L’expérience, le concept, l’imprévu

La sociologie de l’École de Francfort

Alexander Neumann

La Théorie critique est à nouveau portée par des vents ascendants, comme à chaque période de crise historique, lorsque les certitudes pontifiantes d’hier cèdent le pas à une troublante quête de sens. Une alliance historique faite de staliniens, de conservateurs et de marchands avait longtemps réussi à occulter, en France, l’héritage de l’École de Francfort. Les fissures de 68, la brèche de la chute du mur de Berlin, puis la vivacité des jeunes générations ont eu raison de cette passivité agressive. Alors que le gaullisme est un naufrage et le PCF une tombe ouverte, la lente réception de la Théorie critique apporte un zeste de pulsion de vie au milieu d’un champ de ruines. Daniel Cohn-Bendit avait intuitivement saisi cette corrélation dans un livre qui analyse les obstacles bureaucratiques au mouvement d’émancipation, obstacles dont il décèle les traces au sein de la sociologie positiviste, statique et étatique[1]. Cela avant de suivre les cours d’Oskar Negt à Francfort, qui a nommé ce problème à travers de perçants concepts.

Si Mai 68 a apporté les textes de Marcuse, Fromm, Reich ou Adorno, en France, la chute du mur a favorisé la sortie des livres de Walter Benjamin et une propagation prolongée de la théorie habermassienne. Enfin, à mesure que les forces de la vieille nation fléchissent, et alors que l’ethnocentrisme d’un pouvoir autoritaire écœure le champ intellectuel, une nouvelle poussée éditoriale a apporté des textes qui signalent enfin toute l’étendue de la recherche sociale ouverte par la Théorie critique, par exemple La personnalité autoritaire, Minima moralia et L’espace public oppositionnel [2]. Des ouvrages qui brassent la philosophie dialectique, la psychanalyse, les enquêtes sociologiques d’un nouveau type, l’expérimentation intellectuelle, les cultures ashkénaze, allemande, américaine, italienne ou cosmopolite, au sein d’un modèle critique insaisissable pour l’académicien. Afin de cerner la personnalité d’Oskar Negt, qui est l’archétype vivant de cette tradition transgressive, le contexte français m’oblige à cerner d’abord ce modèle et de pointer son versant sociologique, dont l’affirmation met en péril la sociologie française réellement existante.

Conscient que le lecteur plonge en apnée, je rappelle ici trois écrits disponibles en français, avant de sonder les profondeurs d’un océan d’écrits inexistants pour le public francophone.

Trois modèles critiques

La personnalité autoritaire, publié en langue française en 2007, mais achevée en 1950, montre la perméabilité des milieux ouvriers et du groupe des employés aux idées autoritaires ou fascistes, indépendamment de leur adhésion aux organisations ouvrières. L’ouvrage est le fruit d’une conceptualisation sociologique de la psychanalyse freudienne, d’une enquête d’opinion scientifique inédite parmi les ouvriers et employés allemands à la veille du nazisme (tous deux assurées par Erich Fromm), et de la prise en charge critique des méthodes d’investigation américaines par Adorno, à New York et Los Angeles. Fromm s’appuie sur la psychologie de masse freudienne pour montrer comment les individus se regroupent par affinité subjective en fonction de types fondamentaux de personnalité. Lorsqu’il échoue à montrer que les adhérents des partis de gauche se distinguent par une structuration démocratique et autonome de leur personnalité, qui serait opposée à l’autoritarisme, il en tire la conclusion décisive qu’une même opinion idéologique manifeste (par exemple le vote socialiste) peut cacher des structurations socio-psychologiques très diverses et contrastées chez différents individus. Fromm participe à la création d’un nouveau type de questionnaire très élaboré, qui est mené à bien par Adorno et d’autres aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette approche permettrait de cerner le vote sarkozyste d’une majorité relative des ouvriers et de syndicalistes en France, qui est mis en évidence par les sondages, et qui demeure inexpliqué par la sociologie positiviste[3].

Minima moralia, ces réflexions adorniennes sur une vie endommagée par la barbarie nazie, furent publiées en allemand en 1950, un an avant la sortie de la Personnalité autoritaire en langue anglaise. Il s’agit d’une phénoménologie de la vie quotidienne aliénée, qui condense le regard sensible du sociologue Adorno et sa distanciation philosophique radicale du monde existant, perçu comme un ramassis fétichiste insupportable. Cela au nom d’une culture savante et lettrée qui s’est fracassée sur les affres de la crise capitaliste après 1929, et dont il analyse lui-même les effets socio-psychologiques dans la Personnalité autoritaire.

