Grimacez ou riez, le fond de l’air est jaune

Nombre d’intellectuels aux tempes argentées qui avaient connu Mai 1968 n’ont pas enfilé de gilets jaunes. D’autres curieux sont allés voir à quoi ressemblait ce « mouvement social non identifié ». Beaucoup, sans y être allés, y sont allés de leur opinion sur le sujet. De gustibus non est disputendum (des goûts et des couleurs). Mais à entendre et à lire les déclarations d’une partie des têtes qui émergent de ce mouvement (leaders qui se disent porte-parole et pas représentants, aussitôt démentis lorsqu’ils prétendent l’être), on se croirait revenu, non pas à Mai 68, avec ses slogans inventifs très rarement hargneux, mais à la Cause du Peuple et au vocabulaire virulent de ceux qui prétendaient raviver la haine de classe. Et que penser de l’analyse du compte Facebook (en récupérant les éléments effacés) de deux leaders majeurs du mouvement, Éric Drouet et Maxime Nicole, menée par la Fondation Jean Jaurès, qui ne laisse guère de doute sur leur ancrage, du moins initial, dans des zones proches de l’extrême droite ?

Gare aux dérives réactionnaires

« Vous en avez marre c’est maintenant ! », avait lancé Leandro Antonio Nogueira à Périgueux 12 janvier 2018, à propos de la limitation de la vitesse à 80 kilomètres heure.

Certains ont applaudi, peut-être trop vite, à l’anarchisme impénitent de cette foule irreprésentable qui ne désire visiblement pas être gouvernée, y compris dans un grand dialogue organisé par l’État. Ne s’agit-il pas d’un retour, à plus de deux cents ans d’écart (tragique ou farcesque), au peuple de la Révolution française qui ravit tant Jean-Luc Mélenchon ? Y sont convoqués, souvent via Facebook, les « petits contres les gras et gros » de l’Italie du XIVe siècle, ainsi que les « gueux » des révoltes paysannes de l’Ancien Régime, qualificatif que les Gilets jaunes ont retourné à la façon des gauchistes qui avaient fait de ce qualificatif méprisant aux yeux des léninistes un titre de gloire. Puis s’y sont rajoutés des échos du bonapartisme populaire, d’un nouveau boulangisme, réclamant qui un général de Villiers, qui des référendums révocatoires du mandat des élus comme au temps du Comité de Salut Public de 1793. Avec, suppléments encore moins digestes, un air de poujadisme et des révoltes fiscales et antidémocratiques de la fin de la IVe République, un zeste de racisme ici et là, d’antisémitisme spontané, de stigmatisation des étrangers, de défense du Diesel et de la vitesse automobile, et bien sûr de haine de l’Europe. Ces prises de position ne concernent certes qu’une minorité (visible) du mouvement. Mais cette dérive-là dessinerait pour demain un cauchemar aux valeurs très réactionnaires. Dans ce pudding à la Bannon (le conseiller de Trump qui s’agite en Europe, pousse à toutes les rébellions contre l’Union Européenne et tente d’ouvrir une université de tous les eurosceptiques à Rome) surnagent de peu ragoûtants Asselineau, Minguet, Chouard, Sapir, Soral et Philippot qui rêvent de Frexit à la sauce anglaise – même si peu le désirent vraiment au sein du mouvement, malgré une banderole malheureuse ici et là, telle ce « Référendum / Frexit » aperçu le 1er février à Paris. Vous reprendrez bien un verre au zinc de la France profonde et de l’Europe des peuples, en fait des Nations ? Non merci.

Illustration des « vertus » très spéciales d’une consultation (RIC, référendum d’initiative citoyenne national) dont aucune personne à gauche ne devrait vouloir : une enquête récente a posé la question du sujet prioritaire pour les Français en cas d’introduction de ce type de référendum. Elle livre un résultat édifiant : ce qui vient en tête n’est pas le rétablissement de la peine de mort, mais l’abolition… du mariage pour tous. À quand les lois répressives contre les LGBT ?

