Fragments politiques et économiques de Chine

La Chine n’est plus exotique. Son futur contribue déjà à façonner la planète et chacun, quelle que soit son appartenance, la découvre, avec stupéfaction et crainte, rarement dans la case prévue : elle semble défier les schèmes habituels de la pensée. S’agit-il d’une nouvelle voie du capitalisme, imagine la majorité, ou du socialisme, se demandent encore certains ? À court terme ? Dans vingt ans ? En 2013 une avalanche d’essais, une pléthore d’études, ouvrages de fond contestables, témoignages profonds par superficialité, se sont offerts au lecteur curieux. Partout affleure pourtant la même question : après Mao, après Deng XiaoPing, comment qualifier l’ère ouverte par Xi JinPing dans un contexte de ralentissement d’une croissance à deux chiffres qui a duré trente ans ?

Les textes présentés dans cette majeure de la 54e livraison de Multitudes, ont été organisés par XiaoMing Wang, membre du collectif de rédaction depuis deux ans. Le pari difficile a été d’accueillir exclusivement des points de vue issus de collègues chinois de différentes universités. Leur composition, leur équilibre n’auraient peut-être pas été les nôtres, mais c’est la règle du jeu tenté ici pour découvrir comment est pensée la situation actuelle de la Chine par certains de ses intellectuels.

Six auteurs, universitaires et peu partisans d’un alignement de plus en plus profond de l’accumulation chinoise sur une pure économie de marché, nous font partager sur des modes très divers leurs interrogations ou leur avis sur la configuration générale. L’introduction explique précisément les raisons qui ont conduit notre collègue XiaoMing Wang à leur donner une tribune française. Faire connaître des regards autochtones, internes lui a paru une des meilleures façons d’entrer en dialogue. Pour amorcer un débat destiné à se poursuivre, nous avons choisi de recueillir aussi la parole du sinologue spécialiste en sciences politiques et en politique étrangère, François Godement.

L’intérêt majeur de ce dossier à nos yeux est d’offrir au lecteur français une entrée dans les argumentations internes à la sphère politique et aux acteurs étatiques, en particulier d’entrevoir la façon dont se construisent des rationalités et des rationalisations de l’action publique ; l’urbanisation, la gentryfication des grandes métropoles et leur lien avec les systèmes de pouvoir, aussi bien local que national, la rapidité des transformations dans le développement de la redistribution, l’appropriation politique de l’espace urbain, les logiques consuméristes comme donatrices d’un statut facteur de « l’harmonie » et d’un « bien-être modeste », la question des nouvelles classes sociales qui ne recoupent pas les partages classiques ouvriers/pauvres/mingong, et enfin des variations sur la figure imposée de la singularité, de l’universel, de la modernité et de la postmodernité post-coloniale sont ainsi donnés à voir par nos collègues chinois, avec leurs propres catégories d’interprétation.

Le lecteur de Multitudes sera un peu dépaysé, car il ne trouvera pas ici un écho des luttes actuelles sauf dans leurs effets indirects. Nous sommes loin ici des mouvements sociaux et d’une enquête paysanne, ouvrière ou urbaine. Les changements vertigineux des campagnes, dans un contexte où les zones rurales n’ont rien à voir avec le seuil de 12 000 habitants de l’INSEE pour la France, sont à peine évoqués. 80 000 habitants constituent un village en Chine et sur les 800 millions de Chinois qui habitent en zone rurale, on ne compte plus que 30 % de personnes employées dans l’agriculture.

En premier lieu, ce dossier démystifie une vision moniste et unifiée de l’État. L’État et le Parti communiste qui ne font qu’un se montrent ainsi traversés de tensions profondes peu réductibles à des dilemmes droite/gauche. La virulence de la lutte pour le pouvoir donne un avantage aux tueurs patients, et la liquidation de Bo XiLai est un morceau d’anthologie que Machiavel n’eût pas dédaigné.

En second lieu sont prises à contre-pied certaines pseudo-évidences : la Chine et le Brésil sont devenus les grands pays les plus inégalitaires du monde. Pour autant, ils ne se ressemblent pas et la construction d’un État Providence avance à marche forcée beaucoup plus rapidement au pays du Milieu. Un rapprochement se dessinerait avec l’Allemagne entre 1840 et 1890. Sans doute la solidité tout énigmatique du régime de parti unique est ici essentielle.

