L’époque de Marshall

Ce texte est inclus dans le « Post-scriptum » d’Ouvriers et Capital, dont il constitue la deuxième partie.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi. Le « Post-scriptum » est inclus dans l’ouvrage depuis la deuxième édition, publiée en 1971

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.

Ce qui se présente aux États-Unis sous la forme d’un rapport entre la lutte ouvrière et la politique du capital prend la représentation, en Angleterre, à la même époque, d’un rapport entre le mouvement des luttes et une riposte capitaliste sur le plan de la science. La riposte américaine du capital tend toujours à développer un discours qui se situe, sur le plan institutionnel, sur le terrain d’une initiative politique prise en charge au sommet même de l’État, lors des rares et précieuses occasions où ces instances du sommet devancent subjectivement l’intelligence la plus moderne qui se trouve objectivée dans le système de production. L’Angleterre, elle, contrairement à ce qu’on pense, offre le champ d’une synthèse théorique de haut niveau du point de vue capitaliste sur la lutte de classe. C’est une erreur que de vouloir toujours voir, en l’Allemagne, le sommet de la conscience de soi du capital, sous le prétexte qu’y vivait autrefois le philosophe Hegel. Si c’est l’économie qui est la science par excellence du rapport de production, de l’échange, de la consommation des marchandises en tant que capital, donc du travail et donc des luttes ouvrières en tant que développement du capital, alors comme lieu d’élaboration le meilleur de cette science, il n’y a que la pensée économique anglaise qui compte. Quand Marshall disait : tout se trouve chez Smith, il obligeait ceux qui venaient après lui à dire: tout se trouve chez Marshall. Sa grande œuvre a écrit Schumpeter – “ constitue la conquête classique de la période, c’est-à-dire l’œuvre qui incarne plus parfaitement qu’aucune autre la situation classique qui en était venue à se créer aux environs de 1900 (4) ”. Aujourd’hui on ne cherchera pas uniquement le caractère classique de cette situation, dans la direction générale d’une découverte qui lui appartient tout comme au capitalisme anglais de son époque, telle la théorie des équilibres partiels. On ne le cherchera pas non plus dans des moments isolés de sa recherche, dans des pièces détachées, qui, réunies par la suite en un tout, forment un nouveau système de pensée en termes économiques: la notion d’élasticité de la demande, l’introduction du facteur temps dans l’analyse économique, le “ court terme ”, le “ long terme ”, la définition d’un régime de concurrence parfaite en même temps que celui de “ marché interne ” d’une entreprise, et toutes les choses qu’ils empruntaient aux autres mais qui lui semblaient, ainsi qu’aux autres, véritablement nouvelles puisqu’il les remodelait en un système à sa manière: l’utilité marginale de Jevons, l’équilibre général de Walras, le principe de substitution de von Thünen, la courbe de la demande de Cournot, la rente du consommateur de Dupuit. Keynes, dans le plus beau peut-être de ses Essays in Biography, celui qui est précisément dédié à Marshall, a une phrase qui ne regarde certainement pas seulement le personnage qui est l’objet du discours biographique, mais qui concerne également son auteur. “ Il y avait en lui, bien ancrée, une vérité fondamentale: celui qui est doué d’un comportement spécial envers le sujet ainsi que d’une forte intuition économique, tombera plus juste dans ses conclusions et ses conjectures implicites que dans ses explications et ses affirmations explicites. En d’autres termes son intuition anticipera sur ses analyses et sur sa terminologie (5). ”