Des questions issues des rues et des ronds-points

Sur le terrain, dans les rues et sur les ronds-points, tout devient en revanche plus intéressant, mais plus compliqué. À condition d’être rigoureux, d’aller voir à Commercy, mais aussi à Paimpol, à Toulouse, au Puy en Velay, mais aussi à Trappes. De se méfier des parallèles historiques, et de préserver toujours la singularité de la période. Car force est de constater que le mouvement ne s’essouffle guère, tout en se posant de plus en plus de questions. Mais il n’est pas le seul à s’interroger. Dans l’opposition de gauche, dans celle de droite, aux extrêmes, qu’en faire? Faire sans les Gilets jaunes ? Difficile. Faire avec l’incontestable rupture qu’ils ont opéré dans le quinquennat macronien, et surfer sur la vague mais dans leur dos, à l’insu de leur plein gré ? Tailler des vestes à ses ennemis avec leur gilet, leur faire endosser le costume électoral européen ? Municipal ? Et avec qui ? Avec ces gilets virtuellement verts, dizaines de milliers de manifestants des marches pour le climat ou deux millions de signataires de la pétition du siècle pour un programme d’urgence de sauvetage de la planète, avec le Maire de Dunkerque et d’autres qui portent plainte contre les États pour attentisme criminel ? Avec le stylo rouge des enseignants, les gilets ou mains rouges syndicalistes ?

Visiblement, à l’épreuve de la durée, des tentatives de mayonnaises douteuses dont on pouvait craindre qu’elles prennent (genre dehors les immigrés à la sauce italienne, sortie de l’Euro ou de l’UE sauce anglaise, quenelles antisémites) sont retombées. Tant mieux. Cela évite les régressions, mais ne fait pas avancer pour autant. La panacée de la démocratie directe référendaire, plébiscitaire non plus. La question, alors que se profilent les élections européennes, n’est pas seulement celle des doléances, des grands débats, mais du tri et des choix difficiles.

Ils ne sont pas les 20 % de ménages les plus pauvres

Laissons à la sociologie, après la fête, l’analyse de la composition exacte de la galaxie Gilets jaunes. De fait, avec des variations par rapport au socle initial, ont clairement été présents des artisans, petits entrepreneurs, entrepreneurs individuels et retraités, mais aussi des ouvriers et des employés, des femmes précaires comme les aides à domicile, les aides soignantes, etc. L’importance de la mobilisation croissante des femmes qui ont fini par manifester le premier dimanche de février pour sortir de l’engrenage des affrontements violents atteste du caractère populaire du mouvement, qui contrairement à celui de Pierre Poujade, n’est pas celui d’une corporation précise…

À l’inverse, le mouvement ne recoupe que de façon très partielle le groupe des chômeurs et des 20 % de ménages les plus pauvres. Ils démontrent ainsi que l’enjeu de justice sociale ne se résume pas au sort de cette minorité des plus défavorisés des « laissés pour compte ». Les Gilets jaunes travaillent et l’assument. Mais ils soulignent que ce labeur contraignant en terme de déplacement à leurs frais ne leur permet ni d’épargner, ni d’offrir des jouets à leurs enfants, et pas même de s’offrir de petits plaisirs (dont des vacances). Ils rejettent les leçons de ceux qui ne veulent récompenser que les travailleurs qui triment dur, et se revendiquent plutôt d’un droit de tous à vivre décemment. Ils ne parlent donc pas du problème dont toutes les économistes bien élevés acceptent de discuter : l’inégalité entre les 20 % les plus défavorisés et la moyenne de la population, mais d’une autre inégalité, entre ceux qui gagnent jusque deux fois le salaire médian (1700 euros par mois X 2 = 3400), donc la majorité de la population, et les 20 % les plus riches. Les Gilets jaunes ne sont donc pas les pauvres, au revenu inférieur à 850 euros, moitié du revenu médian, que les néolibéraux acceptent de prendre en considération. Les réponses de l’État en termes d’augmentation du SMIC (à peu près 10 % des salariés) et surtout sur la partie qui ne dépend pas des employeurs, la Prime d’activité, ne les concernaient que partiellement.

