Formes de vie, milieux de vie.

La forme-occupation

Partout, un monde s’est organisé sans nous. Nous y fûmes jetés alors qu’il commençait à s’effondrer. Ce monde obéissait à des lois profondes que nous ne connaissions pas, sur lesquelles nous ne semblions avoir aucune prise, des lois qu’ils nomment « économie ». Devant l’ampleur du désastre, nous avons acquis la certitude que nous n’hériterons que de ruines. La société marchande à sa dernière heure peut-elle laisser autre chose ? Nous n’avons rien à perdre. Tout doit être jeté dans le bouleversement passionné de cet ordre finissant. Il est grand temps de « repartir à l’assaut du ciel. Texte issu du mouvement d’occupation Notre-Dame-des-Landes (NDDL).

De l’authenticité de la critique

Les occupations actuelles, comme celle des universités, des bocages de Notre-Dame-des Landes1 ou du maquis de Bure, dépassent de loin la simple expression de contre-cultures et engendrent des formes de vie dotées d’intensités diverses, en valeurs comme en qualités. Elles répondent en cela à la définition des forme de vie donnée par Giorgio Agamben ou le Comité invisible2, rendant indissociables une vie et sa forme3. La forme de vie peut être, au demeurant, dé-singularisée et relever de qualifications ou de propriétés généralisables. C’est bien le sens que lui donnent les acteurs de l’autonomie, les occupants de NDDL et de Bure ou les promoteurs de la Commune libre de Tolbiac, encourageant à étendre la puissance de la vie comme accomplissement d’une cohérence entre mode de vie, pensée et activité pratique. Aussi, une forme de vie autonome ou insurrectionnelle ne se limite pas à être une taxinomie ou une formule. Elle se caractérise par l’indissociabilité entre fins et moyens, par une capacité à lier des formes entre elles sans que ne soit jamais rendue possible la constitution d’un sujet politique collectif unifié. De même, ce qui donne sens à une occupation est le fait d’ouvrir une brèche dans le temps et l’espace et d’inaugurer un commencement nouveau par où l’imprévisible peut naître, quelque part à l’intersection de forces.

La forme-occupation dont il est question ici, à l’image des ZAD4 et de NDDL, remet en cause les catégorisations politiques en proposant de nouvelles qualifications. Elle ne désigne pas seulement une critique de la réalité sociale qu’accomplissent également d’autres collectifs, mais révèle une « prise »5 sur le monde, au moyen de gestes, d’expressions, de formes de langage sensible, conjuguant le travail d’argumentation critique et le point de vue perceptif ou personnel dans l’appréhension du « monde ». Les « prises », proches des jeux de langage wittgensteinien6 et de la critique ordinaire, permettent de se déprendre des totalités ou de l’emprise des institutions de pouvoir – c’est-à-dire, de toute tentative d’homogénéisation du social ; de s’en soustraire même totalement, en affirmant des règles liées à une forme de vie qui dure. Aussi, la forme-occupation que nous assimilons à une insurrection ordinaire, n’est pas un simple recadrage de l’imaginaire anti-étatique ou utopique, mais le découplage d’une situation politique qui se nomme sécession d’avec les logiques inégalitaires produites par les institutions, l’État ou le marché. Pour un « occupant », rendre puissant le monde de l’égalité consiste à se rendre ingouvernable, à creuser des galeries – des brèches pour les utopistes, mais aussi, à construire, dans tous les cas, une concordance entre perception, pensée, affect et action.

Occupations, cortèges de têtes et autres actions directes forment donc la grammaire politique élémentaire de l’époque, parce qu’elles emblématisent un refus global de l’existant et de toute technique de gouvernement, et affirment que le système régnant doit être détruit. De telles actions quittent les espaces de la « démocratie participative » et, à l’image d’une ZAD comme Notre-Dame-des-Landes, deviennent autant de laboratoires sociaux d’une pratique anticapitaliste « abolissant » la propriété privée, ou des micros sociétés basées sur le commun et s’inspirant de l’« autonomie », qu’elle soit proche de l’utopie ou de l’anarchisme révolutionnaire. On rejoint ici la définition de l’émancipation de Jacques Rancière, comme «manière de vivre dans le monde de l’ennemi dans la position ambiguë de celui ou celle qui combat l’ordre dominant mais est aussi capable d’y construire des lieux à part où il échappe à sa loi »7.

