du travail salarié dans le Sud. Les embryons d’État-providence, d’éducation n’ont pas été totalement liquidés, mais ils ont subi un recul sévère, si sévère que la Banque mondiale a fait machine arrière et a exprimé de plus en plus son hostilité vis-à-vis de la gestion par le FMI des politiques macro-économiques. Toutefois, ces marges de rentabilité du capital reconquises auraient été de courte durée (le rythme des émeutes chinoises et des réévaluations rapides des salaires chez les petits et le gros Dragon en attestent), si deux autres marges ne s’étaient ouvertes et n’étaient pas entrées en résonance avec les précédentes. Ces deux marges, ce sont d’un côté l’irruption des externalités négatives et le rôle croissant des externalités positives dans un formidable aggiornamento de l’exploitation. Le capitalisme faisait jusqu’à présent usage des externalités comme Monsieur Jourdain de la prose. Si l’on y réfléchit bien, le mécanisme de la survaleur décrit par Marx est un cas particulier et spécifié d’externalités. Qu’est-ce que l’exploitation, sinon une contribution (un input) de la production qui n’est pas rémunérée ? Du travail gratuit, par conséquent. Quiconque a fait suer le burnous d’un pauvre bougre, comprend ce que cela veut dire et quelle source « d’enrichissement sans cause » cela peut constituer.

Mais, le désastre écologique menaçant est en train d’obliger le capitalisme industriel à effectuer une révolution culturelle, à en arriver au cas général de l’externalité type : l’utilisation d’une ressource non comptabilisée, y compris celle de l’activité de la biosphère, ressource non reproduite par l’utilisateur. Cela constitue un pas supplémentaire à comprendre, car les dégâts effectués dans la main-d’œuvre se voient rapidement et les agents privés peuvent compter (ils ne s’en privent pas) sur la puissance publique pour réparer ou compenser leur prélèvement. Dans le cas de la « nature », il aura fallu plusieurs dizaines de générations pour que la nature comme puissance illimitée devienne une ressource finie et surtout un système complexe très fragile à l’action pleine d’hubris de Prométhée. Une bonne partie de l’activité humaine va être orientée dans les siècles à venir à solder les externalités négatives. C’est le développement soutenable et c’est la bulle verte californienne. Nous y sommes. La bulle de l’Internet sera une aimable plaisanterie à côté.

Parallèlement, les NTIC, en numérisant et rendant calculable tout ce qu’il y a de répétitif dans l’activité mentale (comme la révolution industrielle l’avait fait pour le travail musculaire), déprécient la valeur marchande de l’information, des connaissances codifiées et déplacent la rareté et la valeur ajoutée vers l’attention (le temps de cerveau limité par la durée de la vie), vers le soin (le care, l’activité dédiée et singulière), vers l’intelligence (la capacité de contextualiser), l’apprentissage (le learning) et l’innovation (les connaissances de niveau 2)[11]. Or, ce sont les connaissances implicites ou tacites qui recèlent la créativité, l’intelligence et l’innovation. Ces C2I (créativité / intelligence / innovation), que nous nommons pour notre part Immatériel 2[12]. On ne les trouve que si c’est le caractère d’activité vivante intelligence (réseaunale complexe et inventive) qui est exploitée dans le travail et non pas la seule dépense d’énergie par unité de temps. Cette exploitation, nous la nommons exploitation de niveau 2[13]. Elle exploite ce que Maurizio Lazzarato nomme la force-invention et plus la force de travail. C’est elle qui ouvre de nouvelles perspectives et des marges considérables à l’assujettissement du travail pour le compte d’autrui.

Toutefois cette mutation dans l’exploitation et la substance de la valeur économique se heurte à trois nouvelles contradictions profondes.

1°) Les connaissances de niveau 2 ne sont pas codifiables ni réductibles à des marchandises. La codification réduit les connaissances 2 à des connaissances de niveau 1 et avec l’implicite se perdent la singularité et la contextualisation, donc l’intelligence.

2°) Même les connaissances de niveau 1 numérisées présentent un problème majeur d’appropriation privative. Leur coût est certain (parfois considérable à produire), mais leur reproduction numérique réduit leur coût marginal à quasiment rien et rend la convention des droits de propriété intellectuelle de plus en plus difficile à exécuter.

