La construction du commun comme politique post capitaliste

Les communs non gérés1

« La tragédie des biens communs » est une expression qui a connu une grande popularité et marqué l’imaginaire de plusieurs générations. Malheureusement, ces quelques mots chocs ont été instrumentalisés pour justifier la fermeture et l’abandon de nombreux services communs au bénéfice de la population et de l’environnement, qui fonctionnaient bien. On connaît d’ailleurs moins bien l’appréciation portée par Garrett Hardin en 1998 sur son expression d’origine, quelque trente ans après l’avoir inventée : « Si on en juge par la littérature critique, la faute la plus lourde commise dans mon papier de synthèse a été l’omission de l’adjectif qualificatif «non-géré», pour signifier la tragédie des biens communs » (s’ils étaient mal gérés). L’exemple que Hardin a présenté dans son travail d’origine en 1968 était en effet celui de champs ouverts librement à une pâture non gérée, sans qu’aucune communauté ne prenne soin de ces champs, n’en prenne la responsabilité, n’organise l’accès des troupeaux, ne négocie l’usage du pâturage et n’organise la redistribution du bénéfice aux membres de la communauté. Il faut reconnaître que le pâturage d’Hardin n’avait guère de ressemblance avec les communs que des chercheurs comme Elinor Ostrom (vers 1990) ont minutieusement documentés, des communs qui ont des règles et des protocoles d’accès et d’usage, et sont pris en charge par une communauté qui en assume la responsabilité et distribue les bénéfices.

Aujourd’hui, la planète est de fait confrontée à une authentique tragédie de communs non gérés. Pendant des décennies, toute ressource permettant un accès libre et non organisé a été traitée avec le même mépris que la pâture d’Hardin. L’atmosphère qui permet la vie de la planète a été polluée par des attitudes égoïstes et irresponsables2. Nous sommes à présent confrontés à la tâche, qui semble impossible, de transformer une ressource planétaire en accès libre et non gérée en un commun géré et pris en charge en tant que commun.

Avec les impacts du réchauffement climatique à présent incontesté, nous sommes sommés de prendre nos responsabilités et d’agir de nouvelles manières. Mais comment s’y prendre ? À quel type de politique avoir recours ? Nous considérons que le processus de « mise en commun » constitue une politique stratégique pour l’Anthropocène. Cependant, pour identifier le potentiel politique de cette mise en commun, nous devons faire un pas de côté par rapport à la manière dont les communs ont été généralement compris. Notre cadre de pensée dominant positionne les communs en relation avec le capitalisme, comme l’écrit Kevin St Martin : « On dirait que toutes nos histoires de communs tournent autour d’un imaginaire capitaliste ; l’origine du capitalisme serait la fermeture des communs, la marchandisation capitaliste des ressources naturelles, l’expansion capitaliste et la pénétration mondiale des régimes communs de propriété, et la poussée plus récente du capitalisme, par les politiques néo-libérales à plusieurs échelles, vers la privatisation de ce qui reste comme propriété commune3 ».

Les enclosures contemporaines des communs

Le terme « capitalo-centrisme » a été proposé par Gibson-Graham4 pour étendre la théorisation féministe du phallo-centrisme au champ de l’économie. Le capitalo-centrisme désigne la manière dont des activités économiques diverses sont toutes qualifiées en relation au capitalisme. Elles sont ainsi considérées comme les mêmes, ou en complément de, ou opposées à, ou subordonnées à, ou toutes contenues dans le « capitalisme ». La notion de « communs » a ainsi été tirée vers le discours capitalo-centrique, au cours des discussions qui ont porté sur les « nouvelles enclosures5 ». La théorie sur les nouvelles enclosures s’est élaborée à partir de l’important apport historique de Marx, dans le Livre I du Capital, à l’analyse du phénomène de clôture des terres qui a accompagné le développement de l’agriculture et de l’industrie capitalistes en Grande Bretagne. Dans les écrits de Marx, les évènements historiques d’expulsion, de fermeture et de capture légale de la propriété commune ont été identifiés et synthétisés dans la théorie de l’accumulation primitive. Les marxistes ont par la suite noté le besoin du système capitaliste de soutenir sa croissance extensive en recherchant toujours de nouvelles terres communes à enclore, et ont ainsi ajouté une nouvelle dimension à la théorie de l’accumulation capitaliste en montrant que la soi-disant accumulation « primitive » continue de se produire6. Plutôt que d’un mouvement linéaire d’une accumulation primitive vers une accumulation capitaliste, les chercheurs parlent maintenant d’un constant mouvement de va-et-vient par lequel l’accumulation primitive réapparaît constamment et coexiste avec la production capitaliste7.