Le caractère classique de la situation anglaise de la fin du siècle tient à ce que les intuitions avant l’analyse, les concepts avant les mots, se trouvent confrontés directement avec le fait de classe, avec les données, le moment, le niveau de la lutte de classe. Est toujours classique, pour nous, une situation historique modèle où la lutte se lie à la politique, où elle se lie encore à la théorie, où elle se lie enfin à l’organisation. L’année 1889 en Angleterre n’est pas un éclair isolé, improvisé; elle vient après deux décennies au moins d’affrontements isolés mais permanents, arriérés mais décidés, actifs et de plus en plus syndicalisés qui voient descendre sur le terrain les mineurs, les cheminots, les employés maritimes, les travailleurs du gaz, ceux du textile et de la sidérurgie. Après 80, tout particulièrement, la hausse du salaire réel est permanente, la courbe des prix descend, le taux d’emploi reste stable dans l’ensemble, et le processus de syndicalisation est en hausse constante à l’exception de la chute qui se produit autour de 1893. Il ne faut pas aller chercher la situation de la classe ouvrière en Angleterre dans l’habituelle enquête dénonçant la misère des travailleurs du type de Life and Labour of the People of London de Charles Booth, enquête alors fameuse, qui fait suite à la grève des dockers sans la devancer ni la provoquer. Cole l’a écrit: “ Les appels, qui avaient fait s’insurger les ouvriers, durant les années trente et quarante, n’auraient fait aucune impression sur leurs successeurs de la seconde moitié du siècle. Si l’on comptait bien encore en 1900 de nombreux milliers d’indigents exposés à l’exploitation, ils ne représentaient pas les éléments typiques de la classe ouvrière organisée et organisable. Dans les grandes industries, les ouvriers avaient cessé d’être la masse mal nourrie et couverte de haillons que pouvaient facilement exciter Feargus O’Connor, James Rayner Stephen, ou l’un des nombreux “ messies ” qui fleurirent durant les premières années du siècle (6). ” Il n’y avait plus de soulèvements de masse, de révoltes improvisées produites par le désespoir ou la disette; les grèves étaient des phénomènes préparés, prévus, dirigés et organisés. La propagande socialiste elle-même, pour obtenir des résultats, devait parler à la raison et non plus faire appel aux tripes. Si “ O’Connor avait été brûlant comme l’enfer, Sidney Webb était, lui, toujours froid comme une couleuvre (7) ” ! Les dockers de 89 – les 89 du XIXe siècle – réclamaient un salaire de six pences de l’heure, le paiement des heures supplémentaires, l’abolition des contrats en sous-main et du travail au rendement, une garantie d’emploi fixée à un minimum de quatre heures par jour. Ils avaient à leur tête Ben Tillet, un déchargeur du port de Londres, Tom Mann et John Burns, métallos, tous partisans du “ nouvel unionisme ”, celui qui se battait contre les organisations de métier, contre le syndicalisme des ouvriers qualifiés, les sociétés de secours mutuel, pour une organisation de masse de la classe ouvrière tout entière, pour un type de lutte fondée sur la solidarité de classe, bref pour une série d’objectifs capables de mettre en jeu le système capitaliste. La victoire des dockers fut celle des nouveaux syndicalistes. Les années 90 virent peu de luttes, mais c’étaient des luttes très avancées: les fileurs de coton du Lancashire contre des diminutions de salaire, les quatre cent mille mineurs contre l’échelle mobile pour une sorte de salaire minimum garanti, les cheminots sur la question de la durée du travail, les métallos pour la semaine de quarante heures. “ Au milieu des commentaires sceptiques des anciens dirigeants ”, le processus d’organisation des ouvriers non qualifiés était en train de s’imposer et d’aller de l’avant. Les dockers, les travailleurs du gaz, les mineurs constituaient des syndicats sans frontières de métiers. Une nouvelle phase du rapport déjà historique entre les ouvriers et le travail était en train de s’ouvrir. Ce n’est pas le rapport entre travail et capital qui fait ici un saut en avant; qui plus est, sur le plan politique, ce type de rapport stagne, et sur le plan théorique il ne trouve pas l’assise d’une nouvelle conscience capable de l’exprimer, après l’avoir élaboré. Certes, on ne peut pas dire que ces excellents fabiens soient des interprètes virtuoses de leur époque. Ici il y a à résoudre un problème de composition interne de la classe ouvrière, avant même de résoudre celui d’une attaque radicale du système capitaliste. Ainsi en ira-t-il presque toujours en Angleterre. Inutile d’y chercher des stratégies de renversement du pouvoir, ni des modèles d’organisation politique alternative ni des développements non utopiques de la pensée ouvrière. Et surtout n’allez pas chercher du côté du capital le souffle d’une initiative d’une ampleur mondiale. Le moment politique, au niveau étatique, ne parvient pas à trouver des marges d’autonomie suffisantes pour imposer sur le terrain du rapport social une ligne de conduite qui lui soit propre. Le gouvernement ne va jamais au-delà d’une fonction de conciliator and arbitrator, dirait V. L. Allen: Du Conciliation Act victorien de 1896, au Prices and Incomes Act, soixante-dix ans après que l’équipe wilsonnienne a dû envoyer rejoindre la liste des décisions formelles, il y a toute une histoire spécifiquement anglaise de politique capitaliste du travail raté, et donc d’autonomie manquée pour le niveau politique des besoins immédiats du capital; autonomie qui constitue le seul moyen qui ait rendu possible, jusqu’à présent, une défaite stratégique des ouvriers. De là vient ce rôle de support dynamique de la gestion réelle du pouvoir que remplit à long terme l’instance de l’élaboration scientifique de la conscience théorique du problème ouvrier tel qu’il se traduit dans les termes conceptuels bourgeois. L’autonomie de la politique à court terme menée par le développement capitaliste revêt les traits de l’autonomie de la science: la science comme théorie, non pas comme technologie, ou comme économie du capital ni non plus comme analyse du travail. Il ne faut pas aller chercher dans les aspects les plus en avance de la pensée économique, un discours traitant directement des luttes ouvrières: plus l’élaboration se situe à un haut niveau, plus le mouvement des catégories est abstrait et plus il devient difficile de reconnaître combien cette pensée est tout imprégnée de luttes, et non pas parce qu’elle se situe loin de la réalité, mais parce qu’elle s’en approche de façon complexe, qu’elle ne représente pas de façon passive le rapport de classes, mais nous l’offre bien assaisonné, et donc élaboré sur un plat de concepts savoureux. Il nous faut apprendre à lire le langage scientifique du capital au-delà de ces concepts, derrière la logique des disciplines et des doctrines, entre les phrases, entre les mots de “ leurs ” traités qui nous livrent le système de “ leur ” savoir. Inutile de prendre pour dit ce qu’ils disent. Les hiéroglyphes de la culture seront déchiffrés, le jargon de la science traduit dans notre illustre et vulgaire parler de classe. A l’égard de la grande découverte scientifique, faite du côté capitaliste, il faut répéter l’attitude qu’à celle-ci vis-à-vis de la réalité: ne pas représenter ce qui est; mais élaborer pour comprendre, et pour comprendre ce qui est réellement.