Pas étonnant que les Gilets jaunes, qui parlent peu des banlieues ou des chômeurs, couverts par les dispositifs de l’aide sociale, jugent que les 8,5 milliards et demi obtenus (plus que les syndicats avait pu obtenir depuis Grenelle en juin 1968) ne sont « que des miettes ». Pas étonnant non plus que les Gilets jaunes déplacent le curseur de la mesure de la pauvreté bien au-dessus des critères objectifs. Ce qu’ils disent, c’est que même en travaillant à deux dans un ménage, ils n’y arrivent pas. Ils se sentent des « inutiles » de la mondialisation (voir l’excellent livre de Pierre Noël Giraud sur L’Homme inutile). Frustration décuplée par un sentiment d’abandon par les pouvoirs publics de ces mêmes « inutiles ». 57 % des français, rappelons-le, ne payent pas l’impôt sur le revenu, même s’ils subissent la TVA, un prélèvement progressif sur tous les pauvres, et qu’ils sont assujettis à la CSG comme les retraités et tous les flux des revenus issus des patrimoines.

Les Gilets jaunes rappelent que ce sont eux qui font tourner le pays pour mieux conjurer ce sentiment qu’ils perçoivent chez les modernes, les « nomades » à l’aise dans les métropoles mondialisées, d’être considérés comme des riens, des inutiles, qui plus est coûteux. Il n’est pas anodin qu’Eric Drouet soit devenu un porte parole écouté : camionneur, il doit savoir que les camions autonomes se passant de conducteurs rouleront bientôt dans les ronds-points.

Thierry Pech, directeur de la Fondation Terra Nova, rappelait qu’entre 2008 et 2018 le pouvoir d’achat n’avait pas dépassé 0,2 % d’augmentation en moyenne. Ce qui, ajouté à un fort creusement des inégalités entre les très très riches et les classes moyennes avait engendré chez ces dernières un sentiment frustrant de paupérisation, voire de déclassement. La crise financière de 2008 n’a même pas rebattue les cartes : très peu de très riches ont été ruinés (à la différence de la crise de 1929). Les exhortations à s’adapter plus vite à la mondialisation, à devenir entrepreneurs, à se fier au marché, (quand ce n’est pas au ruissellement de l’investissement) n’ont recueilli qu’un très faible écho ou la pire désillusion de ceux qui ont tenté de fonder des micro entreprises et qui sont devenus des intermittents sans couverture sociale. Sans doute est-ce la raison pour laquelle la revendication de pouvoir d’achat et de meilleurs salaires ne s’est pas adressée aux patrons mais à l’État directement. Le Medef l’a noté avec délice. La start-up nation ou le ruissellement sont devenus des signifiants vides dont le signifié semble dire aux Gilets jaunes : vous êtes exclus de cette aventure. On vous doit la charité, la compassion. Donc on vous traite comme des pauvres, mais sans les aides dont bénéficient les « vrais » pauvres. Bref de la pure provocation, et pas simplement parce que les Gilets jaunes ressentent le mépris des « premiers de cordée », des modernes face aux « archaïques », des élites face aux « ignorants »…

 

L’énigme du soutien très large dont ont bénéficié les Gilets jaunes

Les approches purement sociologiques des transformations des classes populaires, soulignant les mutations géographiques des territoires, si intéressantes soit-elles, passent à côté du véritable mystère, politique lui, des Gilets jaunes : pourquoi 70 % des Français ont eu de la tendresse ou de l’indulgence aux premiers pas du mouvement et continuaient de le faire à 51 % fin janvier, malgré la casse dans les manifestations ou des actes inadmissibles comme la lettre raciste à un député noir de LREM. Pourquoi demeurent-ils encore favorables à sa prolongation ? Ces autres Français métropolitains, classes « créatives », élites intellectuelles, banlieusards des grandes métropoles ne paraissent-ils pas aux antipodes des Gilets jaunes ? Risquons quelques explications.