L’un de ces courants de recherche s’est intéressé aux enclosures contemporaines de communs matériels et biophysiques, via la privatisation (terre, forêts, cours d’eau, zones de pêche) ; un autre courant s’est attaqué aux « communs immatériels » (savoirs, langages, images, codes). Ce second courant, sur lequel nous nous appuyons ici pour démontrer le caractère généralement capitalo-centré des recherches sur les communs, est représenté par le livre de Michael Hardt et Antonio Negri, Commonwealth. Avec le développement de l’économie de l’information en réseau, Hardt et Negri soulignent avec force le rôle central que ce commun immatériel, qu’ils appellent « LE commun », joue dans l’accumulation capitaliste contemporaine. Le commun peut être par exemple produit par certaines avancées du savoir scientifique, comme le codage génétique ou la bio-piraterie (mise sous licence du savoir écologique traditionnel). À la différence des communs matériels, « le commun ne se prête pas à une logique de la rareté. La productivité augmente non pas quand le commun est contrôlé et privatisé mais quand il est partagé et additionné. Il y a donc un cycle « depuis le commun existant vers un nouveau commun, qui à son tour sert, au moment suivant, à l’expansion de la production ». Pour Hardt et Negri, les ferments de la libération (du capitalisme) sont à rechercher dans cette obligation qu’a le capital à partager le commun pour accroître la productivité, ce qui exige simultanément d’enclore le commun. Dans un texte ultérieur, Hardt décrit cette tension comme fournissant « les conditions et les armes pour un projet communiste » dans lequel le capital « crée ses propres fossoyeurs8 ». Massimo De Angelis et David Harvie attirent également l’attention sur cette tension qu’ils décrivent comme étant « l’ambigüité entre les communs à l’intérieur et pour le capital, et la construction du commun au de-là du capital9 ». Pour eux, il s’agit du fil du rasoir sur lequel tant le capital que les mouvements sociaux doivent tenter de négocier.

Au cours de ces discussions sur les nouvelles enclosures, on constate finalement que les pratiques de construction du commun sont tirées vers un discours qui place le capital au centre de gravité de la production de sens. Alors, d’un côté, il faut saluer ces formulations fortes, pour la mise à jour des outrages portés aux communs par l’analyse de l’enclosure ainsi que pour les faibles espoirs à faire émerger le communisme que le processus lui-même enterre. Mais, si la force de mobilisation s’appuie sur des sentiments politiques d’outrage présent et d’espoirs d’émancipation future, on se demande finalement qu’elle est la pertinence de cette forme politique de mise en commun pour l’Anthropocène. Des penseurs critiques suggèrent que l’échelle globale de la crise climatique implique une manière différente de penser l’Homme et les activités humaines. L’historien Dipesh Chakrabarty, par exemple, propose, plutôt que de réfléchir en termes d’histoire du capitalisme et de modernisation, de privilégier une approche historique de longue durée et de nous considérer non seulement comme une espèce dans une communauté de multiples espèces vivantes de cette planète mais comme une espèce dont l’existence dépend d’autres espèces10. De même, la philosophe Val Plumwood suggère que, si notre espèce doit survivre à l’Anthropocène, nous devons imaginer de nouvelles manières de vivre avec la terre… nous devons aller vers un mode différent d’humanité11. Une politique fondée sur le capitalo-centrisme ne semble guère offrir de moyens de repositionnement pour vivre sur une planète au climat en changement. Penser une politique des communs en dehors des limites et des coordonnées du capitalo-centrisme peut-il nous aider à imaginer de nouvelles manières de vivre notre habitat planétaire ?