La forme-retrait

« Maintenant, nos vies ». Sortir du paradigme du gouvernement est un principe cardinal de l’éthique autonome, commun à toutes les tendances et à toutes les occupations. Le principe d’une occupation est d’assurer une « base de vie » qui doit être soustraite le plus longtemps possible du mode de fonctionnement néolibéral, voire de la démocratie néolibérale. À l’opposé du vide laissé par celle-ci, une forme-occupation8 signifie que tout est habité, que nous sommes, chacun d’entre nous, le lieu de passage et de nouage de quantité d’affects, de lignées, d’histoires, de significations, qui, toutes, nous excèdent.

Pour que la puissance des formes de vie puisse s’intensifier, il faut faire exister une forme politique : celle de l’insurrection par les milieux de vie. Il n’est pas anodin qu’une des voies de la destitution du politique au profit du « monde » (« le monde ou rien ») soit la forme-occupation comme symbole d’une manière de vivre la vie, dont la forme est une puissance. L’accroissement patient de la puissance de vie se traduit par différentes façons de faire du commun, lui-même défini comme une ouverture sur d’autres formes de vie. Celles-ci, dans leur ensemble, n’excluent ni la recherche de règles9, ni l’attention portée à l’ordinaire, à la vulnérabilité, à l’auto-défense ou à la construction de lieux. La force investie dans l’autonomie politique justifie l’occupation et rend impérative la reconstruction actuelle de la ZAD Notre-Dame-des-Landes. Car chaque acte posé, du geste manuel à l’autodéfense, met en jeu la vie même car celle-ci ne peut se réduire à une sphère d’activité ou se limiter à la démocratie.

Une formule phare surgie des occupations de NDDL ou de Bure résume le propos : « ici on ne travaille pas, on fabrique nos vies ». L’éthique insurrectionnelle pense l’intensification des liens et des formes de vie comme opposition à la prise de pouvoir et comme satisfaction des besoins. Il s’agit bien d’un moment métacritique10 qui incorpore des « moments pratiques » consistant à débrancher des fonctions vitales du politique comme la surveillance, l’encadrement des actes de la vie civile, l’organisation territoriale et le commandement de l’économie et, par conséquent, à rendre inopérantes les fonctions marchandes et capitalistes.

La forme-retrait est une des qualification politiques permettant de définir cet ensemble des formes accomplies au sein de l’occupation et qui sont, matériellement et symboliquement, désassignées d’une signification présupposée par l’ordre social et la société marchande ou salariale. Elle implique que les acteurs se soustraient aux rôles et aux fonctions assignés par le « dehors » capitaliste et par l’État, pour affirmer de nouveaux gestes correspondant aux régimes d’être propres à l’autonomie, dans ses composantes larges, ou, pour certains, propres à l’utopie réelle11. La forme-occupation, à l’image de NDDL ou des Hiboux de Bure12, illustre cette forme-retrait qui consiste à libérer des espaces ruraux des projets d’aménagement capitaliste et donc, à se replier en dehors des territoires métropolitains.

In situ, c’est bien une « base arrière » traduisant paradoxalement une stratégie offensive, – « le front » – qui est organisée depuis les maisons, bois, caches et squats. L’essaimage de points de résistance dans la ZAD de NDDL comme à Bure ou ailleurs, à partir du geste « appropriationniste », correspond à une vision réticulaire de la lutte. Celle-ci épouse indifféremment le langage de l’action ordinaire ou du coup de poing, de la dissimulation ou du front, qu’il s’agisse de défendre, de construire, d’habiter ou de lutter. Si le retrait est la séparation d’avec les entités politiques ou institutionnelles et d’avec la société marchande, il affirme également le caractère positif de l’ancrage territorial, par la construction d’une « zone du dedans ». Ces deux faces de l’occupation sont indissociables : celle qui consiste à faire scission, celle qui permet de gagner des territoires de lutte. La forme-retrait signifie que les gestes anodins et improductifs, la contemplation, la réalisation d’une cantine, la confection d’objets ordinaires et défensifs, deviennent des gestes politiques. Car le politique, par le langage ordinaire et le geste effectué, contient une dimension de déplacement de la réalité sociale, non pas seulement à partir de la critique radicale de l’État, mais aussi des « moments pratiques » de la vie quotidienne. La forme de vie autonome se situe d’ailleurs sur un plan tout aussi pratique que celui des institutions : celui de l’effectivité des actions13.

