Goya, le douanier et moi Des aventures de la valeur en milieu festivalier

Que vaut telle œuvre, en soi ou en rapport à notre thématique ? Que vaut tel artiste ? Mérite-t-il, oui ou non, d’intégrer la cinquantaine d’invités à notre « festival international d’art contemporain Alpilles Provence » : a-part ? Après y avoir mené des débats en tant que « panseur intellectuel », j’officie depuis deux ans en qualité de « directeur de la programmation » de cet événement, irrespectueux lieutenant de Leïla Voight, âme et fondatrice de la manifestation. À ce poste qui n’a de ronflant que la consonance, je devrais théoriquement peser, jauger, juger, trancher, voire découper en rondelles les artistes contemporains désirant habiter de leur ego l’Hôtel de Manville des Baux-de-Provence, le Château des Alpilles et l’agence Bosc du côté de Saint-Rémy ou les fenêtres des mairies du Paradou et de Maussane-les-Alpilles. Sauf que voilà : j’ai le sentiment que ce rôle improvisé, il est vrai de l’ordre du plaisir bénévole, me pousse à aimer les artistes ou leurs œuvres selon des modalités et des intensités variables, à les détester parfois, mais jamais à en évaluer la valeur, surtout financière.

Je te tiens, tu me tiens par le Goya

L’honnêteté m’oblige néanmoins à admettre que la flèche de la valuation a percé mes entrailles – et a failli me faire tomber – le 2 juillet dernier, au cœur de la Grand Rue du village moyenâgeux des Baux. De la belle bâtisse de la Fondation Louis Jou à notre royal lieu d’exposition, l’Hôtel de Manville, je n’avais certes qu’une vingtaine de mètres à gravir, mais parsemés d’obstacles appelés touristes, et surtout je tenais dans mes bras une dizaine de gravures originales de Goya. Je me suis dit, pris de panique : « Et si elles tombaient ? Et si les hippopotames américains à ma gauche marchaient dessus ? Et si le voleur de Goya frappait sous le soleil des Alpilles ? Et si les jeunes médiateurs du festival, serrant contre leur cœur les autres précieux dessins dans leur cadre, en oubliaient un au passage ? » Car un Goya, ça vaut son pesant de cacahuètes financières.

À peine plus d’une journée avant l’inauguration presse prévue pour le 3 juillet, la fiesta publique ayant été fixée au lendemain de cette date, je suis donc arrivé entier dans la salle du rez-de-chaussée de l’Hôtel de Manville. J’ai posé mes Goya, j’ai saisi dans mes mains peu assurées l’index des 82 gravures prêtées par la Fondation Louis Jou, ou plutôt des 71 selon ce document à notre disposition, et là j’ai tremblé à nouveau : « Et s’il en manquait une ? » « Et si le festival était accusé a posteriori d’en avoir dérobé une ? » Car effectivement, je ne sais plus trop par quel miracle physique ou métaphysique, regardant alternativement le papyrus faisant foi et les numéros inscrits derrière les cadres, j’ai compris que l’un des dessins, censé être sur notre table de chantier d’accrochage, avait bel et bien disparu. Stress infini. Et décision, prise avec la responsable de la Fondation, de tout vérifier ensemble de l’index et du tas d’or goyesque, en bon ordre à partir de l’œuvre n°1… Au final, c’est de l’index et non de l’humain porteur que venait l’erreur. Ainsi ai-je mesuré pendant deux ou trois heures, à la température de mon corps et à la dose de sueurs froides, toute la valeur de cette première édition originale des gravures des Désastres de la guerre de Goya, datant de 1865 – les dessins, réalisées entre 1810 et 1815 après l’invasion de l’Espagne par Napoléon 1er et la guerre civile qui en a été la conséquence, n’ayant jamais été montrés de la vie du peintre.