La construction du commun

Une autre manière de réfléchir sur les communs est de se focaliser le terme anglais commoning, forme progressive du verbe to common, que l’on traduira par « construire le commun » en français. Cette formulation a été introduite par Peter Linebaugh dans son livre, The Magna Carta Manifesto : Liberties and Commons for All, en 2008. Il y écrit : « Parler des communs comme si c’était une ressource naturelle, au mieux nous fourvoie et au pire, est dangereux. Le commun est une activité qui exprime d’abord les relations qui, dans une société, sont inséparables de la nature. Il peut être préférable de garder le mot comme verbe, activité, plutôt que comme nom, substantif ».

Nous sommes attachés à la formulation de Linebaugh’s des communs et de la construction du commun comme expression les relations entre humains, et entre les humains et le monde alentour.Dans notre récent livre Take Back the Economy : An Ethical Guide to Transforming our Communities de 2013, nous caractérisons la construction du commun (mise en commun) comme un processus relationnel – ou plus souvent, comme une lutte – de négociation de l’accès, de l’usage, du bénéfice, de l’entretien et de la responsabilité. La construction du commun implique donc d’établir des règles ou des protocoles d’accès et d’usages, pour l’entretien d’une ressource, la prise de responsabilité par rapport à elle et pour en distribuer les bénéfices de manière à prendre en compte le bien-être des autres. Quand ces règles sont en place, il en résulte un nombre indéterminé de communs, incluant des communs matériels (sol, eau, air, écologies animales et végétales), des communs culturels (langage, musiques, symboles sacrés, objets artistiques), des communs sociaux (éducation, santé, systèmes politiques) et des communs de connaissance (savoirs écologiques indigènes, connaissances scientifiques et techniques). Les communs en résultant peuvent être d’échelles variées dont certaines se recouvrent, depuis le ménage et la famille, jusqu’au national et à l’international ; depuis le micro (comme un microclimat) jusqu’au macro (comme l’atmosphère de la planète).

Cette conception de la construction du commun comme processus relationnel a pour conséquence d’insister sur le rôle des « communautés » dans la construction du commun. L’anthropologue Stephen Gudeman observe par exemple que « sans commun, il n’y a pas de communauté ; et sans communauté, il n’y a pas de commun12 ». Pour certains, cette idée de communauté est tellement teintée de nostalgie et de romantisme qu’elle en devient sinon dangereuse du moins naïve. Mais la communauté qui construit le commun n’est pas donnée a priori, les communautés se constituent à travers le processus de construction du commun. Comme le dit la géographe Amanda Huron « il y a une relation dialectique entre la formation de communs et la formation de communautés, l’une ne précède pas nécessairement l’autre13 ». Ce n’est pas un processus facile ou direct. Face à la complexité de construire des communs au XXIe siècle, la communauté assemblée par le projet ne partage pas une essence commune et peut inclure des gens qui, dans d’autres situations, seraient dans des relations antagonistes. Par exemple, dans Take Back the Economy (2013),nous présentons le cas d’une communautéqui s’est rassemblée pour protéger une espèce de marsupiaux en voie de disparition. Cette communauté comprend un mélange improbable de familles de fermiers, de protecteurs de la nature, de photographes, de chercheurs scientifiques, de policiers, de bétail bovin, d’une espèce particulière de marsupiaux, d’une forme particulière de broussaille du Queensland occidental. Tout ce que partage cette communauté aux multiples espèces est ce que Jean-Luc Nancy appelle « être en commun, ou être avec14 ».

