Habiter le travail.

La forme de vie coopérative

Plus qu’une forme juridique, les Sociétés Coopératives et Participatives (Scop) déploient un projet de vie en constante construction autour des valeurs de coopération et de participation, et de ce fait, semblent inventer dans l’expérience quotidienne une forme de vie ancrée dans le principe de démocratie au travail. En effet, l’actuelle réémergence d’une vague citoyenne appelant à davantage de démocratie1 dans de multiples aspects de la vie quotidienne ne délaisse pas le monde du travail. L’heure de sa disparition n’ayant pas encore sonné, le travail continue d’occuper une place prépondérante dans la vie sociale des individus. Il constitue même la clef de voûte de la transformation sociale, dans la mesure où « la liberté doit d’abord se réaliser dans la sphère de la coopération économique et du travail social afin de pouvoir ensuite, sur cette base, se généraliser et s’étendre à l’ensemble de la vie sociale2 ».

Juridiquement, la Scop est une société coopérative qui se distingue des sociétés classiques dans la mesure où les salariés associés détiennent une majorité du capital (au moins 51 %) et du pouvoir de décision (au moins 65 %) – dont l’élection du dirigeant associé – selon le principe de « un homme, une voix ». Elle trouve ses racines dans les courants utopistes européens du XIXe siècle et a rapidement été soutenue en France par des figures du socialisme. Revenue sur le devant de la scène dans les années 1970 sous la forme d’expériences d’autogestion, notamment celle de l’entreprise horlogère Lip, elle continue aujourd’hui de se développer3.

Les études portant sur les Scop4 mettent fréquemment en lumière l’échec de ces expériences participatives à se proposer comme véritable alternative aux entreprises classiques, tant la résistance aux réalités du capitalisme néolibéral semble intenable. Parmi les deux principales justifications du choix fait par les salariés de travailler dans une coopérative – justification économique (le fait de conserver son emploi) et militante (prendre part à une expérience de démocratie participative au travail) – la seconde se voit dénaturée au fur et à mesure que la promesse de transformation sociale s’altère, entraînant une délégitimation du projet coopératif.

Pourtant, il se dégage de l’espace de discussion que constitue la Scop une troisième justification de l’intérêt que portent les salariés à travailler dans une coopérative, une justification « relationnelle5 ». Celle-ci recourt à une grammaire de la famille, du foyer et de la parenté, insistant sur l’univers familial de la Scop. Elle est complémentaire aux deux autres, de telle sorte que, chez chaque coopérateur, un équilibre s’installe entre les trois justifications – économique, militante et relationnelle – dont le centre de gravité se modifie en fonction de l’évolution du ressenti personnel de l’expérience coopérative. Le danger la justification relationnelle réside dans son caractère fortement subjectif, dont la part émotionnelle risque d’emprisonner le regard critique dans le domaine hautement fluctuant de l’affectivité. Cependant, faire l’impasse sur cet aspect serait faire le choix d’invisibiliser un ensemble de discours, certes subjectifs, mais qui sont avancés comme une justification structurante supplémentaire de la participation des salariés à l’expérience coopérative.

La réflexion qui suit s’appuie sur les résultats obtenus lors de l’observation de Scop issus d’une volonté politique et militante, en particulier la Scop industrielle alsacienne Fonderie de la Bruche transformée en 1981 en coopérative suite à l’action collective d’une trentaine de salariés ouvriers, opposés à un vaste plan de licenciement imposé par les dirigeants. Implantée dans une vallée sinistrée par les fermetures d’entreprises, cette Scop compte aujourd’hui près de 150 salariés et fait partie des rares industries locales à être parvenues à résister à la désindustrialisation. Ce travail participatif est éclairé en contrechamp par des entretiens supplémentaires réalisés auprès de deux autres Scop : l’une créée en 1982 dans le cadre d’une reprise d’entreprise en faillite (installation d’équipements thermiques et de climatisation – environ 200 salariés), et l’autre créée ex nihilo en 2013 à la suite d’expériences douloureuses et insatisfaisantes dans des entreprises classiques (fabrication de sols industriels – sept salariés).

Il s’avère nécessaire de déplacer le regard critique posé sur les Scop en les appréhendant non pas sous le prisme formel d’un outil de transformation radicale des mécanismes économiques dominants – avec l’ambition que cela sous-tend – mais comme l’invention d’une expérience de vie participative au travail, qui s’inscrit dans une forme de vie qui a pour principe la démocratie. Ce déplacement de curseur permet de dépasser la dichotomie binaire entre réussite et échec dans laquelle sont enfermées les Scop et d’expliquer les raisons pour lesquelles, malgré toutes les contraintes et les déceptions, cette forme d’organisation démocratique au travail continue de se développer.

