La culture du clic favorise-t-elle le journalisme populiste ?

La littérature scientifique consacrée au populisme porte essentiellement sur le populisme politique. Néanmoins, depuis peu, un certain nombre de travaux traitent le discours journalistique avec le même cadre théorique et méthodologique que celui jusqu’ici réservé au discours politique (Souchard, 2011 ; Pelissier & Chaud, 2009). On trouve notamment dans ces écrits la même diversité d’acceptation de ce que peut désigner ce terme aux contours imprécis de « populiste » : les études en appellent tour à tour au contexte social ou politique, aux thématiques abordées ou à la rhétorique pour définir la dimension populiste du discours analysé.

Dans cette acception large, seraient alors populistes les articles qui feraient leur les thématiques traditionnellement identifiées comme populistes : articles dénonçant l’arrogance des élites dirigeantes ou de la bureaucratie étatiste, articles sur les inégalités extrêmes, et, de manière générale tout article traitant de sujets de société à forte teneur émotionnelle tels que l’insécurité, la baisse du pouvoir d’achat, l’immigration… Ainsi, Maryse Souchard montre comment les discours journalistiques et politiques relèvent de démarches similaires quand ils prétendent révéler des vérités cachées ou combattre les manipulations des puissants. Elle s’appuie notamment sur les Unes qui dénoncent les complots (des Juifs, des francs-maçons, des élites..), mais montre également, à travers un éditorial de Marianne où la rédaction s’insurge contre une presse dominée par « la dogmatique néolibérale ou le politiquement correct de la gauche bien-pensante »[1], comment la parole journalistique peut reprendre la rhétorique du « tous pourris » classiquement usitée dans le discours politique populiste (Souchard, 2007 : 31-36).

Pourraient également être considérés comme populistes les articles relayant la parole politique populiste vers l’instance citoyenne : en mettant en scène des hommes et des femmes charismatiques et à fort pouvoir médiatique, les journalistes, s’ils s’interdisent, au nom de la pratique de la pluralité et de l’idéologie de l’objectivité, de se démarquer des propos relayés, prennent le risque de s’y associer.

 

Y a-t-il une écriture journalistique populiste ?

Pourtant, la dimension populiste la plus intéressante à analyser est peut-être moins dans l’étude des thématiques que dans la langue qui les construit. Parce qu’elle véhicule avec une grande plasticité, dans sa structure comme dans ses représentations, tout fondement idéologique, c’est bien la langue qui induit l’emprise et la manipulation (Reboul, 1980) et qui permet d’exprimer tant les représentations fantasmagoriques que les valeurs communes qui sous-tendent l’idéologie populiste. Pour comprendre la spécificité du discours populiste, un certain nombre de travaux ont ainsi cherché dans une perspective socio-linguistique à caractériser les mécanismes langagiers à l’œuvre dans la parole de grands leaders considérés comme populistes (Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen, Alexandre Loukachenko, Nicolas Sarkozy, Hugo Chavez…). Il en résulte des typologies de traits communs qui dépassent les particularités des cultures, des contextes et des personnes (Dorna, 2007 ; Alduy & Wahnich, 2015 ; Charaudeau, 2011).

Peut-on faire glisser le sens d’un populisme politique, qui prétend exprimer les désirs du peuple, à un populisme médiatique qui s’incarne dans une langue espérée par le peuple ? Cette approche demande quelques précautions. D’une part, il est important de rappeler que l’« écriture journalistique » reste un objet d’étude fantasmé qu’il ne faut cesser de déconstruire, tant les genres et les exercices qu’il prétend désigner sont perméables et échappent à toute typologie consensuelle (Adam, 1997). D’autre part, la quasi-totalité des études linguistes ou socio-linguistes que nous convoquons ici s’accordent sur les limites de l’approche purement discursive, et insistent sur la nécessité de la réinscrire dans un contexte :

« Toutes les fois qu’un processus sociétal tend à être expliqué uniquement par un phénomène langagier, on peut être quasi-certain que l’interprétation a de fortes chances d’être fausse. » (Dorna, 2005: 66)

« Si les phénomènes de figement sont des faits de langue, ils sont aussi des faits de langue en relation avec des pratiques sociales. » (Krieg-Planq, 2015:121)

« Il ne faut pas perdre de vue ce que sont les conditions de mise en scène du discours politique, afin d’éviter d’attribuer ce qui relève de celui-ci en général au discours populiste en particulier. » (Charaudeau, 2011: 105)