Une autre conséquence de cette formulation des communs par rapport à d’autres réside dans le fait de définir le commun comme une activité ou un processus ou une pratique plutôt que comme une catégorie. Nous nous apercevons alors que la construction du commun peut intervenir avec n’importe quelle forme de propriété, depuis la propriété privée jusqu’à la propriété en accès ouvert. Des ressources privées ou non gérées peuvent être mises en commun non pas en changeant la propriété, mais en changeant la manière dont l’accès, l’usage, le bénéfice, l’entretien et la responsabilité sont organisés. En d’autres termes, la propriété est largement un problème juridique et ne devrait pas empêcher des ressources d’être mises en commun. Comme le dit Linebaugh : « Ceux qui mettent en commun ne pensent pas d’abord à des problèmes de titres, mais à des problèmes humains. » Par exemple, les ressources mises en commun pour créer un espace protégé pour des marsupiaux en voie de disparition sont celles d’une ferme, propriété privée d’une famille, qui a accepté de contracter un accord de conservation volontaire avec le gouvernement de l’état local pour soustraire définitivement un cinquième de leur propriété à l’exploitation agricole. Mais cet accord inclut aussi des mesures pour la protection des marsupiaux par l’administration, pour l’utilisation d’ordinateurs privés pour la protection des marsupiaux, etc. Ce qui était une propriété privée close sur elle-même a été combiné avec un ensemble d’autres ressources pour devenir un commun. Ce faisant, ce que nous appelons une « communauté constructrice de commun » s’est constituée et cette communauté négocie l’accès à ses ressources communes, comment elles sont utilisées, qui en profite, qui en assure l’entretien et en accepte la responsabilité.

D’autres systèmes de mise en commun de propriété peuvent concerner des groupes urbains qui cherchent à créer des espaces autogérés. Contre le sentiment d’être englouti par une marée de privatisations, il est important de mieux appréhender la manière dont des ressources apparemment privatisées peuvent être mises en commun. Il s’agit également de comprendre comment les ressources non gérées peuvent être mises en commun. Nous avons ainsi observé les tentatives de nouvelles communautés pour transformer en commun cette ressource non gérée qu’est l’atmosphère.

Construire l’atmosphère comme commun

Si l’on suit les résultats des négociations internationales sur le climat, il est difficile de discerner un progrès dans la construction de l’atmosphère comme commun. Mais, en usant d’une autre temporalité, le sens d’un possible et nouveau moment apparaît.

Une manière de repérer la trajectoire du changement est de l’évaluer à l’échelle intergénérationnelle. À cette échelle, on peut enregistrer les actions de privatisation ou de mise en commun et les négligences qui ont, aux générations précédentes, contribué au bien-être de certains et au désavantage d’autres. Et nous pouvons alors regarder en avant, non seulement vers nos enfants, mais sept générations plus loin, selon les principes pratiqués par de nombreuses sociétés indigènes.

L’Australie, par le passé comme aujourd’hui, a réussi à faire de l’atmosphère un commun, en travaillant à différentes échelles et en usant de diverses stratégies. Les communautés qui s’en occupent agissent comme une communauté planétaire multi-espèces, faites de gens qui, même s’ils semblent n’avoir rien à faire ensemble, partagent le même besoin physique d’air propre et frais pour vivre. Les exemples qui suivent mettent en exergue des pratiques de construction du commun mises en visibilité par une démarche anti-capitalo-centrique. Pris ensemble, ces exemples donnent une idée de politiques appropriées à ces temps de changement climatique.