Marshall en vint à dire, dans sa leçon inaugurale à Cambridge de 1885 : “ Des effets négatifs que produisit l’étroitesse d’esprit des économistes du début du siècle, le plus nuisible fut l’occasion qu’elle offrit aux socialistes de citer des dogmes économiques et de les appliquer à tort et à travers (8). ” C’est également pour cette raison – comme en témoigne la préface à Industry and Trade de 1919 – que les œuvres des socialistes le repoussaient presque autant qu’elles l’attiraient, car elles lui semblaient privées de contact avec la réalité. A ce moment-là, il voyait de tous côtés “ des développements étonnants de la capacité de la classe ouvrière ” et se rappelait comment, plus d’une dizaine d’années auparavant, il s’en tenait à l’idée que les propositions généralement rassemblées sous le nom de “ socialisme ” constituaient le plus important objet d’étude qui soit. C’était entre 1885 et 1900, les années durant lesquelles les dirigeants ouvriers comme Thomas Burt, Ben Tillet, Tom Mann passaient le week-end chez lui, ainsi que les autres nouveaux syndicalistes, les leaders victorieux des dockers de 1889 – l’année où Marshall mettait un point final, après vingt ans de travail, à cet “ univers de connaissance ” que sont les Principles of Economics, comme l’a dit Keynes. Dans cette œuvre, comme désormais dans tout produit classique de la pensée économique, voici que tout ce qui se produit dans la classe ouvrière, se présente comme s’étant produit dans le capital. C’est à juste titre, de son point de vue, que la science bourgeoise n’assigne aucune autonomie au fait ouvrier, donc à la lutte ouvrière. L’histoire est toujours histoire du capital. La classe ouvrière, comme travail ou comme salaire, comme ensemble vivant de machines ou comme simple énergie naturelle, comme fonction du système ou comme contradiction de la production, joue toujours un rôle subalterne; elle ne jouit pas de lumière propre, elle reflète dans ses mouvements le mouvement du cycle du capital. Exactement le contraire de la vérité de notre point de vue opposé. Là, toute découverte faite par la science sociale objective peut et doit être traduite dans le langage des luttes. Le problème théorique le plus abstrait aura la signification de classe la plus concrète. En septembre 1862, après avoir envoyé à la British Association la Notice of a General Mathematical Theory of Political Economy, qui contient ses premières idées sur le concept d’utilité marginale, Jevons écrivait à son frère: “ … Je suis très curieux de savoir l’effet qu’aura, en réalité, ma théorie sur mes amis et sur le public en général. Je la suivrai comme un artilleur surveille la trajectoire d’un obus pour voir si ses effets sont conformes à ce qu’il avait prévu (9). ” Si les prévisions sont celles de la Theory jévonsienne de 1871, les effets nous les retrouvons précisément dans les Principles marshalliens. Suivre la trajectoire de cet obus dans l’histoire de la lutte de la classe ouvrière durant cette période, tel est précisément l’un de nos problèmes. C’est exactement là, sauf erreur, que devrait se situer le nœud historique à défaire, car c’est exactement là que la question se situe à son niveau classique, en ce qui concerne le rapport luttes/science, luttes ouvrières/science du capital – rapport qui aura par la suite une longue histoire qui est encore bien loin d’être terminée. C’est dans le soubassement de cette époque qu’il doit y avoir, si nous avons bien compris, un fort courant qui amène pour la première fois ce rapport à s’exprimer exemplairement. Il faut creuser pour le découvrir. La façon même dont les termes du problème se trouvent ici posés nous offre une précieuse indication méthodologique sur ce sujet comme sur les autres objets de notre recherche. “ Jevons – dit Keynes – a vu bouillir la marmite, et a poussé le cri de joie de l’enfant; Marshall l’a vu bouillir lui aussi, mais il s’est mis en silence à lui confectionner un empire (10). ”