Genre, féminisme et promotion démocratique postcommuniste

Après avoir connu une impressionnante carrière en tant qu’outil cognitif critique, le genre est désormais partie prenante de divers dispositifs de conditionnalité démocratique, voire même un « paradigme central de la gouvernance du capitalisme globalisé » (Selim, 2010, p. 257). « Mot piégé » par excellence, pris dans des enjeux bureaucratiques et devenu instrument d’action publique avec la consécration du gender mainstreaming pendant les années 1990, le concept est soumis à une pluralité d’usages idéologiques, technocratiques et normatifs. Nombre de travaux produits depuis le tournant des années 2000 en soulignent d’ailleurs la variabilité sémantique et formulent des mises en garde contre ses faux-semblants[1].

En ce qui nous concerne, nous interrogeons ici sa diffusion et son appropriation sur le terrain est-européen après la fin de la guerre froide[2]. L’émergence dans cette région d’une expertise féministe en phase avec les institutions internationales est exemplaire des nouveaux modes de fonctionnement du genre. Elle illustre bien la dialectique entre, d’une part, la « sophistication » progressive du concept, accompagnant le développement des travaux sur des terrains de plus en plus diversifiés et, d’autre part, sa routinisation sous l’effet simultané des modes académiques et de la normalisation technocratique dans une perspective internationale.

Dire l’égalité des sexes après le communisme

Délégitimée en tant que partie prenante de l’arsenal idéologique des régimes précédents dont elle était considérée comme un des attributs symboliques les plus puissants, la rhétorique centrée sur l’égalité des sexes fut dans un premier temps bannie des espaces publics des pays en transition. Ce fut dans un deuxième temps grâce à son inscription sur l’agenda des institutions internationales que cette thématique fut réaffirmée dans la région, s’exprimant sous des formulations renouvelées telles que « droits humains des femmes » ou « équité de genre », qui pouvaient apparaître comme idéologiquement « neutres » ou en tout cas comme relativement éloignées de la propagande des États socialistes[3].

Divers agents en phase avec les processus de réformes postcommunistes ont cherché à mesurer le degré de « démocratisation » à l’aune de la situation des femmes dans l’espace public, avec le concours d’organismes multilatéraux qui ont à la fois forgé des outils technocratiques pour évaluer les écarts socio-économiques entre les sexes (gender gap), incité les autorités à y remédier et fourni les ressources nécessaires pour le faire[4]. D’autre part, en réponse à l’offre conséquente des programmes internationaux de soutien à la « société civile » et notamment dans le contexte créé autour de la Conférence mondiale des femmes organisée par les Nations Unies à Pékin en 1995, nombre d’organisations et associations de défense des droits des femmes se sont mises en place partout dans les pays ex-socialistes. Cette « ONGisation du féminisme » (Lang, 1997) – qui n’est pas un phénomène propre à l’Europe de l’est – a été déplorée par certaines chercheures et militantes travaillant sur la région (Ghodsee, 2006). D’autres en ont toutefois souligné les aspects positifs, montrant que les activités menées dans les cadres associatifs ont créé de la sensibilité publique sur la question des rapports sociaux entre les sexes, ont stimulé son inscription sur les agendas politiques postcommunistes et sa consécration en tant que thématique légitime de la recherche en sciences sociales (Funk, 2006). Par ailleurs, la traduction dans les répertoires juridiques nationaux de l’« acquis » (lois, institutions, politiques publiques) communautaire sur les questions d’égalité fit l’objet d’évaluations régulières dans les pays en voie d’adhésion à l’Union européenne. Des réglementations concernant l’égalité entre les sexes furent par endroits adoptées afin de montrer l’orientation pro-européenne des gouvernements, tandis qu’ailleurs cette importation constitua un enjeu de compétition sur la scène politique nationale. Enfin, les gender studies se sont installées après 1990 en Europe de l’est en signe de « modernisation » et d’« occidentalisation » des universités (Zimmerman, 2007), tout en se donnant pour vocation d’une part de stimuler une nouvelle pensée sur le contrat social de genre et d’autre part de régénérer le fonctionnement du monde académique.

Promouvoir la « société ouverte » à travers le genre

Les voies de diffusion du genre combinent les registres associatif (ONG), universitaire et réformateur. En Roumanie par exemple, les principales porte-parole de la thématique sont de jeunes intellectuelles converties au « féminisme académique » via des trajectoires de socialisation internationale, qui sont devenues les promotrices et les spécialistes d’une nouvelle niche professionnelle dans l’espace académique national. Sensibilisées au domaine des études de genre grâce à des rencontres universitaires, elles tiennent des activités menées au titre du militantisme dans la société civile postcommuniste et tirent de leur proximité des milieux réformateurs une partie de leur savoir-faire et de leur visibilité publique en tant que porte-paroles des droits des femmes (Cîrstocea, 2006). Incarnation exemplaire de la nouvelle figure sociale de l’« intellectuel organique de la démocratisation » (Heemeryck, 2010), ces spécialistes se définissent par leur engagement pour diffuser des normes en phase avec la promotion de la démocratie libérale par les fondations philanthropiques et les programmes des institutions internationales, dont proviennent en partie leurs ressources sociales, culturelles et politiques.