Faire de l’air d’une ville un commun

Depuis 1804 Newcastle, au nord de Sydney, exploitait le charbon. À partir de la fin des années 1930, les résidents ont commencé à se plaindre de la pollution de l’air et des effets du charbon sur l’environnement. Cols bleus et cols blancs ont commencé à « apprendre à être affectés » comme le dit Bruno Latour15, par la qualité de l’air autour d’eux. En même temps, en 1938, les conseils locaux furent fusionnés dans un grand conseil municipal. En 1947, le conseil municipal fit installer un dispositif de contrôle des fumées qui permit des comparaisons internationales. En 1961 fut adopté un Clean Air Act, relayé dans l’opinion publique par des groupes d’habitants et par les media. Les nouvelles mesures montrèrent que, sous l’influence de l’ensemble des acteurs, la quantité de poussière par m2 avait été divisée par trois. Un commun de l’atmosphère de la ville s’était donc formé et avait réussi à la « contrôler ».

L’action de construction du commun impliquait tous les résidents, faisant fi des barrières de classes ; tous apprenaient à être affectés et à reconnaître l’expérience physique de vivre dans un environnement hautement pollué. Cela impliquait aussi des modifications institutionnelles ainsi que la mobilisation d’avancées technologiques. Une communauté aux liens faibles émergea peu à peu, se mit en capacité de prendre la responsabilité de l’atmosphère de Newcastle et d’en prendre soin. La pollution de l’air avait représenté un trait de la vie locale depuis les premiers jours de l’établissement des blancs, et elle avait été supportée pendant cinq générations avant qu’une action soit entreprise. Après la Seconde Guerre mondiale, il a suffi d’une génération pour qu’une amélioration substantielle de la qualité de l’air intervienne. Cela ne veut pas dire que les actions communes ont cessé en 1960. Les efforts pour maintenir et améliorer la qualité de l’air continuent.

Faire de la couche d’ozone un commun

Pendant près de trois générations, de 1930 à 1970, les chlorofluorocarbones (CFCs) et autres produits chimiques trouant la couche l’ozone (ODCs) ont été fabriqués sans égard pour les conséquences. En 1974, deux scientifiques publièrent un article dans Nature, démontrant que les CFC migraient vers la haute atmosphère et diminuaient significativement la couche d’ozone. En quelques années, ces produits chimiques furent interdits aux États-Unis. Quand le trou de la couche d’ozone fut détecté au-dessus de l’Antarctique, un accord fut signé à Montréal pour interdire ces substances à l’échelle mondiale. Le protocole de Montréal représente par définition une communauté nationale et internationale qui s’est constituée pour gérer en commune une ressource non gérée jusque-là, la couche d’ozone. Par le protocole de Montréal, toutes les nations acceptent la responsabilité de gérer la couche d’ozone pour que toutes les espèces terrestres en profitent. Le protocole, qui a fini d’être signé par tous les états des Nations Unies en 2005, a conduit à une diminution de la production de ces produits chimiques de 95 %. La durée de vie des produits dégageant de l’ozone étant de 50 à 100 ans, il faudra donc plusieurs générations pour réparer les dommages. Cependant, le protocole de Montréal peut être considéré comme l’accord mondial le plus efficace en matière climatique parce qu’il a réduit fortement les émissions de gaz à effet de serre.

Construire un commun du solaire

Malgré tout ce qu’on sait sur les émissions de gaz à effet de serre et sur le réchauffement climatique, l’Australie continue de brûler et d’exporter frénétiquement du charbon noir et brun qu’elle possède en grandes quantités. Au XXe siècle, le développement national a été permis par l’approvisionnement des entreprises et des particuliers en électricité à bon marché en électricité à base de charbon réalisé auprès des entreprises et des consommateurs fourni par des monopoles étatiques16. Mais, à l’orée du XXIe siècle, des signes indiquent qu’un changement est imminent et qu’une communauté naissante de construction de commun est en train de se former autour de l’énergie solaire.