À un autre niveau, ce dossier montre que les rapports sociaux sont animés de dynamiques de transformation constantes, en dépit du monopole de l’État-Parti qui semble se consolider en 2013. Les 180 000 « incidents de masses » annuels, selon l’euphémisme du pouvoir, la virulence de la répression de la criminalité attestent d’une lutte de classe toujours prégnante. L’étalage de scandales, de faits de corruption, de spéculation immobilière effrénée ne semble pas affaiblir la sphère professionnelle de la politique mais en revanche lui fait revoir en permanence ses modes de domination.

De ce point de vue, l’avis de François Godement offre un saisissant contre-éclairage : pour lui, la permanence d’un État fort, de la suprématie ou hégémonie du Parti, malgré tous ses penchants régressifs, ne fait aucun doute, quels que soient les espoirs d’une démocratisation plus affirmée suscités lors du passage de témoin de Hu JinDao à Xi JinPin. On aurait envie de pousser nos contributeurs chinois à opposer à François Godement une analyse des fractures, des lignes de failles dans les veines du Parti monolithique. Ce sont elles qui, d’un léger coup de poinçon, sont capables de le fendre brutalement. Pour reprendre l’interrogation d’un autre membre du collectif de Multitudes au Brésil, Giuseppe Cocco dans cette même livraison : où sont les amorces ou les étincelles susceptibles de mettre le feu à la plaine ? Dans un système complexe, des points en apparence insignifiants, comme la question écologique, comme les minorités non Han, peuvent surdéterminer les contradictions principales les mieux quadrillées.

Enfin, l’assemblage des textes présentés ici démonte le biais culturaliste et essentialiste qui continue à séduire tant dans l’analyse du rôle de la Chine, comme naguère du Japon face aux avatars de la modernité capitaliste.

Au-delà de ces quelques caractéristiques, ce dossier ouvre à des questions majeures sur les logiques sociales, individuelles et collectives, les modes de subjectivation des acteurs dans la Chine actuelle. Une perspective anthropologique est ici nécessaire, comme l’illustrent les récents travaux de Monique Selim et Bernard Hours dans la région la plus ouverte de la Chine, à la pointe des réformes, le Guangdong et Guangzhou (Canton).

Sont en effet absents de ce dossier maints faits sociaux centraux tels la domination masculine qui traverse non seulement l’État mais la société dans son ensemble ; le vieillissement qui n’est pas seulement une question économique qui changera le marché du travail aussi rapidement que cela s’est déjà produit au Japon, mais aussi une urgence qui peut entrer en télescopage avec la construction d’un Welfare State ; la violence symbolique et physique de toutes les formes d’inégalité, une concurrence acharnée et généralisée qui invalide l’idée de solidarité, comme l’illustre Murong Xuecun dans son dernier roman Danse dans la poussière rouge (Gallimard Bleu de Chine 2013). L’action publique ne remet pratiquement pas en cause cette violence multidirectionnelle des inégalités. Or cette dernière joue un rôle central dans l’adhésion de la population à l’État-Parti et à son programme de société dite « harmonieuse ». Une société harmonieuse peut-elle être si dure avec « ses pauvres » ? Le point de vue individualiste et dominant dans l’économie standard y compris celle de la Banque Mondiale fait attention au coefficient de Gini et aux disparités de revenu (avant et après transfert) entre les individus. L’optimum de Pareto est indifférent à l’inégalité : pourvu que tout le monde gagne un peu, l’inégalité n’est pas un problème. Tout change quand on dépasse l’optimum de Pareto, c’est-à-dire quand le gain supplémentaire des uns ne peut se faire qu’au détriment des autres. La forte croissance chinoise a garanti pendant trente ans le caractère socialement acceptable ou tolérable d’un accroissement de l’inégalité. Comment évolue l’acceptation de la population quand la croissance n’augmente plus aussi vite ? Un des critères centraux d’un atterrissage en douceur d’une croissance quantitative massive vers une croissance qualitative beaucoup plus faible est la perception par les gouvernés du caractère globalement juste ou injuste de la société. Et ce dernier n’est pas simplement réglé sur l’échelle des inégalités de revenus entre les individus, mais sur la façon dont ladite société traite les 20 % les plus démunis. Dans le cas chinois, c’est le sort de 280 millions de personnes (pas loin de la population des États-Unis) qui se trouve en jeu.