C’est pour éclairer la sociogenèse de l’expertise féministe qu’il convient d’évoquer ici un des acteurs les plus importants dans l’institutionnalisation et la consolidation de « l’espace idéologique du genre » (Selim, 2010, p. 257) en Europe de l’est, à savoir le Open Society Institute, fondation privée de George Soros[5]. Les fondations Soros « pour une société ouverte » établies au début de la décennie 1990 dans les principales villes est-européennes, interconnectées par des programmes réticulaires et travaillant de concert avec la Central European University (CEU, Budapest, une université privée internationale anglophone fondée par G. Soros à la même époque), représentent le dernier avatar d’un format institutionnel – la fondation philanthropique – dont l’efficacité dans la gestion « douce » des sociétés a été expérimentée depuis le début du siècle dernier sur des terrains aussi diversifiés que les politiques de population, les politiques urbaines, ou les politiques scientifiques[6]. Comme l’argumente de façon convaincante Nicolas Guilhot, l’OSI et ses programmes proposent une alternative aux systèmes d’enseignement supérieur traditionnel en Europe de l’est et fonctionnent notamment comme plaque tournante pour l’internationalisation des élites intellectuelles et politiques dans l’espace postsoviétique. Au titre de leur engagement dans le management de la globalisation, ces institutions ont contribué à la mise en place d’une expertise ancrée dans des doctrines économiques propres aux institutions financières internationales, mais elles ont également investi – et c’est ce qui en ferait la spécificité et l’efficacité – des questions en général portées par des groupes critiques, telles que les droits de l’homme, l’environnement, le genre (Guilhot, 2007, p. 472).

Les premières initiatives en rapport avec le genre au sein du réseau Soros concernent, à part quelques événements ponctuels[7], un « séminaire inter-régional sur genre et culture » organisé à partir de 1994 à Budapest. Réunissant une vingtaine de participantes pour un travail collectif mené dans le cadre de rencontres régulières étalées sur deux ans, il visait à étudier la possibilité d’introduire une sensibilité féministe dans les sciences sociales, voire d’acclimater les études de genre en Europe de l’Est[8]. Parmi les participantes à la première édition du séminaire on retrouve plusieurs personnes pionnières du féminisme académique dans les pays d’Europe centrale et orientale, ainsi que des spécialistes basées dans des universités occidentales anglophones[9]. Certaines d’entre elles avaient été précédemment en contact au titre du Network of East-West Women, un groupement militant transnational structuré à New-York en 1990-1991 autour d’Ann Snitow, féministe radicale et professeure de littérature à la New School for Social Research. Ce séminaire, qui connut plusieurs rééditions et dont le cercle s’élargit progressivement, fut le noyau autour duquel allait se cristalliser le Gender Studies Department de la Central European University : démarré sous la forme d’un programme d’études approfondies, consolidé par la suite, celui-ci est habilité depuis 2002 pour encadrer des doctorats et a été accrédité à la fin des années 2000 par le ministère hongrois de l’Education nationale (Zimmermann, 2007).

La direction « académique » n’est pas l’unique axe de diffusion des préoccupations pour le genre à l’OSI. L’offre de financement vise également les organisations non gouvernementales identifiées aux « women’s issues ». Evoquons à ce titre notamment le programme régional intitulé Network Women’s Program : mis en place dans le sillage de la Conférence de Pékin et officiellement lancé en 1997, il appuya la création d’une association des études de genre et sur les femmes dans les pays en transition, la publication d’un répertoire des ressources est-européennes en la matière, ainsi que de nombreux ouvrages fondamentaux des bibliographies occidentales du domaine des gender studies, ce à quoi s’ajoutent divers projets de popularisation ou de veille sur les mesures d’égalité entre les sexes adoptées dans les pays candidats à l’Union Européenne.