L’Australie bénéficie, à côté du charbon, d’un rayonnement solaire abondant. Les chercheurs australiens ont été à l’avant-garde du développement des technologies solaires depuis trois ou quatre générations ; ils ont démarré les chauffe-eaux solaires en 1950 et le photovoltaïque en 1970. Ils ont opéré des percées dans la technologie photovoltaïque et formé plusieurs générations d’innovateurs dans le domaine du solaire. Depuis les années 2000, on assiste à un développement massif des technologies solaires dans l’habitat, y compris l’habitat modeste (Green Energy Trading 2014). Dès août 2015, on dénombrait 1,4 million de panneaux solaires installés sur les toits et plus de 935 000 systèmes d’eau chaude (Clean Energy Regulator 2015).Ceci a conduit à une réduction de la demande d’électricité sans précédent. Ce mouvement de fond, issu de la base, reconfigure le secteur de l’énergie. Il n’est pas inconcevable que les centrales thermiques à charbon et les lignes électriques soient rendues obsolètes dans un futur proche.

Le mouvement Solar Citizens est un aspect visible du nombre rapidement croissant des ménages ayant adopté le solaire. Avec plus de 70 000 membres, l’association veut être la voix des propriétaires d’installations solaires et de ceux qui les soutiennent (www.solarcitizens.org.au/about_us). La campagne du mouvement, « Stand up for solar » promeut le slogan que 50 % de l’énergie australienne soit d’origine solaire en 2030, que soit institué un médiateur national et qu’un programme aide les ménages modestes et les retraités à installer l’énergie solaire chez eux. Mais derrière cette façade publique, il y a plus d’un million de ménages qui sont consommateurs-producteurs individuels d’énergie solaire, et donc considérés de plus en plus comme une force politique à respecter. Le « vote solaire » est devenu une dimension de toutes les élections récentes. Sont dressées des cartes électorales montrant le nombre et la proportion de foyers équipés d’énergie solaire ; les lobbys produisent des informations sur les politiques énergétiques des candidats à destination des électeurs.

Une communauté se constitue donc, construisant l’énergie du soleil comme commun ; cette communauté contribue à la communauté plus large de ceux qui construisent l’atmosphère comme commun. Elle aide à partager et à élargir l’accès à l’énergie solaire, et, à travers des initiatives comme celles de Solar Citizens, à s’assurer que l’industrie opère de manière responsable. Solar Citizens est la face humaine de cette communauté émergente, mais c’est une communauté hétérogène qui comprend également des éléments comme les techniques de capture et de stockage de l’énergie solaire, les toits des maisons, l’installation domestique, de nouveaux instruments financiers et un marché partiellement constitué par l’intervention du gouvernement, des subventions et des tarifs. La combinaison de tous ces facteurs a des effets en cascade qui aident à élargir l’accès à l’énergie solaire, à entraîner de nouvelles innovations techniques, à réduire les prix et augmenter l’efficacité des énergies solaires, à diffuser les technologies solaires et à périmer le système basé sur le charbon. Cette communauté constructrice de commun autour du solaire est un exemple d’un commun fondé sur l’énergie. En Australie il y a aussi une nouvelle communauté en train de construire un commun pour les fermes coopératives d’éoliennes.

Il existe ainsi de par le monde une prolifération de communautés en cours de construction de communs énergétiques. Il est possible que ces initiatives, autant que les accords internationaux, jouent un rôle clé dans l’action sur le changement climatique.

La politique de construction du commun

En près de quatre générations, différentes communautés construisant du commun se sont formées pour prendre soin de l’atmosphère de différentes manières. Peut-on aller plus vite et refroidir en seulement une génération notre atmosphère qui se réchauffe ?