 

Néanmoins, une fois ces précautions énoncées, il est possible – et selon nous nécessaire – de se pencher sur les marques du discours pour qualifier ce qui, dans certaines écritures journalistiques, peut être considéré comme indices de populisme. Une partie des indices proposés dans les grilles construites pour rendre compte du discours politique peut ainsi être convoquée. On pourra notamment citer sans les détailler ici :

1°  la bipolarisation du discours entre un « nous », inclusif en ce qu’il rassemble dans une même voix l’énonciateur et le peuple, mais exclusif quand il s’oppose aux « autres » (élite médiatique ou politique, classe sociale jugée dominante ou privilégiée, émigrés ou groupe identitaire jugé dangereux pour la cohésion nationale…) ;

2°  la théâtralisation et la dramatisation, qui sollicitent les affects, par les choix propres à émouvoir, en termes de titres, d’images ou de structure narrative, même s’il est parfois délicat d’en définir la réelle dimension populiste ;

3°  la simplicité de la langue, tant du point de vue de la syntaxe que du vocabulaire, et en particulier l’utilisation d’images figées, des références au bon sens et à la sagesse populaire, parfois par le biais de proverbes ou de tournures figées.

 

Néanmoins, c’est au travers des divergences, plus que des similitudes, que la comparaison entre les deux types de discours se révèle féconde. La principale distinction est celle de la voix qui sous-tend le propos. L’analyse du populisme politique s’articule en effet toujours autour de la voix surpuissante du leader, figure tutélaire et fortement charismatique, chef naturel dont l’extrême habileté discursive lui permet d’incarner un projet collectif (Dorna, 2005). Or, le discours journalistique est à l’inverse souvent caractérisé par le procédé largement étudié en linguistique d’  « effacement énonciatif » (Charaudeau, 2005, Rabatel, 2004). À l’ethos du grand leader s’oppose ainsi une voix anonyme qui ancre le propos dans la seule évidence discursive, hors de toute prise en charge individualisée et identifiable.

 

Fragmentation et dilution de l’identité médiatique

Cette dilution de l’identité énonçante nous semble aujourd’hui renforcée par la fragmentation du discours par la lecture en ligne. Si le discours des journalistes s’est toujours construit dynamiquement au sein d’un système complexe articulant politique, idéologie, économie et société, les nouvelles habitudes de consultation de l’information via Internet – et tout particulièrement via l’internet mobile et les réseaux sociaux – complexifient les principes de médiation et de distanciation en principe inhérents à l’écriture journalistique

Ainsi au printemps dernier, Facebook lançait Instant Articles, une fonctionnalité qui permet aux médias d’afficher directement leurs contenus dans son interface. Les internautes peuvent désormais consulter les articles du New York Times ou du National Geographic dans leur fil d’actualité, entre une photo privée et le statut d’un ami, sans avoir besoin de se rendre sur les sites des médias. Cette initiative, rapidement copiée par Apple avec la fonction Apple News, puis par Google et Twitter, vise officiellement à améliorer la navigation des internautes en offrant des pages allégées particulièrement adaptées à la navigation sur mobile.

Pourtant, elle illustre parfaitement les enjeux auxquels le Web confronte l’écriture journalistique : contraintes de lisibilité et d’ergonomie, logiques d’impact et de captation de l’attention, contexte de l’instantanéité et de l’interactivité, fragilisation des médias traditionnels au profit des géants économiques de l’Internet devenus les acteurs indispensables de l’information en ligne.

Dès lors, être lu n’est plus condition de choix éditoriaux collectifs au niveau d’un journal mais aussi le résultat de logiques d’audience de masse individualisées au niveau d’un article : quelles que soient leur opacité et leur versatilité, on peut aisément prévoir que d’une part les algorithmes de Facebook privilégieront les contenus Instant Articles aux liens traditionnels, mais que d’autre part ils institutionnaliseront une logique mercantile basée sur les actions de l’internaute (traduisibles en nombre de « like » et de partages).