Le sang du marché, bien plus que la douceur du commerce, surplombe la société et l’État. Si les contributeurs de ce dossier paraissent tous persuadés que le dogmatisme néolibéral (le marché et l’accélération de la mise en place des droits de propriété privée) conduira droit dans le mur le projet de société dite harmonieuse (litote pour ne pas parler de guerre civile), on s’interroge sur la manière dont les partenariats État/Parti, public/privé, État/central et collectivités locales des régions seront capables de résoudre l’équation.

Il faudrait aussi s’interroger sur les résistances multiples des hommes et des femmes qui empruntent des modèles globalisés de libération personnelle et collective, et sur les mouvements sociaux : tant ceux en apparence bien balisés des ouvriers d’industrie que ceux des mingong, ces migrants internes soumis au Hukou, au permis de résidence et de travail, clé d’accès en zone urbaine aux soins, à la scolarisation, au logement social, mais aussi de ces femmes ouvrières du textile qui ont été au Japon entre 1866 et 1911 l’une des clés de l’industrialisation. Reste à circonscrire l’histoire de la mobilité, des taux vertigineux de turnover. Chez Foxcon en 2010, à Shenzhen, dans la plus grande usine du monde, alors de 800 000 employés, le taux de départ atteignait 40 % des effectifs par an ! La rapidité de l’évolution des salaires de l’industrie dans les régions côtières montre les stratégies des gestionnaires mais aussi des sujets.

Pourtant la production de la société ne s’opère pas exclusivement dans les usines et les bureaux. Parallèlement à la force apparente du Parti et de la politique professionnelle, c’est dans la production de la société civile à travers les multiples ONG qu’émergent les traits de la société et de la politique futures. On a usé et abusé de la distinction entre la société civile et l’État depuis Hegel. Le philosophe avait souligné, lors de la naissance de la Nation et du capitalisme industriel, que la sphère des intérêts particuliers d’une classe économique s’était auto-organisée indépendamment de l’État. La sphère des besoins et la sphère bourgeoise se rejoignaient dans leur extranéité par rapport à l’État. Depuis Hegel et Marx, l’État a tellement pénétré la politique économique, la sphère des besoins que, comme pour le marché, l’hypothèse d’une indépendance radicale de la société civile est un leurre. Néanmoins des processus d’autonomisation relative s’observent, puisant dans les ressources infinies de la Toile de nouveaux modes d’action et de pensée. Dans le capitalisme occidental, les ONG et les représentants de la société civile ont été absorbés dans le mécanisme de représentation et de formation d’un intérêt général compatible avec le développement des entreprises et de l’État. Dans le cas chinois, la situation est différente : le dogme intangible du monopole politique de représentation attribué au Parti dans la gestion de l’État en vient à recréer un espace d’émancipation en amont du politique institutionnel. Ces plages ne sont pas intégrées directement dans le Parti comme le syndicat, qui est devenu la courroie de transmission de l’État dans le marché, par le biais de la reconversion massive de cadres du parti en dirigeants d’entreprises. Elles fonctionnent dans une autonomie relative tolérée et traduisent la puissance transformatrice des multitudes, comme le montre l’étude attentive des ONG dans la province du Guangdong, laboratoire où s’élaborent de nouvelles dynamiques-ruptures, failles ou au contraire consolidation des relations entre l’État, la société, le Parti.

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.

Selim Monique

Anthropologue, directrice de recherche, a publié récemment Hommes et femmes dans la production de la société civile à Canton L’Harmattan 2013. Avec Anne Querrien, La libération des femmes, une plus-value mondiale, L’Harmattan 2015. Avec Bernard Hours, L’enchantement de la société civile globale : ONG, genre, gouvernance L’Harmattan 2014.