3°) L’assujettissement du travail vivant et de la force-invention ne parvient à se faire qu’en objectivant les savoirs implicites en processus codifiés. Le contrôle salarial sur le procès de connaissance n’est plus le contrôle du procès de travail. Il ne peut agir sous la contrainte complète. La force-invention ne peut être prolétarisée totalement car il est impossible de séparer la force-invention de son outil de production majeur (le cerveau). Si le travail immatériel aujourd’hui se produit au moyen de la coopération entre cerveaux travaillant sur ordinateur et reliés par le réseau (l’Internet), c’est sur le réseau que porte le contrôle et non plus sur la prolétarisation entendue comme séparation de la force de travail des moyens de production. Mais le libre accès au réseau et la coopération entre les cerveaux sont d’ores et déjà devenus le bien d’équipement, le nouveau secteur des biens de production, bref le centre de gravité des nouveaux « équipements du pouvoir » (François Fourquet) du capitalisme cognitif. D’autre part, c’est en incorporant les processus dans les procédés (bien plus que dans les produits), les connaissances implicites à titre d’externalités maintenues et non résorbées dans le marché, que le capitalisme cognitif parvient à subsumer formellement le nouveau travail productif.

C’est ici qu’intervient, à chacun de ces trois niveaux, la financiarisation de l’économie. Seule la monnaie parvient à subsumer formellement les Immatériels 2, les connaissances, sans les réduire à des connaissances codifiées. Car si l’argent peut être utilisé par la force-invention ou le travail vivant pour créer des espaces d’autonomie, il permet de prendre en compte le halo nouveau de la valeur. Il constitue le produit d’un véritable compromis caché.

La valeur des biens connaissances, avons-nous dit, oscille de rien (un coût marginal nul) à des valeurs incommensurables (voilà la vraie matrice des mini-crises financières d’ajustement et de tâtonnement continuels) et à des prix de monopole qui sont des prix politiques. Ce qui permet de gouverner cette nouvelle incertitude (bien plus forte que celle du prix du pétrole), c’est justement la finance et ses taux d’actualisation dans l’évaluation de la fair value (les nouvelles règles comptables internationales).

Ce qui devient le minerai de la valeur, c’est la densité de l’interaction de la force-invention. Les techniques du numérique permettent désormais de représenter le relationnel des multitudes, leur faire-réseau et la vitalité de leur prolifération. Voilà pourquoi Facebook a été évalué sans rire à 15 milliards de dollars. Pourquoi aussi la valeur de Google a dépassé de très loin celle de Microsoft.

La finance épouse plus vite et plus fidèlement les transformations productives du capitalisme cognitif que la vieille économie politique ou tous les grincheux de la vieille critique de la vieille économie politique qui se bornent à faire de la morale et à nous prédire, non plus la révolution pour demain, mais le nouvel écroulement final ! Au lieu de penser à de nouveaux usages de la finance pour repenser les politiques publiques et, pourquoi pas, une Grande Transformation pour de vrai !

Notes

[ 1] Contrairement au système de l’étalon or qui admet ce seul métal pour moyen de règlement international, le système de l’étalon de change or, adopté à Bretton Woods, accepte que le dollar devienne monnaie réserve, tout en maintenant pour cette devise une valeur fixe, l’once d’or valant 35 dollars.Retour

[ 2] Voir l’article classique d’Antonio Negri sur Keynes dans la Revue Contropiano (1968), publié en français dans l’anthologie La Classe ouvrière contre l’État, Paris, Galilée, 1978.Retour

[ 3] Privilège de l’institut qui a obtenu le droit d’émettre la monnaie. Il peut payer ses dettes avec la monnaie qu’il est libre d’émettre, tant qu’elle est acceptée dans un espace national (monnaie ayant seule cours) ou à l’échelle internationale (monnaie de réserve). Voir Annie Corbin, « Le seigneuriage. Statut de monnaie de réserve du dollar et seigneuriage américain : Bilan et perspectives » http://sceco.univ-poitiers.fr/franc-euro/articles/ACorbin.PDFRetour