Des membres du Network of East-West Women, ainsi que certaines des participantes au séminaire régional sur genre et culture mentionné précédemment ont activement investi le programme régional. Des ressources militantes et des ressources académiques furent de la sorte absorbées dans le fonctionnement de l’institution philanthropique et ont nourri sa politique après avoir bénéficié de son soutien pour se consolider. Toujours pour éclairer le mode de fonctionnement de la fondation, mentionnons également que la responsabilité du Network Women’s Program revint à une économiste russe engagée sur des questions d’égalité dans l’espace public et politique moscovite depuis la fin des années 1980. Coordonatrice du Moscow Center for Women’s Studies, elle était en contact avec des cercles féministes occidentaux (European Socialist Feminists, Network of East-West Women) dès le début de la décennie 1990, elle avait bénéficié de bourses de la Fondation Ford et du National Council for Research on Women et faisait partie du conseil de International Women’s Health Coalition. Lors de la conférence de Pékin, elle cosignait avec d’autres représentantes d’organisations basées en Europe de l’est une allocution – initialement non prévue sur le programme de la conférence – pour dénoncer l’invisibilité des femmes est-européennes dans cette arène qui se voulait représentative du féminisme du nouveau millénaire. Peu après elle était conviée à mettre en place le programme régional de l’OSI évoqué précédemment, qu’elle allait diriger pendant une dizaine d’années, avant de travailler pour les programmes « femmes » des Nations Unies.

Le « genre globalisé » et la « voix » féministe régionale

De nombreuses pionnières féministes des pays ex-socialistes est-européens ont bénéficié des ressources dispensées par les grandes fondations philanthropiques américaines en général et par les institutions Soros en particulier[10]. Ces organismes ont mis à la disposition des acteurs « indigènes » les moyens de se former à un domaine intellectuel précédemment quasiment inexistant dans leurs espaces nationaux et ont déployé les cadres pragmatiques d’une socialisation internationale au féminisme, stimulant non seulement l’élaboration d’un répertoire homogène de discours et de préoccupations, mais aussi la création d’une communauté symbolique.

Au premier abord, l’incorporation progressive de la thématique du genre et son institutionnalisation sur l’agenda de l’OSI semblent confirmer – voire même illustrer parfaitement – la thèse de la dépolitisation du féminisme par l’impulsion au développement des activités académiques, voire de la normalisation à travers l’encadrement de ses énoncés dans des formats standardisés qui en limitent la portée critique[11].

Cependant, l’action philanthropique a appuyé l’affirmation collective d’actrices porteuses de l’identité de « femmes est-européennes » ou « femmes des pays en transition » dans l’« espace [international] de la cause des femmes » (Bereni, 2007). En effet, les ressources matérielles et intellectuelles accessibles au titre des programmes d’aide internationale déployés par les fondations ont contribué à cristalliser et renforcer une identité collective fondée sur la proclamation de la « différence » – réelle tout aussi bien que performée de façon stratégique – des femmes qui ont connu l’expérience des régimes socialistes.

Les moyens philanthropiques ont donc contribué à redynamiser et à re-signifier politiquement le clivage idéologique « Est-Ouest » propre à la guerre froide, approprié comme un support identitaire par de nouveaux acteurs sociaux en quête de reconnaissance. Nouvelles entrantes dans les arènes féministes internationales, les pionnières du genre dans les pays ex-socialistes ont pu s’y légitimer par leur critique de l’universalité des luttes des femmes et de la « sororité globale[12] ». Inspirée par la pensée féministe postcoloniale et connue comme le « malentendu Est-Ouest » (Funk 2007 ; Cerwonka, 2008), cette critique s’est exprimée à travers de nombreux travaux publiés dans des revues et recueils anglophones de gender studies, dont certains sont issus des rencontres et débats transnationaux organisés avec le concours des divers programmes philanthropiques.

L’émergence et la diffusion de la thématique du « genre » dans l’espace ex-soviétique pendant les années 1990 témoignent de processus de transnationalisation et d’hybridation des répertoires féministes qui concernent l’échelle globale autant que régionale et illustrent de façon saisissante le « nouveau visage de la politique féministe » (Desai, 2005). Les processus que nous venons d’évoquer articulent des logiques et des registres multiples, les acteurs qui en sont porteurs traversent les frontières – plus que jamais conventionnelles et poreuses – entre espaces militants, académiques et philanthropiques. En règle générale, la promotion du genre dans le cadre des institutions internationales relève de logiques présupposant « l’exportabilité radicale des conceptions hégémoniques du “genre” » (Butler et alii, 2007, p. 298). Mais la genèse des programmes de l’OSI ainsi que les usages qu’en font les bénéficiaires montrent la perméabilité de cette institution à l’expérience sociale et culturelle de ses récipiendaires, voire sa « versatilité idéologique » (Guilhot 2007, p. 473). Et c’est ce qui en fait non seulement un espace de production du « genre globalisé », mais aussi un espace d’apprentissage et de pratique d’une solidarité féministe transnationale qui intègre et dépasse la critique de l’universalité des luttes des femmes.

Références bibliographiques

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Cîrstocea Ioana

Sociologue au CNRS, membre du GSPE-PRISME Strasbourg. Ses travaux principaux portent sur l’émergence des études de genre dans les pays d’Europe centrale et orientale depuis 1990 comme nouveau domaine de production de savoirs au croisement de processus contemporains de transnationalisation du féminisme et d’institution du genre en tant que norme de gouvernance globale.