Les normes

Le partage ou le « prendre part », intimement lié au principe de démocratie, est au fondement des Scop. De par leurs statuts, celles-ci fonctionnent sur un principe de double redistribution aux salariés associés, à travers deux canaux règlementaires et complémentaires : une redistribution du pouvoir financier avec la répartition équitable des résultats de l’entreprise, et une redistribution du pouvoir politique sur le principe de « un homme, une voix ». Cette définition a pour effet de restreindre l’analyse de la Scop au caractère universel de critères formels et abstraits – règles, principes, droits – et de gommer le particulier et le concret, ce qui est « au plus près » de nous. Pourtant, la Scop n’est pas seulement un ensemble de statuts à respecter, c’est également le récit d’un vécu en construction, qui s’élabore en fonction des volontés et des contraintes. Pour le dire autrement, la participation dans la Scop n’est pas seulement un prendre part politique et financier, c’est également un prendre part à une expérience de vie en constante réinvention qui, bien qu’imparfaite, tente de concilier des valeurs de coopération avec de fortes contraintes liées à la vie quotidienne dans la sphère du travail.

Ce déplacement de curseur a pour effet d’ouvrir le champ à d’autres interprétations et permet de mieux saisir l’intérêt persistant porté aux Scop malgré leurs échecs et les discours qui remettent en cause leur capacité à transformer la vie au travail. Il n’est pas question ici de proscrire tous les critères formels d’évaluation des Scop, tels que l’horizontalité, les modalités de délibération, la répartition des bénéfices etc. Au contraire, ils font partie intégrante du regard critique qu’il est nécessaire de porter sur les Scop. Simplement, adopter temporairement une grille de lecture différente permet de dégager des clefs de compréhension des témoignages faisant état des ressentis du travail en Scop, que les critères basés sur les principes formels ne permettent pas d’expliquer ni de prendre en compte, et qui rejoignent les discours sur la forme de vie coopérative au travail comme critère d’adhésion.

Le déplacement d’une notion féministe

Les Scop véhiculent deux logiques participatives inter-dynamiques : la première – que nous avons déjà mentionnée – liée aux règles et aux statuts ; la seconde, plus subjective, liée aux pratiques et aux discours, conduisant à un nouveau rapport au monde, celui « d’habiter les normes » du travail. Ce concept est inspiré des travaux de l’anthropologue Saba Mahmood qui a développé l’idée d’habiter les normes dans le cadre d’une réflexion sur la capacité d’agir issue des études féministes, et ce, dans un tout autre contexte – celui de la pratique religieuse des femmes lors du renouveau islamique dans la société égyptienne des années 19706.

Saba Mahmood s’inspire de la pensée des féministes poststructuralistes, et notamment de celle de Judith Butler7 qui développe l’idée selon laquelle la capacité d’agir (agency) ne constitue pas un modèle émancipatoire universel situé à l’extérieur des relations de pouvoir, qu’il serait donc possible de plaquer sur toutes les situations. Au contraire, c’est une possibilité qui se situe à l’intérieur des relations de pouvoir caractérisant chacune des situations de domination particulières. Par ailleurs, la capacité d’agir – qui se situe à l’intérieur des structures de pouvoir – est rendue possible grâce au caractère itératif des normes. La reproduction permanente des normes est à la fois ce qui les consolide, mais également, ce qui les fragilise. La répétition nécessaire à leur performativité ouvre en effet des interstices de résistance dans lesquels les capacités d’agir peuvent s’exprimer et venir déstabiliser en interne les relations de pouvoir. Partant de là, S. Mahmood propose de dépasser la vision, qu’elle juge pertinente mais trop agonistique, de scinder le faire (doing) et le défaire (undoing). Plutôt que de situer la capacité d’agir des sujets dans la forme universelle de résistance aux normes8, elle suggère de la déceler dans les multiples façons « d’habiter les normes9 », c’est-à-dire, les multiples manières dont elles sont ressenties, performées, vécues par les sujets, au point de les modeler à leurs façons particulières. Cette approche permet, selon S. Mahmood, de repérer des capacités d’agir que la logique de résistance aurait oubliées ou déconsidérées.