Cultiver l’opacité

Le retrait offensif, au-delà des différentes sensibilités politiques, ne signifie pas que les protagonistes exigent davantage de transparence, de visibilité ou d’accès à la démocratie. Au contraire, l’opacité et l’intensité entre les êtres, entre sujets et objets, est un principe directeur permettant de se réapproprier les outils des institutions perdues par le capitalisme.Ainsi, la forme-retrait s’applique à rechercher l’appropriation d’espaces, matériels ou non, de manière à exprimer des subjectivités politiques et propager toute forme de désirs : d’utopie, de guerre civile, de guérilla diffuse. De même, elle s’attache à mettre en œuvre le désœuvrement. Celui-ci peut être vu comme un principe de vie normatif mais également comme un geste critique de destitution des usages conventionnels pour leur attribuer une vertu différente. Ainsi, une occupation comme celle de la ZAD NDDL devient un espace où les éléments naturels, matériels, les usages, sont sans cesse détournés de leur fonction principale. Elle permet alors la coexistence de deux registres de la critique radicale : le débranchement des fonctions « policières » (au sens institutionnel) et marchandes et l’intensification du proche, de l’ordinaire et du sensible. On peut ainsi prendre l’exemple du territoire devenant maquis ; de l’habitat agricole devenant base de vie, vigie, lieu de repli offensif et d’auto-défense ; de l’agriculture devenant nourritures pour d’autres luttes.

Pour durer, une forme-occupation doit permettre que l’opacité des pratiques soit conservée, comme c’est le cas de NDDL. Sans cette opacité, la conflictualité ne pourrait être entretenue, de même que le risque serait grand d’anéantir la résistance. Cultiver l’opacité suppose que différentes tactiques ambivalentes, allant du secret à la clandestinité ou à l’auto-défense, soient maintenues en tension avec des moments de félicité en lien avec les soutiens et les voisinages. En ZAD, lutte et vie, guerre et félicité ne s’opposent pas. Au contraire, la tension entre vie et lutte, gravité et légèreté, action directe et retrait, est sans cesse maintenue, y compris dans les moments dramatiques d’invasion militaire et policière. Cette tension est nécessaire, non seulement pour brouiller les récits et la signification des agissements, mais aussi, pour garantir la mobilité et la plasticité des êtres et des choses et au-delà, la qualification de manières de vivre : authenticité, vie « tranquille » ou figure du barricadier.

Cet éthos postule donc qu’il n’existe pas de rupture entre les rythmes défensifs et offensifs, dans la mesure où l’opacité combine le caractère négatif du retrait consistant à se soustraire à « l’imposition » avec des tactiques de maquis, et le caractère positif consistant à définir ses propres règles d’autonomie. Une forme-occupation comporte donc de nombreux moments de fête, d’entraide mutuelle, elle mêle le pur plaisir du jeu, l’humour, l’ironie, les gestes agricoles ou les cultures manuelles et les fait contribuer aux forces communes ou à l’autodéfense. Dans une forme-occupation, les objets comme les êtres sont toujours situés par rapport à cette ambivalence et par rapport à des usages politiques, chaque objet matériel et chaque geste peut être attaché à une double fonction : fabriquer des barricades, créer des tranchées, une vigie de contrôle mais aussi, planter des clous, réaliser un jardin. Ainsi, une « zone du dedans » assume le registre de la frontalité en repoussant les forces de l’ordre lorsque cela est nécessaire, mais peut tout aussi bien se montrer malicieuse en détournant le langage administratif, juridique ou policier. Nourrir le langage de dérision et d’humour, le détourner à des fins poétiques afin d’ouvrir un imaginaire fait aussi partie du répertoire de l’auto-défense, et il s’oppose à la transparence. La forme-occupation donne place aux narrations de toute sorte : art, nomadisme, chamanisme, piraterie, contre-récits et mythologie. Elles servent non seulement à brouiller les cartes entre le réel et l’imaginaire, mais aussi, à pluraliser les voix de la critique. Ainsi, l’opacité s’expérimente chaque fois qu’elle permet une multiplicité d’expressions, de langages ou de formes de vie, toutes opposées au fonctionnement capitaliste. De la défense à la construction, les objets et les biens peuvent gagner plusieurs usages. Cela peut être le cas de la confection d’une yourte ou d’une cabane avec des matériaux volés à des entreprises, de l’utilisation des arbres comme élément vivant pour installer des lieux discrets et « camouflés », de biens publics servant de barricades, ou d’un champ spolié servant à la culture nourricière et donc, à la solidarité.