Cela a été tellement souligné qu’il est inutile de s’y attarder longtemps : les Gilets jaunes sont une « divine surprise » pour Marine Le Pen. Sur la base « saine » comme elle le dit, parce que « bien française », cette colère populaire lui permet d’aller chercher Emmanuel Macron, à l’interne du pays et en même temps contre l’Union Européenne, pour l’Europe des patries et les Nations qui veulent « recouvrer leur souveraineté ». À un moindre degré, parce que le terrain est plus glissant pour elle, la France Insoumise, mais aussi une partie de la Gauche groggy après la vague Macron, voient dans ce long conflit la réouverture des possibles contestations et une reprise de la lutte de classe tout court. Qu’importe le flacon (et particulièrement certains contenus du flacon) pourvu qu’on ait l’ivresse. Les oppositions classiques, comme la droite de LR, les partis socialiste et communiste, les syndicats, espèrent quant à elles un changement drastique d’attitude du Président de la République à l’égard des corps intermédiaires.

La France est restée un pays moins inégalitaire que la quasi totalité des pays développés (à l’exception des Scandinaves) où l’inégalité a davantage progressé, mais elle est devenue un pays de bas salaires. Les classes moyennes des quatrième au septième déciles, les fonctionnaires des corps catégorie C, B, les retraités, les employés de l’économie sociale et solidaire cherchent tous et toutes à desserrer l’austérité salariale après la brèche ouverte par les Gilets jaunes. Pourquoi ? Parce que ce mouvement a déjà produit en décembre une transformation très forte : une socialisation massive des salaires au niveau SMIC (ou réglés par le SMIC à temps partiel). Une grande partie des dix milliards lâchés par le gouvernement est constitué par le prélèvement de la prime d’activité qui complète le SMIC. Trois millions de personnes en bénéficiaient auparavant, car les gouvernements Hollande avaient progressivement généralisé l’exonération des charges sociales patronales et le coup de pouce de la prime d’activité. Depuis la mesure annoncée par Emmanuel Macron en décembre, un million de personnes ont fait appel à ce dispositif. Il s’est donc produit une socialisation massive des bas salaires, mais comme cela ne touchait pas la partie fixe du SMIC, il n’y a pas d’effet d’entrainement automatique sur les rémunérations. Les fonctionnaires, les salaires moyens, les personnes au chômage, les pauvres n’ont pas tardé à s’en apercevoir.

Une inquiétude commune : le fractal du décrochage français.

En fait les Gilets jaunes, tout largués qu’ils soient ou pensent l’être dans la mondialisation, ventriloquent un air qui dépasse complètement leur cas : ils mettent en musique une inquiétude qui ronge les élites, les grands patrons, les entreprises intermédiaires, les classes moyennes prospères, les intellectuels, la classe créative, sans compter les professionnels du « déclinisme » : celui d’un déclassement de la France de grande puissance moyenne à une puissance secondaire noyée dans une Europe où certaines Nations moins anciennes réussissent, surtout en Europe du Nord. Manque de démocratisation réelle de l’éducation, atrophie des industries nouvelles, ratage de la révolution numérique, médiocrité de la transition énergétique et écologique, incapacité de se réformer, bref panne de projet (un moment conjuré durant l’état de grâce macronien). Dans ces conditions, le pays pourra-t-il longtemps se payer un système de protection sociale qui continue de susciter l’envie autour de lui, même si ça branle dans le manche du système de soins, et si l’inégalité des territoires dans le domaine de la santé est nettement croissante ?

Le pays prend traditionnellement les tournants, en particulier économiques, tardivement, et ne le fait que dos au mur. Ses patrons, ses banquiers, ses institutions financières, ses hauts fonctionnaires ne se résignent qu’en dernière extrémité à lâcher du lest, devant le risque direct et palpable d’explosion sociale. Pas d’innovation préventive, mais de l’innovation curative à chaud. De plus, les marges de manœuvre régaliennes de l’État ne sont plus du tout « souveraines » : la France pourtant si jacobine ne représente que 13,1 % de l’Europe (67,2 sur 512,6 millions d’habitants des 28 États membres de l’Union, bientôt 443 sans le Royaume-Uni). Sauf que le mirage d’une rupture pour retrouver sa grandeur est d’ores et déjà en train de se dissiper avec l’échec de plus en plus patent du Brexit… Par bonheur, le désarroi français s’oriente plutôt vers une mise en cause de l’État lui-même, devenu incapable d’assurer la justice sociale et le progrès économique (avec une mobilité sociale ascendante extrêmement faible). Il devrait s’en suivre non un Frexit suicidaire, mais une modification drastique de la régulation politique.