« Habiter » la norme du travail

Les Scop sont également traversées par une multitude de normes liées à la sphère du travail. Ces normes doivent être entendues au sens de J. Butler10, c’est-à-dire, des normes sociales qui se manifestent dans leur performativité, et ceci, contrairement à l’acception légale qui assimile les normes aux règles, sources de droits et d’obligations. Les normes qui imprègnent la Scop ne sont pas énumérées dans un code quelconque, mais se sont imposées progressivement avec l’évolution du travail : ce sont des normes qui doivent être reproduites pour que le travail puisse porter ses fruits, mais qui sont également générées par le travail lui-même, de sorte qu’il renforce continuellement son système normé, conduisant à des préceptes de plus en plus contraignants. Si les normes ne peuvent être renversées, elles peuvent – selon l’approche de S. Mahmood, – être « habitées » par les coopérateurs, de telle sorte qu’au lieu de se les voir imposées, elles vont être vécues, ressenties, performées, afin de les inclure à un mode de vie.

Les mécanismes plus ou moins formels propres aux Scop, notamment une certaine flexibilité, permettent aux travailleurs d’agencer la norme du travail de telle sorte qu’ils puissent l’intégrer à leur mode de vie quotidien. « L’esprit coopératif » passe par la possibilité – sans que cela ne soit écrit – de participer au déploiement de la Scop en tant qu’entreprise qui doit se réinventer quotidiennement pour être pérenne. Les salariés peuvent, s’ils le souhaitent (mais aussi s’ils osent le faire – ce qui est encore une autre difficulté) proposer des idées pour aménager la norme du travail au sein de la Scop, afin qu’elle soit plus vivable. Par exemple, à la Fonderie, une opératrice a fait fabriquer une nouvelle charrette qu’elle a imaginée, afin de remplacer l’ancienne qui augmentait la pénibilité de son travail. Sans pouvoir éviter le travail, elle a décidé de façon spontanée de faire en sorte que celui-ci ne la contraigne plus de façon extérieure, et de le façonner selon son mode de vie. Les contraintes du travail sont intimement mêlées à la vie quotidienne, puisque celui-ci occupe une bonne partie du temps des travailleurs. La pénibilité qu’il implique peut difficilement être évitée, dans la mesure où il correspond à une opportunité d’emploi et contre lequel la résistance conduirait au chômage redouté. Une façon d’y faire face est de l’investir pleinement afin qu’il se plie à la manière dont on veut procéder et aux choix que l’on fait pour gérer son travail au jour le jour. Il en va de même pour le choix personnel de fauteuils adaptés, pour la décision d’organiser comme on le souhaite le stockage des pièces afin de faire son propre planning, ou encore d’aménager sa petite partie d’atelier de telle sorte qu’elle soit familière.

La norme du travail est intimement liée à la sphère privée dans la mesure où c’est un lieu de socialisation – on y rencontre des amis, voire son ou sa conjoint.e – mais aussi, un lieu de vie ordinaire, où son corps continue de palpiter. On mange, on fume, on se change, on prend sa douche, on dort (pour certains métiers dans le BTP) etc. La Scop permet, par ses mécanismes de flexibilité, « d’habiter » la norme du travail dans le sens où il est possible de le plier de façon à pouvoir pleinement exprimer cette sphère privée, qui est à l’inverse brimée dans certaines entreprises classiques. On pense par exemple à une jeune femme qui raconte comment, dans son emploi précédent, il lui a été interdit d’aller se rafraîchir pour calmer un saignement du nez provoqué par la chaleur de l’atelier alors qu’elle confectionnait des chocolats à la chaîne. Cette même opératrice fait part de son grand étonnement lorsqu’elle a constaté que dans la Scop, il lui était possible de se rendre aux toilettes ou de boire quelque chose de chaud sans demander la permission. Le sentiment de contrôle de son propre corps là où des interstices subsistent, fait partie des arguments avancés dans l’adhésion à la Scop. Cette souplesse est une façon d’investir la contrainte du travail en y mêlant son rythme de vie ordinaire. Cela n’empêche pas de ne pas aimer le travail qui reste souvent un moyen de subsistance. Mais par sa flexibilité, la Scop offre la possibilité de faire du travail quelque chose dont on choisit la forme afin qu’il soit pleinement intégré à nos vies, plutôt que de l’endurer passivement.