À la compréhension sociologique des ravages de la subjectivité politique des « petits » par le fascisme européen correspond le cri de désespoir du sujet, assailli par la société de masse, un cri mélancolique, provocateur et potentiellement libérateur. Lorsqu’une foule de personnes entonne ce cri, à l’approche de Mai 68, il fait vibrer l’air et la terre d’une façon tellement effrayante que le penseur francfortois y succombe à la suite d’une crise cardiaque. La réconciliation ultime avec Herbert Marcuse, au bord de la paisible Fontaine aux Marmottes de Zermatt, dans les Alpes suisses, n’eut pas lieu[4].

L’espace public oppositionnel émane d’une histoire conceptuelle riche et longue, qui démarre au fond avec la Révolution française, dont Kant fut le penseur allemand selon Marx. L’espace public d’Habermas rappelle le modèle kantien de la république des savants, dans un registre jamais démenti de la philosophie classique, alors que l’espace public oppositionnel fait appel aux groupes en action et aux acteurs qui jusqu’à nos jours s’affirment publiquement à travers les mouvements démocratiques ou révolutionnaires. J’ai clarifié les soubassements conceptuels de cette sociologie critique à un autre endroit[5], mais je répète ici que l’espace public bourgeois d’Habermas ne se limite pas au groupe social de la bourgeoisie, car il désigne un mode de délibération politique. Alors que l’espace public oppositionnel de Negt et Kluge décrit l’amorce d’un débordement démocratique de cette délibération représentative, partant d’une expérience prolétarienne de la prise de parole, formulée par une multitude de gens qui ne représentent rien aux yeux de la société bourgeoise : Femmes, jeunes, étrangers, immigrés, marginaux, homosexuels, intellectuels critiques, juifs allemands anarchistes et autres acteurs qui échappent à la norme établie. Débordement qui ne s’opère pas au nom de la classe ouvrière industrielle, statistiquement chiffrable, mais sur la base de l’expérience vécue du mépris, de l’expropriation et de la violence. C’est l’expérience charnelle, directe et vécue de la non-reconnaissance qui lui confère sa qualité prolétarienne. Chez Negt comme chez Marx, le prolétariat est une catégorie de l’expérience sociale : « L’aspect prolétarien fait toujours appel à des expériences particulières des dominés ; cela veut dire que le concept prolétarien absorbe des processus sociaux concrets, qui concernent à la fois l’oppression et son possible dépassement [6]. »

La sociologie de la Théorie critique considère ainsi la qualité sensible de l’expérience des sujets, expérience vécue et singulière qui ne peut pas être formulée sous les conditions de l’espace public bourgeois, représentatif et abstrait des partis et des médias qui le portent. L’espace public prolétarien serait un espace de prise de parole où la résistance créative à l’oppression fait jaillir de nouveaux types de délibération, prenant appui sur l’expérience vécue des sujets. L’espace public oppositionnel en crée l’amorce symbolique, à la manière du conseil d’Hambourg en 1918, du Théâtre de l’Odéon occupé en 1968, des assemblées dans la fosse de la gare de Rouen ou dans un centre Pompidou transformé en AG en 1995, les délibérations dans la Jungle Lacandon de cette même année…

C’est-à-dire que la traduction publique de l’expérience se situe ici à l’opposé de l’identification fétichiste du prolétariat à un groupe social prédéterminé, à la manière du PCF qui se prétendait le « parti de la classe ouvrière ». Plus généralement, cette déconstruction critique de la représentation fétichiste concerne toutes les organisations bureaucratisées, dont la social-démocratie allemande. Oskar Negt, lié directement au souvenir de Rosa Luxemburg et du mouvement ouvrier, hésite parfois à formuler en de termes politiques toute la radicalité de cette approche conceptuelle, qu’il développe lui-même de façon tout à fait explicite dans ses écrits[7]. Approche qui s’émancipe définitivement de toutes les bureaucraties nées du mouvement ouvrier, sans pour autant abandonner les prolétaires de tous les pays.

Une sociologie anti-positiviste

Ces trois éclairages – au sujet de la personnalité autoritaire, de la vie endommagée et de l’espace public – jettent une lumière crue sur l’idée reçue, selon laquelle l’École de Francfort serait une philosophie du XXe siècle, une théorie esthétique ou une actualisation du marxisme occidental. La Théorie critique porte le dépassement de ces qualificatifs en son nom. Aussi, la formule incertaine, qui situe l’École de Francfort « entre » la philosophie et la sociologie évoque un No man’s land entre la sociologie positiviste et la philosophie traditionnelle, alors que la Théorie critique abolit précisément cette distinction. Pour s’en convaincre, il convient de lire une seule fois l’introduction d’Adorno à la traduction allemande du livre d’Émile Durkheim, Sociologie et philosophie, ou l’essai fondamental de Horkheimer intitulé « Théorie traditionnelle et Théorie critique[8] ».

