Flopenhague !

Flopenhague ! Une artiste comique a eu cette jolie trouvaille verbale pour qualifier le ronflant sommet de décembre qu’on aurait mieux fait de tenir sur pilotis dans l’Océan Indien aux Maldives ou dans un désert africain d’ores et déjà brûlant plutôt que dans les brumes glaciales du Danemark.

Tous ceux qui pariaient sur des résultats renversants au sommet de Copenhague ont pris finalement une claque bien plus grande que ceux qui pariaient sur l’adoption par le Congrès et le Sénat américains d’un droit à une couverture santé universelle assurée par le secteur public. Dans ce dernier cas, comme le remarquait Eugène Robinson dans le Washington Post[1], « une fois l’idée de couverture universelle inscrite dans la loi, elle deviendra pratiquement impossible à effacer… ». Ce journaliste, après avoir souligné les limites du compromis passé par Obama (pas d’option publique faisant concurrence aux compagnies d’assurance privées) terminait ainsi son éditorial : « Si la santé est un droit universel et un bien pour la société, pourquoi son accès serait-il laissé à la discrétion du secteur privé ? (…) Nous finirons sans doute par nous poser cette question. Si la réforme en voie de finalisation va freiner la hausse des dépenses de santé, il nous faudra réduire encore davantage ces coûts. Un jour nous devrons procéder à un examen plus approfondi de l’organisation même du secteur de santé ! Nous ne sommes donc pas à la fin d’un processus visant à créer un système de santé rationnel, durable, plus efficace, mais seulement à son début ! »

Au passage, ceux qui trouvent qu’Obama a trompé son monde feraient bien de regarder la poutre qui est dans leur œil. De l’autre côté de l’Atlantique, on s’oriente vers ce que l’Europe a fait de mieux après la deuxième guerre mondiale -un système de santé universel. Ici, on s’oriente vers sa liquidation en vidant de sa substance cette même avancée sociale. Demandez aux médecins et aux infirmières des hôpitaux publics ce qu’ils pensent des dernières suppressions de postes et de la réforme administrative de ces établissements.

Eh bien, pour Copenhague, il n’y a même pas eu de compromis semblable à celui qu’Obama a dû passer avec l’Amérique moyenne et profonde, celle qui règne entre les deux bandes côtières de l’Atlantique et du Pacifique. En fait de traité contraignant prenant le relais de Kyôto, d’un Kyôto déjà manchot du fait de l’absence chinoise et indienne ainsi que de la défection américaine, et au lieu d’objectifs chiffrés sur un horizon de trente ans, nous avons eu droit à une pitoyable déclaration dont les organisations internationales ont le secret, assortie de pichenettes financières.

On pourrait ajouter que le résultat est pire que Kyôto, qui au moins existait et contraignait : la planète est maintenant cul-de-jatte puisqu’aucun traité contraignant n’a pris le relais. Les objectifs américains sont ridicules compte tenu des moyens des États-Unis (moins 4% sur la base 1991 adoptée à Kyôto), les engagements chinois plus sérieux mais très conditionnels et souverainistes en diable (refus obstiné de toute procédure de contrôle internationale).

Quant à l’Europe, qui a laissé au coq gaulois le soin de faire cocorico ou de fanfaronner, elle ne peut que grincer des dents. Le Danemark avait engagé sa réputation de sérieux sur ce sommet et, faute d’avoir la moindre antenne planétaire, s’est heurté aux pays du Sud. La Suède présidait le Conseil Européen. Beaucoup plus sérieuse avec la Finlande et la Norvège que le reste du monde puisqu’elle va mettre la tonne de carbone à 109 euros dès 2010 et se passer totalement de pétrole en 2012), elle n’a pu que pester devant la rhétorique des Français pour qui le verbe supplée à l’action. Ce n’est pas la censure que la taxe carbone vient d’essuyer du Conseil constitutionnel qui rehaussera la réputation de l’administration française, qui bâcle de plus en plus les textes des projets de lois, à la grande joie du Sénat qui peut souligner l’amateurisme de la chambre basse et maintenant de l’administration d’État.

Copenhague aura été un sommet de la médiocrité gouvernementale et inter-gouvernementale à tous les étages. Le petit souverainisme européen est d’autant plus ridicule – n’en déplaise à tous les Metternich d’opérette qui se croient cyniques dans leur rejet de la réalité fédérale européenne – que seule l’Europe avait une chance de se faire entendre à condition que les vieilles puissances du Traité de Vienne de 1815 la bouclent une fois pour toutes. Ce souverainisme-là, lui comme tous les autres, n’a pas fait de miracle. L’archaïsme américain et chinois, deux grandes puissances qui ne sont pas pleinement entrées dans l’ère post-nationale et post-impérialiste (pas plus qu’elles n’ont aboli la peine de mort) a bloqué totalement une mutation profonde. Ces additions de souverainisme de qualités diverses et avariées ne peuvent que produire un inter-gouvernemental dont l’ONU est malheureusement le parfait reflet. Le G20 prend le même chemin, même s’il est mieux qu’un G8.