Le travail comme habitat

De façon encore plus parlante, la Scop constitue un véritable habitat pour ses travailleurs dans la mesure où les valeurs de solidarité et de coopération qui l’imprègnent la conduisent à rendre le travail vivable. Si elle ne peut résister à la norme du travail, elle donne la possibilité à ses associés de la vivre de façon familière, comme un « chez soi ». Depuis sa création il y a 35 ans, Fonderie de la Bruche a subi une multitude d’investissements, en particulier un vaste chantier de rénovation de sept millions d’euros dans le but de refaire la toiture, la ventilation, le chauffage etc. L’un des derniers investissements réalisés est celui de la rénovation participative des toilettes pour femmes (agencement du mobilier, couleur des murs etc.), qui était particulièrement demandée par les travailleuses. Par ailleurs, la naissance de cette Scop a commencé symboliquement par l’occupation du lieu, jour et nuit, par des équipes qui se relayaient créant, autour de la lutte commune, un foyer de camaraderie. L’enjeu était bien de conserver des locaux sans lesquels une Scop n’était pas réalisable. On peut citer aussi une conversation informelle avec des opératrices qui confient qu’au final, elles passent plus de temps avec leurs collègues au travail, qu’avec leur conjoint.e à la maison. Dernier exemple, si les coopérateurs de la Scop de fabrication de sols industriels louent pour le moment des locaux, ils ont décidé collectivement d’investir dans un terrain pour y construire de leurs propres mains un lieu de vie afin d’avoir un véritable « chez soi ». La perspective du lieu de travail comme habitat qu’on aménage afin de correspondre à un projet de vie collectif et non, à un lieu aseptisé de toute familiarisation, participe de la capacité des Scop à rendre le travail « habitable ».

Un contre-argument souvent avancé est que se développe la responsabilisation croissante des entreprises pour améliorer leurs méthodes de « management » et encourager, voire provoquer, la participation des salariés et une plus grande autonomie au travail. Or, les mesures prises par les entreprises classiques dans le cadre de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) correspondent à des normes, au sens légal du terme, qui s’imposent de façon descendante aux salariés, c’est-à-dire, du haut de la hiérarchie vers le bas. Promettant de donner à voir « un capitalisme à visage humain », les dirigeants utilisent les gains de productivité induits par le mieux-être artificiel des salariés comme tremplin économique et levier de performance.

À l’inverse, pour ce qui est des coopératives appartenant au secteur de l’industrie-BTP étudiées ici, les mécanismes mis en place n’ont pas pour objectif d’améliorer la santé financière de l’entreprise. Les coopérateurs intègrent directement la norme sociale – et non légale – du travail à leur forme de vie individuelle et collective afin de la rendre vivable. Ce choix n’est pas imposé par une politique venant d’en haut, mais appartient aux salariés qui façonnent cette norme sociale à leur façon. Si la RSE vise la performance financière des entreprises à travers des normes légales, celui « d’habiter » la norme sociale du travail met bel et bien l’humain au cœur de ses préoccupations.

Habiter le travail

Un glissement s’opère entre « d’habiter les normes » (du travail) et habiter le (lieu du) travail, du fait que ces pratiques sociales s’appuient toutes deux sur le concept « d’habiter ». Celui-ci propose un nouveau rapport au monde, celui « d’habiter le travail » qui fait partie intégrante de la forme de vie que déploie la Scop. Elle permet d’habiter le travail dans la mesure où c’est en l’agençant à sa façon, selon sa manière de vivre, que le travail n’apparaît plus comme une contrainte extérieure à laquelle résister, mais comme quelque chose qui fait partie de nous, qui nous construit mais que nous construisons en retour.

Comme le rappelle F. Fischbach11, Heidegger, avec son concept de In-der-Welt-sein, ou « d’être-dans-le-monde », insiste également sur l’importance de la familiarité et de « l’habitat » dans le rapport que « l’existant » doit avoir avec le monde. Ce concept permet alors de comprendre en quoi il est pertinent d’intégrer le concept « d’habiter » à la forme de vie de la Scop. « «In» vient de innan-, habiter, habitare, s’arrêter quelque part pour y séjourner ; «an» signifie : je suis habitué à, je suis familier avec, j’ai coutume de (ou je suis coutumier de)12 ». Ce rapport avec le monde que propose Heidegger évoque, selon F. Fischbach, un environnement familier, où l’on séjourne de façon durable avec une certaine manière d’être, et dont l’usage quotidien est coutumier. L’insistance d’Heidegger sur la familiarité et l’habitation dans le rapport au monde renvoie à la forme de vie que déploie la Scop, laquelle associe les pratiques sociales « d’habiter les normes » (une certaine manière de faire) mais également, le travail comme habitat (une certaine manière d’être).