La leçon de cette anecdote, c’est le fort prix d’un classique, placé par l’histoire de l’art et donc la société au top de l’évaluation. Et cette valeur inestimable, de par la mise en scène du festival dont le cœur tenait pour sa cinquième édition à la création de « dialogues entre Goya et des artistes contemporains », s’est avérée contagieuse. Le Mexicain Demián Flores, par exemple, a forcément « gagné » quelque parcelle de cette valeur à la stricte mise en parallèle de chacune des gravures de Goya avec la version réinventée par ses soins. Mais comment a-t-il été positivement contaminé par cette valeur via la proximité des Désastres de la guerre ? Et par qui ? Par le festival ayant décidé de ce positionnement ? Par les journalistes, les critiques et les barons du monde de l’art ayant pris la peine de se déplacer ? Par l’immense masse des touristes allant aux Baux, visitant les pierres de l’Hôtel de Manville et découvrant ainsi sa salle d’aimables tortures artistiques ? À moins que le premier responsable de ce gain ne soit Demián Flores lui-même. Le plasticien a en effet passé plus de deux ans à travailler minutieusement chaque dessin d’origine, glissant dans les décors et scènes intemporelles d’une guerre napoléonienne d’il y a deux siècles les traces de son imaginaire mexicain : figures mayas, masques et symboles aztèques, silhouettes de conquistadors ou de gringos en cravate, etc.

La sculpture et le syndrome du douanier

Au départ, il y a bien sûr les décisions du festival. Qui lance au Mexique un appel à projets autour de l’idée d’un dialogue d’artistes contemporains avec Goya. Et qui choisit une dizaine de propositions sur une centaine de dossiers, en plus évidemment de la sélection par affinités électives de plasticiens bien de chez nous – ou pas loin. Évaluation donc, force est de l’admettre, mais orientée par une thématique précise, et vécue sans la moindre considération pour quelque principe d’objectivité de jugement en milieu artistique.

Ensuite, il y a cette découverte d’évidence pour n’importe quel financier, notamment des temples de la culture : point de valeur pour une œuvre au départ totalement inconnue sans un maximum de flux, à partir et autour d’elle. Qu’elle voyage, à l’idéal physiquement ou à défaut via son image, qu’elle soit valorisée par des entremetteurs comme notre festival d’art contemporain, puis surtout qu’elle soit vue, commentée, aimée ou détestée. La valeur se construit, non dans l’immobilité d’une maison ou même d’un musée, mais dans les mouvements qu’elle suscite. Sauf que voilà : il y a le douanier…

Le douanier, ce drôle d’animal kafkaïen, ne s’intéresse aux paquets qui passent sa frontière qu’au regard de leur valeur financière putative, dont il peut tirer des taxes et ainsi combler les béances du porte-monnaie de son maître l’État. Un jour de juin 2014, l’une de ces bêtes préhistoriques a vu passer devant son nez une caisse, haute d’une quarantaine de centimètres, et d’environ quatre mètres sur trois, envoyée par une galerie d’art depuis le Canada. Elle devait alunir par DHL à Saint-Rémy-de-Provence. Valeur déclarée : 600 euros. « Comment ! ? », se dit notre douanier, « un paquet de cette taille, venant d’une galerie, et à ce prix ? Mais voyons, c’est bien sûr, c’est une arnaque ! » L’homme imaginait-il dans la grosse boîte un tableau original de Goya, coûtant son pesant de diamants ? Ou celui d’un immense artiste québécois ? Quoi qu’il en soit, il a bloqué la coupable cargaison. Car 600 euros, tout de même, quelle blague ! Ce n’est même pas le prix d’un aller-retour en avion entre Montréal et Paris. D’où une série de dialogues ubuesques entre le modeste festival et les douanes françaises. Que l’œuvre d’art ne soit qu’en transit, gratuitement de la part de l’artiste et de sa galerie, juste pour le plaisir de festivaliers ? Inimaginable. Selon le douanier, qui dit passage de frontière dit transaction, et donc intérêt financier. Et puis les autorisations pour ce genre de transmission gracieuse mettent des semaines à être délivrées par l’administration, sans garanties d’une issue positive pour le paquet à transbahuter. Non, notre ami le douanier ne peut imaginer de don, de prêt sans logique financière, ni donc aujourd’hui valeur négociable, augmentant au fur et à mesure du temps par la grâce des voyages de l’œuvre et de sa confrontation à d’autres. L’agent de l’État voulait juste sa taxe, selon sa mesure ringarde et archaïque de la valeur.