Ces nouvelles formes de publication et de consultation de l’information bousculent la hiérarchie traditionnelle des valeurs journalistiques, la tentation de séduire le peuple supplantant alors la volonté de l’informer. Si le média ne s’inscrit plus que dans un réceptacle technique gouverné par des logiques commerciales, dans quelle mesure les journalistes, « petits maillons au bout de la chaîne industrielle » (Augey 2003), n’intégreraient-ils pas les codes marketing d’un populisme devenu nécessaire ? L’enjeu n’est plus de séduire le lecteur par un traitement qualitatif qui justifierait le prix du journal ou de l’abonnement. L’enjeu est de séduire de manière aussi large que possible une foule de lecteurs générateurs de clics. Pour cela, outre des contenus toujours plus nombreux et idéalement attractifs, le média Internet tend également à privilégier une langue neutre et figée, plus apte à consolider des imaginaires établis qu’à ouvrir les espaces plus complexes de la réflexion et du débat, ce qui est l’une des caractéristiques du discours populiste.

 

La ligne éditoriale et décompte des clics

Aussi, bien que le procédé de désancrage référentiel soit antérieur au numérique, la généralisation d’un dispositif qui dilue les « marques de fabrique » que sont les titres de presse, dans des technologies de mash-ups, comme Facebook ou Yahoo, éloigne encore davantage le discours de sa source. Alors que dans un format papier, les articles sont proposés comme un tout, la logique de fragmentation d’Internet les place ici dans un isolement technique. La « dispersion énonciative afférente aux dispositifs » (Ringoot, 2014:23) amplifie la désincarnation : non seulement les identités discursives du journaliste comme du journal sont gommées, mais il n’est souvent plus possible de situer la catégorie du média. Articles de magazines spécialisés, de presse gratuite, d’éditions toute en ligne (pure-players), ou de blogs se confondent dans un même espace sans frontière de genres ou de qualité, la presse tabloïd, la presse d’opinion ou les communiqués de presse s’affichant dans la même sémiotique d’une time-line individualisée pour chaque lecteur.

Ce contexte de dilution discursive et l’injonction au format court des manuels d’écriture web favorisent alors une présentation de l’information par un discours d’autorité, adoptant les principes d’une doxa consensuelle. Le discours d’autorité est cette posture qui consiste « à dissuader la contradiction, à s’imposer sur le mode de l’évidence, à sembler faire consensus » (Krieg-Planque, 2015:115). Ainsi que le montre Roselyn Koren, si l’effacement énonciatif peut viser à prévenir la critique d’engagement idéologique militant, il incite surtout à se mettre au service de « la doxa de la collectivité dont on convoite la légitimation » (Koren, 2004). Les discours d’autorité sont aussi décrits comme des « discours sans éclat, au sens où, de la façon la plus littéralement formelle, ils ne présentent ni aspérité ni saillie », des « discours anesthésiants, au sens où ils endorment l’esprit critique » (Krieg-Planque, 2015:115).

Ce discours anesthésiant mobilise fortement les références au bon sens et à la sagesse populaires (utilisation de lieux communs, de maximes…), mais il se caractérise également par le statut des personnes convoquées dans un simulacre d’expertises et de débats. Maryse Souchard dénonce ainsi une « société du micro-trottoir et de la connaissance spontanée » où la parole populaire tient lieu d’analyse et d’expertise. Le format court et le besoin d’une langue simple et consensuelle incitent à privilégier la parole du citoyen à celle de l’élu, du chercheur ou du décideur, trop susceptibles d’introduire quelque complexité dans le débat.

Par ailleurs, les nouvelles technologies instituent de nouvelles structurations narratives articulant des espaces de discours où la langue encode des valeurs à des espaces physiques destinés à être vus et partagés. Dans une visée prospective, il est donc souhaitable de continuer à affûter des outils méthodologiques au contact de ces nouvelles formes d’écriture et de médiation de l’information qu’impose le Web. L’importance croissante des images associées aux contenus offre par exemple de nouvelles formes d’accroches à explorer. Ainsi récemment sur Yahoo, un portrait de Christiane Taubira accompagnait une dépêche sur la récidive d’un condamné libéré, réactivant à partir du fond émotionnel lié au fait divers la thématique d’un système administratif et politique défaillant. Cet exemple illustre bien la tentation populiste qu’il y a à mettre en résonance des informations a priori hétérogènes en invoquant des personnes (ici Christiane Taubira) ou des groupes de personnes (les immigrés, les bobos, les jeunes de quartier) que le discours médiatique surcharge de significations symboliques faute d’avoir l’espace – et donc le temps – d’expliciter.