La Scop comme invention d’une forme de vie démocratique

Comment intégrer au modèle social formel de la coopérative (horizontalité, redistribution égalitaire, délibération collective etc.) le processus « d’habiter le travail » correspondant à la justification relationnelle de la Scop (« être en famille »). Comment appréhender cette forme d’organisation du travail, basée sur des principes égalitaires et démocratiques, qui se déploie dans l’expérience subjective ?

C’est ici que le lien mérite d’être fait avec le concept de « formes de vie » qui réunit, selon Rahel Jaeggi, trois caractères : ce sont des « ensembles [bundles/ensembles] de pratiques sociales », ils sont « inertes » et « structurés normativement13 ». Or, comme on l’a vu précédemment, la Scop est structurée par un ensemble de normes relatives à la sphère du travail, et peut être vue comme « inerte » dans le sens où elle se matérialise dans l’institution Scop elle-même, mais aussi dans son architecture, ses outils de travail etc. Elle constitue également un « ensemble de pratiques sociales » qui se répètent, touchant à la fois le coopérateur, le collectif et le monde matériel de l’entreprise, et qui s’appuient sur un ensemble de significations relatives à la coopération et à la participation. La Scop est un « fait brut » dans sa forme juridique, mais devient, dès sa concrétisation, un ensemble d’interprétations dans la mesure où chaque expérience coopérative s’incarne de multiples façons. En faire partie, c’est non seulement engager des actions intentionnelles, mais aussi agir par habitude, selon une routine implicite.

De façon plus concrète, Rahel Jaeggi définit les formes de vie comme des tentatives de réponse aux problèmes (et non pas aux besoins) « historiquement développés, culturellement formés et «normativement prédéfinis»14 ». Elle donne comme exemple « la libre association des producteurs proposée par Marx [qui] a pour objectif de résoudre le problème du travail aliéné15 ». Aujourd’hui, le travail coopératif et participatif est une forme de vie en construction qui se propose comme alternative au chômage, mais aussi au manque de démocratie et d’attention aux multiples aspects de la vie quotidienne dans la sphère du travail.

Selon John Dewey, la démocratie est à tort vécue comme un mécanisme externe qui s’auto-perpétue automatiquement grâce à une chronologie de devoirs politiques parfaitement intégrés et reproduits par les citoyens, notamment celui du rituel cadencé du passage aux urnes. Il appelle alors à « [s]e départir de l’habitude de considérer la démocratie comme quelque chose d’institutionnel et d’extérieur à soi » et d’« acquérir l’habitude de la traiter comme un mode de vie personnel », car cela permet de « se rendre compte que la démocratie est une réalité uniquement si elle est réellement un lieu de vie en commun16 ». John Dewey renverse les rôles car, dans sa réflexion, ce ne sont plus les institutions démocratiques qui imposent aux citoyens les manières de participer, ce sont les citoyens qui intègrent l’expérience démocratique à leur mode de vie, afin de la co-construire en fonction des contextes particuliers et des contingences. L’expression « mode de vie personnel » permet la prise en compte de la subjectivité de l’expérience démocratique. Au contraire, celle du « lieu de vie en commun » écarte l’acception institutionnelle et immuable de la démocratie pour la projeter dans une dimension empirique spatio-temporelle, c’est-à-dire, comme un espace (un lieu) et comme une temporalité (le déroulement d’une vie vécue en commun).

Transposer cette approche de la démocratie à la Scop revient à la considérer non pas comme une forme d’organisation du travail structurée par un rituel participatif réglementé et externe aux coopérateurs, mais au contraire, comme une forme de vie commune faisant partie intégrante des coopérateurs qui l’inventent au jour le jour. La Scop, en tant qu’organisation coopérative et participative au travail, doit être vécue – ou « habitée » – pour en faire un mode de vie. « Habiter » le travail n’est pas quelque chose de donné et d’immobile, c’est une imbrication d’expériences mouvantes qui se forment au fur et à mesure, selon les expériences passées, les personnes et les situations particulières. Ce processus est rendu possible par la flexibilité des Scop qui fonctionnent grâce à un langage commun de coopération et de solidarité, évoqué par la formule « d’esprit coopératif ».