Au matin du 9 juillet, jour de l’inauguration des installations du Château des Alpilles, la sculpture de Ric Kokotovitch était toujours aux abonnés absents. Mais elle est arrivée à 17 heures, d’une taille finale, une fois montée, d’un peu plus de quatre mètres de longueur sur un mètre de hauteur et quelques centimètres d’épaisseur. La situation, en effet, après moult échanges plus ou moins désespérants, avait peu avant été débloquée par un improbable artifice verbal : la déclaration qu’il n’y avait dans la boîte que des éléments à compléter pour fabriquer sur place, ici en France, une œuvre en tant que telle. C’est la bêtise intéressée du douanier qui avait bloqué ce RAW à planter dans le sol, se lisant WAR à l’envers, sculpture constituée de 82 célèbres photos de guerre affichées en positif et en négatif. Et c’est sa bêtise pour le coup intéressante, ou plutôt une astuce permettant cette fois de profiter du réflexe administratif, qui nous a permis de la débloquer. Comme si un douanier n’était pas capable d’imaginer l’œuvre en potentiel à partir de ses pièces. Comme si la valeur de l’art ne reposait que sur le matériel, et qu’une œuvre manquant d’un poil de barbe ne pouvait être considérée comme une œuvre ayant de la valeur…

Une échelle inévaluable perchée dans les Alpilles

RAW, pour ceux voulant aider le festival en participant à ses enchères, a été évaluée pour sa mise à prix à 4 200 euros. Mais est-ce là le fin mot de notre histoire des aventures de la valeur en terrain festivalier ? Non, car ce chiffre, tout comme les 80 000 euros et des brouettes que vaudrait au minimum le Remix Babylon d’Olivier Blanckart, ne sont rien à côté du gain intellectuel et spirituel du public des « vrais » amateurs et aussi de ceux qui construisent cet événement entièrement gratuit au prix d’une sévère dépense d’énergie.

Le festival a-part, reconnaissons-le, doit beaucoup à quelques grands collectionneurs, fiers à juste titre de la valeur des œuvres dont ils se portent acquéreurs. L’un d’eux, par exemple, a depuis deux ans tout loisir d’admirer chaque matin, sur les hauteurs de l’une des petites collines de son domaine des Alpilles, une échelle plantée dans la pierre. Cet instrument banal, en inox, pointe légèrement en biais ses deux branches vers le ciel. Il est d’une parfaite inutilité pratique. En tant que tel, pour un esprit rationnel, il ne vaut donc pas tripette. Et pourtant non ! Car cet objet, installé en 2012 via la troisième édition du festival dans un lieu et une posture pour lui abracadabrantes, est une œuvre pérenne de l’artiste très réputé Claudio Parmiggiani, nommée Luce, Luce, Luce. À moins d’un tremblement de terre ou de la colère d’un Dieu invisible ne pouvant supporter ce tutoiement sans fard de l’infini, cette échelle magnifiquement absurde ne quittera plus sa colline timide sur la petite montagne des Alpilles. Paradoxe jubilatoire de l’œuvre en inox : ainsi figée à jamais, ou sur un autre registre sans espoir de se retrouver un jour ou l’autre dans quelque boutique de bricolage, elle est littéralement invendable. Côté pile, elle ne vaut rien. Côté face, elle n’a pas de prix. L’évaluation de l’inévaluable est un piège… Un piège parfois nécessaire, mais un piège tout de même pour qui toute valeur ne peut être que subjective, donc singulière.

 

Kyrou Ariel

A publié récemment L’emploi est mort, vive le travail (avec B. Stiegler, Mille et une nuits, 2015), Ceci n’est pas un blasphème (Inculte, 2015), Google God, Big Brother n’existe pas, il est partout (Inculte, 2010), ABC Dick (Inculte, 2009), Paranofictions (Climats, 2007) et Techno Rebelle (Denoel, 2002). Directeur associé de la société Moderne Multimedias, il est le rédacteur en chef du site Culture Mobile (www.culturemobile.net). Il est le coscénariste du film documentaire Les mondes de Philip K. Dick (2016, Nova Prod / Arte). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.