Oskar Negt incarne cet héritage, il le porte dans son corps qui témoigne de l’expérience des hauts et des bas du siècle passé. Sociologue du travail, des mouvements sociaux et de l’éducation, théoricien du mouvement syndical allemand, fondateur d’une école alternative, philosophe formé par Adorno, gréviste en 68, co-directeur de mémoire d’Angela Davis avec Marcuse, apologue du cancre et docteur honoris causa de plusieurs universités européennes, contestataire de rue et directeur de l’Institut de sociologie d’Hanovre, Negt a toujours pratiqué une Théorie critique vivante. Chez lui, l’expérience personnelle nourrit la pensée théorique et vice-versa, tout comme l’expérience sensible entretient un rapport de réciprocité avec la construction conceptuelle dans la Théorie critique. Avant d’approfondir cette idée insoutenable, je me sens obligé d’écrire ici que l’École de Francfort est une sociologie, ce qui déplait très manifestement à une sociologie française assise sur une méthode scolaire, malgré l’avis contraire des plus grands comme Pierre Bourdieu et Edgar Morin.[9] Ce type de sociologie se contente d’enquêtes de terrain aussi ponctuelles que bornées pour se montrer parfaitement satisfaite de ces « observations isolantes » que critiquait Horkheimer. Ce sont des regards éphémères et superficiels, posés sur des objets uniques, qui ne saisissent ni la cohérence d’ensemble, ni la dynamique, ni l’avenir, comme le montrent les surprises de la révolte des banlieues, de l’effondrement de la Constitution européenne de 2005 et de la crise mondiale actuelle. Alors que l’ouvrage magistral, vaste et métathéorique de Negt et Kluge, Histoire et subjectivité rebelle, avait compris, dès 1981, l’implosion inévitable de l’empire soviétique et la crise globale du capitalisme mondialisé[10].

Comme le rejet de la sociologie anti-positiviste d’inspiration francfortoise n’appartient pas au passé[11], je prie d’excuser le lecteur bien disposé du développement suivant, qui met en relief l’importance décisive de sa sociologie critique, cherchant à dépasser la sociologie traditionnelle[12].

L’idée convenue que la Théorie critique ne serait pas fondée sur une recherche sociale empirique doit paraître absurde aux lecteurs germanophones, à la simple consultation de l’ouvrage de Stefan Müller-Dohm, La sociologie d’Adorno et de L’intellectuel non-conformiste d’Alex Demiroviç[13]. Tous deux rappellent qu’Adorno était le Président du comité organisateur du congrès de sociologie allemande en 1968. Époque dont témoignent les trois volumes de ses propres Écrits sociologiques, auxquels il faut ajouter sa sociologie de la musique (Musiksoziologie) et un volume de sociologie politique au sujet des questions de démocratie dans l’après-guerre[14]. En tant qu’éditeur ou co-éditeur, il a publié 25 volumes des contributions francfortoises à la sociologie (Frankfurter Beiträge zur Soziologie), qui sont aujourd’hui complétées par une nouvelle série. 50 rapports d’enquête sociologique dans tous les domaines furent réalisés à l’Institut de recherche sociale de Francfort du vivant d’Adorno, et à peu près autant jusqu’à aujourd’hui, comme l’indique le site de l’Institut, qui s’est démultiplié et pluralisé depuis la création de l’Institut für Sozial-
forschung d’Hambourg et de sa revue Mittel-weg 36, l’Institut de sociologie d’Hanovre sous la direction d’Oskar Negt (de 1971 à 2003), et bien d’autres centres d’activité[15]. Citons pêle-mêle l’Amérique latine, de Buenos Aires (Juan Sebrelli) à Mexico (John Holloway) et les États-Unis, de la New School de New York (Nancy Fraser) à l’Université de Californie où enseigna Marcuse, en passant par Tel Aviv (Moïsche Zuckermann) et l’Université de Raskilde au Danemark…

Sous l’impulsion de Detlev Claussen, l’institut d’Hanovre a entrepris l’édition d’une nouvelle publication qui en est actuellement à sa septième livraison, les Hannoversche Schriften[16], et dont l’un des derniers numéros thématise la transformation du travail. Bien entendu, cette courte liste n’évoque qu’une fraction des activités de recherche sociale contemporaines se référant directement à la Théorie critique.