On peut tirer des leçons du grand flop de Copenhague que le prochain sommet de Mexico aura bien du mal à rattraper.

Le bon étalon de mesure ne venait pas des experts gouvernementaux et inter-gouvernementaux, mais des protestataires de Climate Justice Now et de Climate Justice Action quand ils criaient « Il n’y a pas de planète B », et des ONG qui s’imposent de plus en plus comme n’ayant pas un avis vicié dès le départ. Tout parallèle avec les agences de notations boursières, les agences d’évaluation de la sécurité alimentaire ou pharmaceutique est le bienvenu.

La jonction de ce qu’il y avait de meilleur dans l’altermondialisme et dans l’écologie est en train de s’opérer. C’est beaucoup plus intéressant que la digestion par les États mammouths de la rhétorique verte.

Ce caractère urgent de mesures radicales en matière d’émission de CO2, mais aussi de désertification des sols, de destruction de la bio-masse, de protection des ressources halieutiques et de la bio-diversité des espèces animales et végétales s’est trouvé trempé comme de l’acier. Ces mesures ne sont pas réductibles à un flop-marché des droits de polluer (seule proposition des économistes standard accrochés à tout ce qui a l’apparence d’un marché) et ne récusent pas les véritables étapes de réformes révolutionnaires (comme la taxation de toutes les sources d’émission de CO2, en particulier dans les transports aériens). Simplement il ne faut pas prendre les citoyens du Nord comme du Sud pour des imbéciles heureux : les sauts de puce qui concluent les grands cocoricos ressemblent à ces promesses qui n’engagent que ceux qui les croient, comme le disait cyniquement Charles Pasqua, particulièrement bien inspiré ce jour-là.

En matière de Green Deal, les gouvernements ont encore moins d’aptitude que celle qu’ils ont déployée pour la réforme tant annoncée de la finance de marché. Ceux qui ont les compétences et le poids pour les faire valoir ne veulent pas, et ceux qui veulent n’ont ni poids ni compétence. Sans programme de développement d’une force écologique politiquement autonome du vieux socialisme, du colbertisme industrialiste suranné des petits États nations, comme du néolibéralisme franchement réactionnaire ou alzheimérien des « globalistes », il y aura d’autres flops, d’autres exaspérations.

Dans ce domaine, comme dans tous les autres, l’Europe cosouveraine et confédérée d’un quarteron de « grandes nations », qui se prennent encore pour le nombril du monde, et de petites nations humiliées, qui cherchent leur revanche après le socialisme réel, a montré ses limites. Nous avons touché à l’absurdité de l’actuelle organisation politique pléthorique du continent européen. La loi sur la taxe carbone en France a été recalée par le Conseil Constitutionnel parce qu’elle frappait les PME. Mais plus de 11 000 entreprises, les plus importantes, sont déjà soumises à une réglementation européenne. Le Conseil d’État n’en souffle mot. Refaire une loi qui les inclut fera double emploi avec le dispositif européen, discutable des marchés carbone, beaucoup moins discutable quand il s’agit d’un programme d’interdiction de molécules chimiques comme Reach[2]. Le terrain d’intervention de chaque État se réduit comme peau de chagrin. On discute fort de la suppression des départements et de regroupements de communes. Mais en fait, ce sont déjà des pans entiers de l’État, tout autant que du département, qui se trouvent en redondance, pire en parasite, de la réglementation européenne. À quand une agence fédérale européenne des questions écologiques ?

Copenhague, finalement, a autant montré la grande misère institutionnelle du Conseil européen, son absence de projets stratégiques, que l’égoïsme américain ou chinois.

Quand ils réfléchissent à l’avenir et délibèrent du futur de la planète, le Parlement européen et la Commission devraient délaisser un peu cette culture du consensus vide si caractéristique du Conseil et de ses marchandages, et méditer cette belle maxime du Cardinal de Retz : « Les extrêmes sont toujours fâcheux ; mais ils sont sages quand ils sont nécessaires. Ce qu’ils ont de consolatif est qu’ils ne sont jamais médiocres et qu’ils sont décisifs quand ils sont bons ».

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.

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