La culture nourricière

C’est en ce sens qu’il existe également un « être paysan » en ZAD. Celui-ci, sur certains aspects, ne se différencie pas du monde agricole ou néo-rural : il ne différencie pas vie et travail, il s’enracine dans des territoires. C’est parce qu’il fait de l’agriculture une ressource nourricière pour un ensemble d’acteurs et de luttes que sa forme de vie est indissociable de la politique et rend celle-ci indissociable de la terre. L’agriculture demeure le bras nourricier de la forme-occupation en raison de sa puissance de dissémination à l’extérieur qui se combine à sa dynamique interne. Ainsi, l’occupation constitue le terreau d’initiatives paysannes diverses, contrastées et par nature bigarrées. Les cultures sont collectives et fugitives, faites de légumineux et d’herbes en lieu et place de l’agriculture productive ; les cantines et les « non marchés », les brasseries et les boulangeries sont d’autres gestes nourriciers et politiques à destination de la zone du dedans ou d’autres squats. La diversité des cultures, le fonctionnement collectif à travers la redistribution et les « non marchés » garantissent l’autosubsistance à l’intérieur. Ils jouent en particulier un rôle d’accueil et d’abri pour les minorités réfugié-es ou les collectifs en devenir.

« Pour qu’un territoire ne se referme jamais »

C’est donc une forme organisationnelle – une conception machinique14 –, qui donne existence à l’occupation.Celle-ci, notamment à Bure et NDLL consiste en effet à superposer deux territoires, la machine de guerre et le territoire institutionnel, de manière à créer de nouvelles lignes dessinées par une multitude d’acteurs, animaux ou choses, toutes considérées à l’aune de leur devenir-émancipateur voire révolutionnaire. Ici les migrant.e.s, les agricult.rices.eurs, les féministes, n’agissent pas au nom de l’archaïsme des sociétés agraires mais au nom de forces émancipatrices. Ils et elles tracent un autre plan d’organisation, immanent et horizontal, qui contrecarre les différentes matrices étatiques. En ZAD, le va-et-vient permanent entre l’intérieur et « les communes amies » installe une configuration indemne de tout essoufflement, de toute asphyxie ou détournement de l’occupation, de toute sclérose, comme en témoignent les incessantes allées et venues de personnes, acteurs, occupants et paysans, en particulier à NDDL.

La zone est devenue opaque, illisible pour les autorités : territoire de l’insaisissable, de l’ingouvernable. La police ignore combien nous sommes à l’habiter tant les multiples circulations qui l’irriguent peuvent nous faire passer de quelques centaines à plusieurs milliers, au gré de la situation ! (…) Mais, ce qui reste opaque pour le pouvoir commence à rayonner de tout son éclat bien au-delà du tracé de l’emprise du futur ex-aéroport. (…) Ce sont autant de coups de griffe issus de la pénombre, qui forment comme tels une offensive autrement plus dense et plus redoutable que les campagnes de propagande (texte issu du mouvement d’occupation de NDDL).