La proposition de faire du principe de démocratie une forme de vie17 constitue un apport théorique décisif, permettant d’inclure, dans l’analyse sociologique des Scop, la grammaire du « familier », ainsi que d’en faire un ensemble intelligible où s’entremêlent de multiples dimensions, économique, militante et relationnelle. Si les grilles de lecture classiques empêchent d’inclure le dispositif subjectif des Scop dans une analyse théorique, la notion de forme de vie permet d’en faire un tout cohérent et de lui donner une interprétation politique. Outre l’aspect participatif règlementaire, la Scop exprime une volonté de vivre une expérience humaine, dans un lieu familier, où la proximité aussi bien affective que territoriale est recherchée, et où une attention est portée au labeur quotidien. Elle révèle la dimension proprement humaine de l’expérience coopérative, au sens de la vie comme fait de vivre. Au-delà des exigences démocratiques existent également des corps aux exigences biologiques. Le fait de rendre le travail « habitable » est une forme de vie qui rend vivable ce qui est souvent considéré comme invivable, au sens propre du terme. D’un côté, la pression qu’exerce le travail laborieux sur les individus les use physiquement et psychologiquement au point de remettre en cause leur vie – par la maladie, la dépression, le burn out, etc. De l’autre, le travail demeure nécessaire pour vivre comme un moyen de subsistance, c’est-à-dire, moyen de se garder en vie. La Scop comme forme de vie repose sur l’organisation de coopérateurs qui vivent collectivement une expérience de vie autour de valeurs communes, mais aussi, sur une multiplicité de vies humaines qui subsistent par le biais d’un travail « habitable » ou vivable.

Il est important de ne pas se méprendre. Appliquer la notion de forme de vie à l’expérience coopérative ne consiste pas à l’enfermer dans un concept creux et métaphorique. Au contraire, la notion de forme de vie est un outil fertile dont les multiples facettes permettent de réactualiser le projet politique des Scop. Elle permet de mettre à jour la multiplicité des exigences formulées et incarnées dans les nombreuses expériences démocratiques qui ont fleuri ces dernières années. Faire entendre sa voix en dehors des processus institutionnalisés de délibération, sortir de l’invisibilité, réapparaître dans l’espace public grâce à de nouveaux mécanismes de participation, favoriser la proximité dans les relations sociales et dans la vie quotidienne, sont autant de nouvelles aspirations citoyennes qui participent à ce véritable « processus de production de la démocratie18 ».

1 Voir par exemple Loïc Blondiaux, Le Nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, Paris, Seuil, 2008 ou Sandra Laugier et Albert Ogien, Antidémocratie, Paris, La Découverte, 2017.

2 Franck Fischbach, Qu’est-ce qu’un gouvernement socialiste? Ce qui est vivant et ce qui est mort dans le socialisme, Montréal, Lux Éditeur, 2017, p. 120.

3 Selon la Confédération Nationale des Scop, il existait, en 2016, 2991 Scop, soit une hausse de 4 % par rapport à 2015.

4 Voir par exemple Jean-Louis Laville, « L’économie sociale et solidaire : contre le productivisme ? », Revue Projet, vol. 324-325 (5), 2011.

5 Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.

6 Saba Mahmood, The Politics of Piety. The Islamic Revival and the Feminist Subject, Princeton, Princeton University Press, 2005.

7 Judith Butler, Bodies that Matter. On the Discursive Limits of «Sex», New York, Routledge, 1993.

8 Saba Mahmood, The Politics of Piety, op. cit., p. 20-22.

9 Ibid., p. 22-23.

10 Judith Butler, Bodies that Matter, op. cit.

11 Franck Fischbach, La Privation de monde. Temps, espace et capital, Paris, Vrin, 2011.

12 Ibid., p. 47.

13 Rahel Jaeggi, «Towards an Immanent Critique of Forms of Life», Raisons Politiques, 57 (1), 2015, p. 15. Nous traduisons.

14 Ibid.

15 Ibid., p. 21.

16 Ibid., p. 47.

17 Sandra Laugier et Albert Ogien, Le Principe démocratie, Paris, La Découverte, 2014.

18 Albert Ogien, « La démocratie comme revendication et comme forme de vie », Raisons Politiques, 57 (1), 2015, p. 46.

Ada Reichhart

Étudiante en thèse de sociologie à l’Université de Picardie Jules Verne sous la direction de la Professeure Estelle Ferrarese et membre du laboratoire CURAPP-ESS. Ses travaux de thèse portent sur les Scop comme expériences de démocratie participative au travail, qu’elle interroge à travers le concept philosophique d’émancipation. Ses thématiques privilégiées sont la démocratie participative, le travail, la Théorie critique, les formes de vie et de façon transversale, les études de genre.