Dans la pensée capitalo-centrée, la politique reste liée à une multitude abstraite et vague, la communauté des contributeurs à la communauté. Quand cette pensée présente les communs comme une forme de propriété, la politique se focalise sur la lutte contre les enclosures et la privatisation. Certes, ces luttes sont importantes. Mais aujourd’hui, la politique doit répondre à une demande pour un mode d’humanité différent. Les humains ne sont qu’une des multiples espèces vivant sur cette planète et doivent abandonner l’illusion de la maîtrise pour devenir les partenaires d’autres terriens. L’appréhension de la dimension non-capitalo-centrée de la construction du commun, présente dans les exemples ci-dessus, peut-elle constituer la base de cette nouvelle politique ? Ce ne serait alors pas une politique de transformation vaguement située dans le futur, ou dans une lutte contre la privatisation, mais une politique située dans un présent partagé, dans l’avènement de la construction d’un commun, ici et maintenant.

Pour aider à bâtir cette politique, nous avons pris au sérieux l’hypothèse que les communs peuvent conduire à une trajectoire historique différente. Nous avons identifié des moments où la construction du commun a connu le succès et dégagé quelques constituants de ces communs, qui ont affecté le changement à l’échelle de la ville, de la nation, de la planète. Nous avons appris que l’agent de changement n’était plus ni une personne ni une catégorie, mais un assemblage.Certains de ces assemblages incluent des humains mais aussi des non-humains ; des classes mais aussi des alignements ; des mouvements sociaux, mais aussi des institutions gouvernementales ; des mécanismes de marché et des fonctionnements hors marché ; des êtres animés qui n’ont rien en commun, mais aussi des êtres inanimés qui partagent cette planète. En tant que chercheurs en sciences sociales, nous devons aider à identifier les actants, humains et non humains, de la communauté en constitution et à forger les connexions entre ces actants.

Nous avons aussi appris que la communauté en train de se constituer n’est pas toujours reconnaissable, y compris par elle-même. La communauté en cours de construction est sans doute plus facile à reconnaître rétrospectivement. Dans un monde où le climat change brutalement, où les possibilités pour une action sensée diminuent rapidement, notre rôle est de rechercher les connexions naissantes et les associations qui aideront à construire des communautés constituantes. Nous savons, par exemple, qu’il existe une multiplicité de communautés énergétiques dans le monde. Cette découverte peut-elle être mobilisée pour cimenter l’assemblage constituant dont elles sont parties prenantes et encourager une politique décentralisée locale à former un réseau global ? Le travail de cet assemblage est déjà en cours : il crée de la résilience, les marchés communiquent déjà par leurs prix, une nouvelle ère s’est ouverte. Ce qui manque c’est un nom pour cette politique ; peut-être que « construire le commun » peut rassembler un maximum de suffrages.

Ce travail sur le langage serait, par exemple, une manière de soutenir le commun solaire émergent. Une politique du langage implique aussi de renommer et recadrer. Du capital financier est impliqué dans le commun solaire à travers le développement d’instruments financiers permettant la génération d’énergie décentralisée à petite échelle ; du capital productif est impliqué pour le développement de technologies nouvelles. La tendance est forte de lire ces activités comme une expansion de celles centrées sur le capital et une colonisation capitaliste de nouveaux secteurs de la vie économique et sociale. Nous pouvons cependant reconsidérer ces mêmes activités en constatant qu’elles ont été tirées vers le commun, peut-être même cooptées en tant que parties prenantes de la politique post-capitaliste de construction du commun. En d’autres mots, le projet post-capitaliste n’est pas nécessairement anticapitaliste. Les activités économiques capitalistes s’accompagnent d’une indétermination économique radicale. Le capital financier et productif, comme partie prenante d’un assemblage de construction de commun, joue un rôle capital pour aider le commun solaire à émerger car les technologies intégrées dans le projet rendent l’assemblage plus durable.

Finalement, nous avons appris que la construction du commun marche d’un pas irrégulier. La construction du commun est un processus désordonné et fragmenté par lequel la transformation va à des rythmes différents et s’étale sur le long terme. Certaines choses peuvent arriver très vite, mais si on se focalise sur ces moments furtifs, on manquera le travail fait par des générations antérieures pour permettre cette transformation rapide. Il n’y a que dans une perspective intergénérationnelle que l’on peut commencer à voir les multiples temporalités à l’œuvre et par où passe le changement.