Si, lors des occupations, des queers, paysan-nes, ancien-nes toxicomanes et révolutionnaires festoient ou quelquefois cohabitent et façonnent un territoire humain, cet assemblage, dans sa signification profonde, est inséparable d’une notion fondatrice : la défense d’un territoire, elle-même indissociable de l’invention de modes d’existence et de formes de vie. La consolidation d’une ZAD est régie par l’affirmation de principes comme l’autodéfense, l’autogouvernement, la non-domination ou l’anti-autoritarisme. Toutes les formes de collectifs peuvent cohabiter, dès lors qu’ils affirment le refus de l’assujettissement, la défense du territoire de lutte, la participation aux tâches collectives et la consolidation de la ZAD, selon des modalités parfaitement libres. La mise en valeur de la terre ou l’entretien de la zone signifie « d’emblée » un attachement au milieu de vie. Y participent également la non mécanisation, le respect du rythme de la terre ou l’usage de techniques de construction apprises au cours des nombreux chantiers valorisant l’apprentissage collectif donc, simultanément, la préservation du bocage et de son habitat. Le geste appropriationniste consiste donc, par le choix de « l’anarchitecture » et de l’agriculture ménagère, à « resserrer » le rapport à la politique et à l’ambivalence sans faire montre d’originalité. Le geste appropriatif se saisit d’éléments physiques banaux – routes, maisons, bords de route et communaux, points d’eau et d’électricité – tout comme d’objets usuels et de ressources classiques pour les replacer dans des nouvelles pratiques, comme celles définissant l’anarchitecture ».

Prendre soin d’une lutte

La solidarité se traduit par une attention portée à l’autre permettant de penser une extension de la forme-autonomie. Le fait de prendre soin et de se soucier des membres d’une communauté, notamment en phase défensive et offensive, est indissociable du plan de transformation. En occupation, l’agriculture ou la création de milieux de vie, les activités sociales ont une forme politique : elles prennent en charge les personnes en limitant la sphère d’intervention d’un pouvoir. Dans ce contexte, le care instaure un rapport à la santé et à la vulnérabilité en rupture de celui instauré par les institutions médicales et sociales, régulièrement dénoncées par les milieux autonomes. À cet égard, au sein d’une forme-occupation, rien ne permet de distinguer le soin et la défense15. Le premier représente une réponse à la violence, celle-ci générant une économie de la vigilance, de la solidarité on seulement pour réparer mais pour prévenir toute violence structurelle. Comme dans toute situation insurrectionnelle, le soin apporté à l’autre s’exerce concrètement dans l’aide médicale, juridique ou dans le soutien financier aux personnes menacées par des procédures judiciaires. Ainsi il n’est d’occupation ou de résistance sans solidarité vis-à-vis de la communauté de lutte. Cette solidarité atteint son apogée dans les moments de conflictualité, mais elle s’exprime également dans les moments de reflux de la violence. Une politique de l’autonomie contient donc une éthique du care, qui modifie fondamentalement le regard sur l’autre et qui se conjugue avec l’éthiqueanti-autoritaire, fondamentalement tournée vers la non-domination. À cet égard, la présence des féministes et anti-autoritaristes dans les ZAD mettent en lumière les tensions continues et inévitables entre, d’une côté, le potentiel émancipateur des occupations et de l’autre, les interrogations sur des appartenances spécifiques : femmes, antisexistes, transsexuel-les. Pour ceux et celles qui posent comme centrales les inégalités de genre et les rapports de domination propres ou non au patriarcat capitaliste, l’expérience de l’autonomie permet de faire cohabiter des principes de vie multiples, qui vont des transsexuel.les aux réfugié.es, en passant par les féministes ou antispécistes, et surtout, de tendre vers le dépassement de ces rapports inégalitaires.

Hakim Bey16 définit ses Temporary autonomous zones (TAZ) comme des zones libres où existe un art de vivre doux et sauvage, une danse et non une eschatologie. Une ZAD est une insurrection ordinaire, une sécession par le milieu, ce milieu accueillant aussi bien des queers, vegan.es, paysan.nes, LGTB ainsi que des sans logis, voire des réfugié.es, se définissant tou.te.s par le geste de la soustraction continue, par la « destruction attentive et douce de toute politique qui plane au dessus du monde sensible ». Contrairement à la représentation nihiliste que veut en donner l’État, l’autonomie et la forme-occupation sont stratégiques, multiples et non-représentables et demeurent donc une irréduction. Car l’éthique de l’insurrection consiste à considérer que « le monde ne finit pas mais qu’il est, dans sa forme actuelle, fini »17. La forme-occupation, en recentrant le projet émancipateur sur le terrain des formes de vie, rend « l’alternatif » inutile. Ce sont donc de nouvelles « communes libres » et des « ZAD partout » qu’il convient de suivre à travers dans le monde, alors que l’État s’avance pour tenter de les détruire, à l’exemple de NDDL.

