Investir nos villes et nos lieux de vie

Faire la ville autrement, faire métropole en se fondant sur les pratiques citoyennes de tous ceux qui à la fois vivent et travaillent sur le territoire. En finir avec les vieilles frontières entre centre et périphéries, entre les populations inscrites dans la modernité et les classes populaires reléguées aux alentours avec ses vagues successives de migrants, comme s’il ne se produisait pas d’économie et de culture communes. Voilà les défis à relever.

Nos villes ont changé, pour devenir « mondiales ». Les « grands projets » d’urbanisme aux mains des multinationales de l’immobilier les transforment en « villes passantes » autour de banals centres commerciaux, où l’architecture n’est que le faire-valoir du commerce. Les quartiers délaissés par l’industrie sont l’objet d’ambitieuses opérations de « requalification urbaine », autour de bureaux, de centres commerciaux dits « de standing », voire de centres de culture et de recherche publics… La spécificité de ces enclaves de modernité dans toute la France est d’être coupées des quartiers existants, au point que certaines entreprises implantées en viennent à exiger des circuits protégés d’accès direct aux transports en commun !

Mais dans le même temps, la ville est devenue tout entière le principal territoire de production au cœur de l’économie post-industrielle, hybridant étroitement vie et travail. Qu’ils soient précaires, ubérisés ou auto-entrepreneurs, hyper-compétents ou pas, bien ou mal rémunérés, tous ces producteurs individuels de richesses vivent et circulent dans la métropole au gré des contrats ou missions. Du point de vue des citoyens, se nouent de multiples formes d’activités, du CDD à l’intermittence en passant par la vie associative et artistique. La production de richesses ne se focalise plus sur la seule entreprise et ses usines, mais se diffuse dans toute la cité où elle tisse des réseaux multiples. Il ne s’agit plus d’additions précisément quantifiées de qualifications, mais d’hybridations d’une myriade de désirs et de talents, qui enrichit les habitants comme la ville de façon moins prévisible, et toujours plurielle.

Après l’usine et le bureau, la ville devient dès lors, elle aussi, le territoire central des luttes des habitants devenus producteurs mobiles. Par ses pratiques d’appropriations transversales et multiples de la métropole, l’usager traditionnel des services publics locaux imagine de nouveaux modes d’usage d’un territoire commun à différentes cultures et modes de vie. Les citoyens producteurs, créateurs de formes de travail et de vie originales, expriment des besoins nouveaux vis-à-vis de leur cité.

Développer des politiques publiques favorables aux nouvelles formes de travail, de créativité et de subjectivités dans la ville, cela va bien au-delà des tâches traditionnelles des élus – qui doivent eux aussi muter. Complexe à mettre en œuvre, l’économie dite collaborative de réseaux d’échanges de services, de biens, de connaissances exige aussi des stratégies d’ordre économique. Naissent des monnaies locales ainsi que des modes d’échanges non-monétaires. Le développement de nouveaux ateliers communs dans toutes les villes – comme les fab labs – pour échanger, réparer, produire en tablant sur les compétences des uns et des autres, permet déjà de faire collaborer chercheurs, bricoleurs, inventeurs et puissances publiques dans la fondation de foyers où se croisent des cultures différentes.

Face à la politique de liquidation du patrimoine immobilier des villes, offert au privé, et comme le demandent des associations, pourquoi ne pas aller plus loin et ouvrir plus largement ce type de lieux ? Les ouvrir aux productions subjectives, matérielles ou immatérielles, de chacun, de tous âges et de toutes origines ? La cité d’aujourd’hui a besoin de rencontres, d’associations, de débats, de lieux d’expression publics totalement ouverts. L’excellence bourgeoise recherchée par les municipalités, dans des locaux fermés, branchés, entraîne une sélection féroce de talents et compétences « politiquement correctes ». Elle nuit aux formes de créations émergentes, au détriment du paysage culturel local. Il est urgent, en particulier, de permettre aux précaires dispersés de la métropole d’avoir des espaces de rencontre, comme de créer des lieux pour accueillir SDF et migrants, dont les talents et spécificités sont indispensables à la métropole, alors qu’ils sont chassés des nouveaux aménagements urbains, condamnés à vivre comme de simples errants par la non-prise en compte de leurs apports.

Ces lieux d’accueil pour les migrants doivent être dignes de villes qui se prétendent villes-mondes, car la mondialisation, c’est aussi et surtout la libre circulation de tous, cadres comme pauvres ou populations en quête de sécurité. Tous participent d’un territoire productif et relationnel commun, où le rapport à l’étranger change du tout au tout selon la qualité de l’accueil, passe de la peur de l’autre à la recherche d’échanges humains, culturels, comme le montrent les actions de solidarités de nombre de citoyens.

Être ville-monde, c’est mobiliser ses nouvelles forces créatives productives, c’est aussi inventer de nouvelles formes démocratiques du vivre ensemble, sortir des anciennes logiques de délégations instituées qui avaient délaissé tout pouvoir à l’État et à ses préfets de région. Les citoyens producteurs ont besoin de lieux de débats et de décisions pour intervenir sur le développement de leur ville avec tous, bien au-delà des processus de démocratie participative utilisés comme seul outil de légitimation face aux contestations des associations. Les villes d’Europe fournissent beaucoup d’exemples, notamment pour insérer leurs migrants et accueillir leurs compétences multiples. À chacune d’inventer ses propres formes de démocratie. En France, la question métropolitaine – jusqu’à présent enfermée dans ses problèmes techniques de découpage administratif et de transport – sera l’un des grands chantiers démocratiques des années à venir.