Comme évoqué plus haut, il est vain d’étudier un discours en dehors de son contexte social, politique et idéologique. Aussi, quel que soit le journalisme populiste sur lequel on portera son regard – un journalisme qui privilégie la séduction à la distanciation en recherchant des sujets en adéquation avec les imaginaires sociaux les plus puissants, un journalisme qui recourt à des modalités de traitement de l’information attendues et reconnues par le peuple, ou encore un journalisme vecteur privilégié de paroles politiques populistes – la véritable question reste celle des conditions de cette énonciation.

Or l’un des traits communs aux différentes études citées ici est ce constat que le « discours populiste s’installe dans un moment de souffrance et d’attente pour une grande partie de la société dans une période de crise prolongée en quête d’issue » (Dorna, 2007). La disparition de lignes éditoriales au profit d’une logique de flux calculée par des algorithmes qui prêtent une attention potentiellement excessive aux mesures d’audience, comme le clic, au détriment de mesures d’autorité plus riches, comme la recommandation généralisée, à l’instar de PageRank, modifie la couverture médiatique des faits et ne peut que brouiller la compréhension des enjeux réels dans un contexte sensible de crises démocratique, identitaire, écologique, économique et politique. La surenchère de certains débats et l’exploitation d’imaginaires qui renforcent les peurs les plus primaires participent à leur banalisation. En l’absence de voix politiques ou médiatiques fortes et identifiables pour favoriser le débat démocratique et la cohésion sociale, la seule voix audible risque d’être celle des leaders charismatiques dont l’extrême habileté discursive leur permettra justement de faire entendre leur projet collectif.

Références bibliographiques

Adam Jean-Michel. 1997. « Unités rédactionnelles et genres discursifs :
cadre général pour une approche de  la  presse  écrite » in Pratiques no 94, p.  3-18

Alduy Cécile et Wahnich Stéphane. 2015. Marine Le Pen prise aux mots.
Décryptage du nouveau discours frontiste,
Seuil,  Paris

Augey Dominique. 2003. « Les journalistes : petits maillons au bout de la chaîne industrielle. »,
Hermès, La Revue 1/2003 (no 35), p.  73-79

Charaudeau Patrick. 2011. « Réflexions pour l’analyse du discours populiste », Mots. Les langages du politique [En ligne], 97 | 2011. Consulté le 19 juillet 2015. URL : http ://mots.revues.org/20534 ; DOI : 10.4000/mots.20534

Dorna Alexandre. 2005. « Matériaux pour l’étude du discours politique », Argumentum, 3, IASA

Charaudeau Patrick. 2005. Les médias et l’information. L’impossible transparence du discours,
De Boeck-Ina, Louvain-la-Neuve

Pélissier Nicolas et Chaudy Serge. 2009. « Le journalisme participatif et citoyen sur Internet : un populisme dans l’air du  temps ? », Quaderni [En ligne], 70 | Automne 2009. Consulté le 19 juillet 2015. URL : http://quaderni.revues.org/512

Koren Roselyne. 2004. « Argumentation, enjeux et pratique de l’« engagement neutre » : le cas de l’écriture de presse », Semen [En ligne], 17 | 2004, mis en ligne le 29 avril 2007, consulté le 17 octobre 2015. URL : http ://semen.revues.org/2308

Krieg-Planque Alice. 2015. « Construire et déconstruire l’autorité en discours. Le figement discursif et sa subversion », Mots. Les langages du politique [En ligne], 107 | 2015. Consulté le 2 octobre 2015. URL : http ://mots.revues.org/21926 ; DOI : 10.4000/mots.21926

Rabatel Alain. 2004. « L’effacement énonciatif dans les discours rapportés et ses effets pragmatiques »,
Langages, 2004/4 no 156, p.  3-17

Reboul Olivier. 1980. Langue et idéologie, Presses universitaires de France, Paris

Ringoot Roselyne. 2014. Analyser le discours de presse, Armand Colin, Paris

Souchard Maryse. 2007. « Les (Nouveaux ?) populismes », Le populisme aujourd’hui, M-éditer

 

[1]     « Pourquoi nous combattons », Marianne, no 447, 12 nov. 2005, p.  7.

 

Chagnoux Marie

Enseignant-chercheur à l’Université de Lorraine et membre du CREM, le Centre de REcherche sur les médiations. Linguiste informaticienne de formation, elle travaille sur la prise en charge énonciative dans le discours journalistique et sur l’analyse des pratiques de production et de réception numériques.