1 Dans la suite du texte, nous désignerons l’occupation de Notre-Dame-des-Landes par son acronyme NDDL.

2 Giorgio Agamben, « Formes de vie », in Moyens sans fin, Paris, Payot & Rivages, 2002. Voir Comité invisible, notamment De l’insurrection qui vient, La Fabrique Éditions, Paris, 2007.

3 Voir l’interprétation qu’en fait Marielle Macé dans Styles. Critique de nos formes de vie, Paris, Gallimard, 2013.

4 À l’origine, dans le droit de l’urbanisme, Zone d’aménagement différé, devenu par la suite Zone à défendre. Voir Sylvaine Bulle : Zad. Entrée, in Dictionnaire des biens communs, Marie Cornu, Judith Rochfeld et Fabienne Orsi, PUF, Paris,2017.

5 Voir notamment Christian Bessy et Francis Chateauraynaud, Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception, Paris, Pétra, 2014 (1995).

6 Voir Sandra Laugier, Wittgenstein les sens de l’usage, Paris, Vrin, 2009.

7 Jacques Rancière, En quel temps vivons-nous ? La Fabrique, 2017.

8 Dans le cas de NDDL, nous n’évoquons pas ici le mouvement anti-aéroport et les « composantes extérieures » mais l’occupation en tant que forme spécifique.

9 L’approche des formes de vie en termes wittgensteinien n’est pas incompatible avec celle d’Agamben.

10 Voir Luc Boltanski, De la critique. Précis sociologique de l’émancipation, Gallimard, 2009. Luc Boltanski soutient, lui, la thèse de l’opposition entre le monde et la réalité, les moments pratiques et métacritiques ; mais il faut ici considérer une forme-occupation comme une articulation entre les deux, comme l’est également le partage du sensible chez Rancière.

11 Voir Éric Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017.

12 Où les occupants luttent contre un projet d’enfouissement de déchets nucléaires.

13 Le procès de Tarnac en mars dernier (2017) fût à ce titre une véritable critique en extériorité visant à faire le procès de l’État.

14 La forme-retrait en tant que stratégie offensive et défensive rappelle la machine de guerre de Deleuze et Guattari qui est un concept-outil, voire un dispositif, destiné à contrer l’ontologie du pouvoir par des « ontologies modales » ou par des modes d’être et d’expression équivalant à des puissances d’être. La machine de guerre est le mouvement accompli par les minorités traçant un territoire, à partir de ses lignes de fuite. Celles-ci sont autant de trouées, de percées émancipatrices et créatrices allant du féminisme à l’art, au devenir animal ou devenir territoire, dès lors que ces subjectivités retirent à l’État les fonctions sociales et politiques qu’il s’est octroyé, et que ces dernières sont re-domestiquées. Notons que les deux philosophes n’évoquent pas la nécessité du processus révolutionnaire ou le recours à des armes pour parvenir à une auto-organisation, la machine de guerre se limitant à répondre à l’appareil d’État sans établir de lien de violence offensive pour libérer les lignes de fuite. Deleuze et Guattari montrent également l’opposition entre une ontologie relationnelle (ET) et une ontologie de la structure (EST). Les nœuds créés par la mise en connivence d’êtres et de choses, de formes de vie, ne sont rien d’autre que la fabrique de réel, rouvrant des espaces, échappant au contrôle et à la machine « molaire » de l’État. Voir Gilles Deleuze et Félix Guattari : Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie, Éditions de Minuit, 1980.

15 Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, La Découverte, 2017.

16 Hakim Bey, Des zones d’autonomie temporaire, Éditions de l’Éclat, 1997.

17 Formule extraite d’un des textes issus de l’occupation.

 

Bulle Sylvaine

Professeure de sociologie, membre du CRESPPA-LabTop. Ses domaines de recherche sont notamment la sociologie des conflits et de la violence politique (France et Moyen-Orient), la théorie pragmatique.