L’expérience du concept

La recherche sociale originale de la Théorie critique est désormais partiellement accessible en langue française, ce qui obligera ses détracteurs à trouver d’autres arguments, mais sa dynamique intellectuelle est nettement plus complexe que ne le suggère mon esquisse simplificatrice. Je n’aborde même pas les multiples tentatives et reprises depuis la création de l’institut francfortois en 1923, recommencées à chaque événement historique, à chaque crise mondiale, depuis la révolution européenne enlisée des années 1920 à la victoire du fascisme en passant par la crise de 1929, de la libération à 1968, de la chute du Mur à la crise actuelle du capitalisme mondial. Je suspends aussi le commentaire des ramifications et de la pluralisation des approches, depuis les brouilles de Fromm, Adorno et Marcuse, jusqu’à aujourd’hui. Je n’aborde ici qu’une seule question fondamentale, celle de savoir comment maintenir une tension productive, entre une conceptualisation critique qui se dégage du monde ambiant, et une recherche empirique soucieuse de l’embrasser pour le percer à jour.

Adorno, Negt et d’autres ont tenté de supporter cette situation inconfortable, en sautant, en équilibre, sur ce fil tendu, au bord de la rupture, parfois rompu, qui relie l’expérience vécue au concept et la critique à l’expérience historique.

Ils ont mené un double travail difficile et paradoxal, en exposant la recherche empirique à la conceptualisation critique, puis en confrontant la construction théorique à l’expérience vivante. Contrairement au positivisme de l’École de Vienne ou au fonctionnalisme américain, qu’Adorno a observé de près, ces paradigmes qui mettent leurs cadres théoriques à l’abri des affres de la réalité sociale qu’ils choisissent d’observer, de loin, la Théorie critique a décidé de se frotter à cette inquiétante réalité mouvementée. Ce choix implique d’affronter la subjectivité qui a engendré le nazisme en Europe et les pires autoritarismes ailleurs, de saisir l’expérience sensible, sublime, douloureuse ou déchirante, des faibles, de prêter l’oreille aux râles disgracieux ou chantonnants qui annoncent les bouleversements de demain. C’est le choix du petit, le choix de la résistance au monde administré, à ses fétichismes marchands et à ses connexions aveuglantes qui cachent mal l’abîme.

Pour Adorno, ce chemin passe par la marginalité, l’exil, la dépression et le harcèlement, ponctué d’éclats de génie. Son exploration de la tension entre l’expérience et le concept suit un double mouvement, qui débute avec la déconstruction de la philosophie de l’histoire. Dans ses Trois études sur Hegel [17], il comprend que le déploiement du concept philosophique à travers l’histoire occidentale tait le travail qui le supporte. Rapidement, la dynamique philosophique s’affranchit ici de la contrainte sociale et devient spéculation, tout en dominant la scène, ce qui fait que le général prime devant le particulier et que la philosophie hégélienne (ou marxiste) imagine une fin de l’histoire, où le concept aurait dépassé les aspérités du réel. Adorno dit pourquoi ce dénouement parfait ne se produira jamais ; la raison en est que le concept intellectuel n’est jamais assez précis pour épouser la réalité historique, trop riche, ambivalente et contradictoire pour être contenue dans un mot ou dans une idée. Dès lors, les aspects et éléments négligés, écartés, s’affirment en dehors de la totalisation conceptuelle qui veut posséder le monde ; ils la contredisent, dans un travail de négativité à l’encontre de l’ordre existant. Plus tard, on retrouve ces arguments dans La dialectique négative[18]. Parallèlement, Adorno s’érige contre une science qui prétend maîtriser la réalité sociale de manière formelle et univoque, notamment à travers les statistiques[19]. Le voilà engagé sur le champ de la sociologie, pour mieux en contrer les effets positivistes, ce qui l’oblige en même temps à accepter le principe de la recherche empirique pour approcher les situations particulières. Ainsi, il tire les conséquences de sa conviction que la théorie abstraite écrase le particulier, tout en sachant que ce ne sont pas les observations éparses qui sauraient fonder une Théorie critique de la société. La distanciation critique du monde et l’approche empirique de l’expérience particulière entrent ici dans une correspondance conflictuelle, mais créative. Pour résumer ce cheminement intellectuel, le concept ne saurait absorber le monde et l’expérience du particulier, alors que l’expérience sociale a besoin d’un imaginaire conceptuel critique, afin de ne pas succomber à l’apparent réalisme des faits accomplis.

L’espace public oppositionnel est un tel concept critique, chargé de sens par des acteurs qui veulent s’affranchir du poids mort du présent.

Neumann Alexander

Docteur en sociologie de la Sorbonne-René Descartes, chargé de recherche à l’Institut für Sozialforschung de Sarrebruck. Rédacteur en chef de la revue Variations de 2003 à 2009, membre du CR de Multitudes. Auteur de Kritische Arbeitssoziologie, ed. Schmetterling, RFA, à paraître fin 2009.