Le recours à un pouvoir charismatique pour susciter l’adhésion et la mobilisation de l’ensemble du pays, tradition fortement hostile à la démocratie représentative, n’est plus de mise aujourd’hui : dans une économie de la connaissance ou dans un capitalisme cognitif où règnent les GAFAMI américains et les BATX chinois, ce qui compte c’est la mobilisation générale des capacités d’apprendre, d’avancer en intelligences de toutes sortes, pas seulement artificielle. Et c bien au-delà des élites qui représentent moins de 10 % de la population. Gare aux erreurs d’aiguillage : l’enjeu n’est pas pour les multitudes de s’opposer mais d’être actrices des transformations en cours, numérique, écologique et social. Les efforts des uns et des autres pour innover dans de nouvelles formes de vie ne peuvent éternellement se heurter à bien des élus et plus encore à la haute fonction publique, bien payée pour faire croire que les changements ne peuvent venir que du sommet.

Ne faudrait-il pas accélérer la modernisation ? Le gouvernement LREM se heurte à un cercle vicieux : garder ou restaurer les équilibres budgétaires signifie limiter la redistribution aux 20 % les plus pauvres qu’il faut arriver à faire participer à l’économie de la connaissance, mais aussi chercher à attirer les investisseurs étrangers, surtout quand on veut placer Paris comme substitut de Londres, donc taxer mollement les très riches, et devoir se mettre d’accord avec les 27 (bientôt 26) autres membres de l’Union sur une fiscalité faisant contribuer les multinationales du numérique nettement plus. Bref augmenter la charge des imposables, soit 43 % des français, moins les 5 % les plus riches. En espérant que les résultats économiques se feront sentir avant la fin du quinquennat (c’était déjà l’espoir de François Hollande). Or, rien ne se passe comme prévu pour un Président trop formaté dans son rôle de haut fonctionnaire de l’État jacobin tout puissant : l’embellie économique s’évanouit, l’Allemagne est affaiblie politiquement et son miracle s’essouffle chez ses sous-sous-traitants d’Europe de l’Est, les Pays-Bas prospèrent en paradis fiscal avec l’Irlande et les candidats à ce rôle ne veulent pas d’une fiscalité unifiée dans l’Union. La question fiscale est donc sur le tapis. Raymond Barre, fin connaisseur en la matière, avait déclaré que pour opérer une révolution fiscale en France, il fallait une révolution politique. Les précédents français et anglais parlent d’eux-mêmes. Jean-Marc Ayrault préconisait après deux ans un big bang fiscal. François Hollande a tôt fait de le remercier. Beaucoup évoquent aujourd’hui, à gauche, le rétablissement de l’impôt sur les grandes fortunes devenu impôt de solidarité sur la fortune (ISF), trouvant quelque écho parmi les Gilets Jaunes. Mais son inefficacité économique totale n’en ferait, au mieux, qu’un symbole vite oublié.

Les différents acteurs n’entendent pas les mêmes choses par ce « décrochage français » qui les terrifie : décrochage salarial, relégation sociale, déclassement de la moitié inférieure des classes moyennes, marginalisation des PME-PMI, étiolement des grandes entreprises françaises du CAC 40, services public inaccessibles, détérioration et dualisation de la protection sociale et de l’éducation, chacun voit le scénario noir à sa porte. S’y ajoute sur le plan institutionnel, une usure profonde de la V° République avec son présidentialisme sans contrepoids…

Voilà peut-être quelques raisons qui font qu’une majorité de Français a d’abord massivement éprouvé de la sympathie ou de la compréhension pour la révolte des Gilets jaunes, puis les laisse faire à une courte majorité en se disant que peut-être il en sortira quelque chose de bon. Aux ronds-points, le vent souffle dans toutes les directions. Aucune n’est franchement indiquée, ou convaincante, voilà pourquoi l’on tourne. Il faudrait sans doute un bol de revenu universel d’existence, remplaçant notre SMIC d’ores et déjà socialisé, et non la grotesque mesure italienne pour les chômeurs obéissants. Son financement par une taxe pollen sur toutes les transactions financières et monétaires ferait du bien. C’est une autre histoire, et un autre programme.

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.