[ 4] Jean-Paul Fitoussi, Le Débat interdit. Monnaie, Europe, pauvreté, Paris, Arléa, 1995.Retour

[ 5] On emploie le terme de contre-révolution parce que ce retour de pouvoir des propriétaires réagit à la révolution managériales des années 1930, qui avait vu la séparation de la propriété du contrôle effectif par les managers salariés (Cf. Adolf A. Berle & Gardiner C. Means, Modern Corporation and Private Property (1935), N.J. Piscataway, Transaction Publishers, 1991).Retour

[ 6] S. Bologna, A.Negri, L. Berti, C. Marazzi repérèrent immédiatement ce déplacement.Retour

[ 7] Voir notre livre Le Capitalisme cognitif. La Nouvelle Grande Transformation, Paris, Éd. Amsterdam, 2007.Retour

[ 8] Voir notre article « La revanche des externalités Globalisation des économies, externalités, mobilité, transformation de l’économie et de l’intervention publique », in Futur antérieur, n° 39-40, septembre 1997.Retour

[ 9] Ce terme ne fait pas référence au spirituel de Teilhard de Chardin, mais au « mental », au culturel et aux traits de civilisation. Ainsi, on peut parler avec les langues humaines d’un patrimoine culturel vivant dont la diversité est tout à fait analogue, dans sa fonction, à celle de la biodiversité de la biosphère.Retour

[ 10] Marx hésite sur le point de départ du capitalisme comme mode de production. Il en place le commencement tantôt au XIV e siècle, tantôt avec les « enclosures » des années 1750-1780. Généralement, les auteurs marxistes qui l’ont suivi les rejettent dans la préhistoire du capitalisme, dans « l’accumulation primitive ». La tendance des historiens a été de remonter de plus en plus en arrière le point de départ du capitalisme proprement dit. Ainsi le XVII e siècle, avec l’absolutisme et l’émergence de l’État moderne, est vu comme un bloc faisant partie du capitalisme. Avec I. Wallerstein et F. Braudel, toute l’ère du mercantilisme (XIV e-XVII e) sort de l’ombre et la mondialisation de la Renaissance et des Grandes Conquêtes forme le soubassement d’une économie-monde régie par les principes du marché et de l’extraction d’un surplus à partir du travail subordonné. Nous avons encore reculé cette généalogie (Y. Moulier Boutang, De l’esclavage au salariat, Paris, PUF, 1998), en partant de la raréfaction du travail dépendant urbain à la suite de la grande peste (1351) et de la révolution municipale qui suit pendant un siècle. Michel Henochsberg (La Place du marché, Paris, Denoël, 2001) met lui l’accent, avec raison, sur l’émergence du marché dès le XII e, comme d’autres, tel Pekka Himanen (L’Éthique hacker, Paris, Exils, 2001), qui remarquent que le modèle du travail pour le compte d’autrui (Dieu et sa représentante l’Église), en particulier organisé dans la réforme des grands ordres monastiques, naît aux XI et XII e siècles, ainsi que le défrichage intensif des plaines européennes.Retour

[ 11] Selon Richard M. Cyert & James G. March (Behavioral Theory of the Firm, 2de éd., Oxford, Blackwell, 1992, p. 188-205), les connaissances se divisent en deux : les connaissances de premier type permettent de faire ce que l’on sait déjà faire, celles du second type permettent de faire ce que l’on ne savait pas faire auparavant.Retour

[ 12] Y. Moulier Boutang & A. Rébiscoul, « Qu’est ce que l’immatériel ? », conférence, LaSer, Paris, décembre 2006.Retour

[ 13] Y. Moulier Boutang « Marx in Kalifornien : Der dritte Kapitalismus und die alte politische Ökonomie », in Aus Politik und Zeitgeschichte, Bonn, Bundeszentrale für Politische Bildung, n° 52-53, 2001 ; disponible en ligne : www.bpb.de/publikationen/98BOPR,0,0,Marx_in_Kalifornien:_Der_dritte_Kapitalismus_und_die_alte_politische_%D6konomie.htmlRetour

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.