Traduit de l’anglais par
Priscilla De Roo & Anne Querrien

1 Extrait de Recovering the Commons, Ash Amin and Philip Howell, Routledge, 2016, chap. 12.

2 Hardin, Garett, « The Tragedy of the Commons », Science 162, 1968 ; « Extensions of «The Tragedy of the Commons» », Science 280, 1998.

3 St Martin, Kevin, « Disrupting Enclosure in New England Fisheries », Capitalism Nature Socialism 16, no. 1, 2005.

4 Gibson-Graham, J.K, The End of Capitalism (As We Knew It) : A Feminist Critique of Political Economy. Oxford, Blackwell, 1996.

5 De Angelis, Massimo, « On the Commons : A Public Interview with Massimo De Angelis and Stavros Stavrides », e-flux journal #17, juin à août 2010.

6 Harvey, David, The New Imperialism, Oxford, Oxford University Press, 2003, « How Commoning Happens: Learning from the Philippines », Unpublished Paper ; De Angelis, Massimo, op.cit.

7 Hardt, Michael and Negri, Antonio, Commonwealth, Cambridge, Harvard University Press, 2009.

8 Hardt, Michael, « The Common in Communism », Rethinking Marxism 22, no 3, 2010.

9 De Angelis, Massimo and David Harvie, « The Commons », in The Routledge Companion to Alternative Organization, édité par Martin Parker, George Cheney, Valérie Fournier et Chris Land, Londres, Routledge, 2013.

10 Chakrabarty, Dipesh, « The Climate of History : Four Theses », Critical Inquiry 35, hiver 2009.

11 Plumwood, Val, « A Review of Deborah Bird Rose’s “Reports from a Wild Country: Ethics of Decolonisation” », Australian Humanities Review 42, août 2007.

12 Gudeman, Stephen, The Anthropology of Economy : Commodity, Market and Culture. Oxford UK, Blackwell, 2001.

13 Huron, Amanda, « Working with Strangers in Saturated Space : Reclaiming and Maintainingthe Urban Commons », Antipode 2015, disponible chez l’auteur.

14 Nancy, Jean-Luc, « Of Being-in-Common (Être en commun) », traduit par James Creech in Community at Loose Ends, édité par Miami Theory Collective, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1991.

15 Latour, Bruno, « On Some of the Affects of Capitalism », lecture donnée à la Royal Academy, Copenhague, 26 février 2014.

16 Gibson, Katherine, « Regional Subjection and Becoming », Environment and Planning D, Society and Space 19, no 6, 2001.

 

J.K. Gibson-Graham, Jenny Cameron &  Stephen Healy

J.K. Gibson-Graham est le nom de plume commun pris par les économistes-géographes-féministes, Katherine Gibson et Julie Graham. Le premier livre écrit ensemble, The end of capitalism, a été publié en 1996. Julie Graham est morte d’un cancer en 2004. Katherine Gibson est professeur à l’Insitute Culture and Society à l’Université de Western Sidney en Australie. Les deux amies ont fondé le Community economies research network pour travailler avec des chercheures et chercheurs d’autres pays. À côté de l’enseignement théorique, Katherine Gibson mène des recherches-actions, surtout en Australie et en Asie du Sud-Est. Nous l’avons rencontrée parmi les accompagnateurs du projet d’écologie urbaine Rurban en banlieue parisienne. Jenny Cameron et Stephen Healy sont, comme Katherine Gibson, chercheurs à l’Institut Culture et Société de l’Université de Western Sydney. Ils sont tous les trois co-auteurs de Take back the economy, an ethical guide for the transformation of our communities paru en 2013 aux Presses de l’Université du Minnesota aux États-Unis.