La démocratie aujourd’hui est sauvage et constituante. L’exemple espagnol

Nos camarades affirment avoir donné vie à Podemos : nous avons réussi à sortir positivement des limites de l’horizontalité du mouvement, à la fois si riche et si infructueuse. Nous avons réussi grâce à un geste politique d’autoconstitution, d’organisation et de représentation. Nous avons eu l’intelligence de comprendre que l´écart de temps entre les élections municipales et générales, entre le mois de mai et la fin de l’année 2015, était l’unique moment qui permettrait « de briser le cadenas de 78 » (type de coffre-fort) : en période électorale, l’adversaire est obligé de se disperser sur le territoire ; les garanties constitutionnelles sont plus efficaces qu’en d’autres circonstances, ce qui permet d’ouvrir des zones de rupture dans le régime actuel profondément discrédité et divisé.

 

D’ici la fin 2015, le front capitaliste sera peut-être en situation de s’employer aux préparatifs de sa contre-attaque, en se réorganisant après avoir répondu et éventuellement démoli notre résistance. Alors, l’opportunité historique qui s’était présentée se refermera pour longtemps, trop longtemps.

 

Tout cela, nous l’admettons. Les camarades de Podemos sont les seuls en Europe à avoir osé franchir le pas de la construction à partir d’un mouvement d’un axe vertical d’une puissance et d’une inouïe nouveauté, se frayant, sans démagogie ni subterfuge, un chemin de sortie du « démocratisme de base » – finalement impuissant face à ce qu’exigent les temps actuels – dans la contemplation de son horizontalité. Jusqu’à présent, seul le baron de Munchhausen pouvait se vanter de s’être sorti de « la merde » par ses propres moyens… « Podemos » a réussi.

 

Cependant, pour poursuivre notre succès, il ne faut pas uniquement penser à l’adversaire, à comment le vaincre, le désagréger et entraîner sa perte politique et constitutionnelle. Nous devons nous assurer que la direction que nous prenons se prend à l’échelle majoritaire et démocratique, comme le veut son essence. Dans ce processus, il ne peut pas être admis d’étroitesse d’esprit, qu’elle soit spatiale ou temporelle. Un seul exemple : le Parti communiste italien, auquel se sont référés à maintes reprises les théoriciens de Podemos, a perdu toute sa force et s’est laissé absorbé par l’ennemi quand il a oublié cette réflexion, ce manque d’ouverture d’esprit qui s’appelait « l’autonomie du politique ».

 

La critique du parti politique faite par la science politique depuis plus d’un siècle apparaît clairement : non seulement au sujet des limites de la bureaucratisation de la structure partidaire (sur lesquels insistent certains théoriciens, dénonçant, tels des hommes de droite qu’ils étaient, la force naissante des partis ouvriers), mais surtout sur le pouvoir de commandement des cadres de la direction, du leadership, du « charisme » que l’autonomie du politique détermine. C’était à la fois une analyse pertinente tout autant qu’une menace (une de plus parmi tant d’autres, mais particulièrement plus pertinente) qui se rajoutait au combat de ces politologues contre les partis prolétaires.

 

Jusqu’ici nous demeurons dans les limites que nous appelons « spatiales ». Après, viennent les « temporelles », liées à « l’autonomie du politique ». Bien entendu, nous ne comptons pas parmi ceux qui nient la possibilité d’utiliser de la meilleure des manières les temps de crises, que ce soit électoralement ou socialement ; ni parmi ceux qui nient la nécessité de viser le talon d’Achille du pouvoir de commandement, surtout si cela peut être fait au moment où les forces de la protestation sociale citoyenne sont les plus fortes. Mais attention : l’exercice du pouvoir est une chose difficile. Ce n’est pas une action qui peut être faite seul. A fortiori, dans les régimes actuels de gouvernance, où la continuité de l’action doit se maintenir dans le temps, mais est aussi faite d’une série d’actions ponctuelles. Il s’agit de la capacité de l’adversaire (droite nationale populaire et/ou « PSOE », des projets nationalistes du capital catalan, de la Troïka européenne et mondiale, etc.) de développer la contre-attaque indéfiniment. Face à cet adversaire, dans cette dimension temporelle, « être dans » les mouvements est essentiel pour l’action d’un gouvernement conquis par Podemos.

 

Nos amis boliviens l’ont compris, quand ils ont réussi à faire cohabiter pendant un temps le gouvernement et l’assemblée constituante. C’était une agitation, mais qui a engendré force et vitalité.

 

Le problème du gouvernement « dans le temps » n’est pas seulement son efficacité, mais surtout l’irréversibilité de ses acquis. Celui qui flirte avec « l’autonomie du politique » finit par penser que le développement de la base démocratique est secondaire. Dans certaines occasions, on va jusqu’à imaginer des formes de pouvoir de commandement constituées exclusivement de personnalités charismatiques ; tragiquement, c’est ce qui se passe parfois. Mais ce n’est pas notre cas : nous travaillons pour mettre fin définitivement aux dilemmes webériens du pouvoir entre les mains de la bourgeoisie, qui jusqu’à présent a légitimé les règlements autoritaires des conflits sociaux que la contestation avait élevés au niveau politique.

 

Toutefois, revenons au problème central que nous abordons : de l’horizontalité à la verticalité ; de l’agitation et de la résistance du mouvement au gouvernement. Podemos demande à tous les camarades de raisonner à partir de ce niveau. Au niveau du gouvernement central ? Peut-être. Au niveau du gouvernement de la ville ? C’est plus proche et possible. Mais il n’est pas certain que si on oriente l’action de tous les citoyens seulement vers une puissante rénovation du gouvernement des villes, on puisse faire un exemple proche, palpable, de projet constituant efficace. Nous pensons toutefois que oui. Car la ville et la municipalité, la vie de la cité et ses formes de rencontres, peuvent façonner des figures solides de l’administration et de l’initiative constituante. Les campements dans les métropoles, les villes et aussi les petits villages ont été une forme de rencontre constituante, qui a démontré que les modes de vie métropolitains sont maintenant politiques et productifs en général. En faisant l’interaction de la démocratie et la (re)production de la ville, nous avons la possibilité d’articuler le politique, c’est-à-dire d’unir la volonté de gagner et la capacité de décision d’un large réseau, pluriel et actif, de présences militantes et de production de programmes de transformation. Le politique se joue au milieu de tout cela. Ici prend corps la question de Foucault du « comment voulons-nous êtres gouvernés ? »

 

À partir de là, des administrations métropolitaines et municipales, naît la possibilité de construire un gouvernement au niveau de l’État, pierre par pierre. Dans un régime biopolitique (où le contrôle du pouvoir de commandement, la vie, la production, les affects et la communication s’entremêlent et se confondent comme dans un labyrinthe), les prises de risques sont difficiles pour ne pas dire impossibles – dans l’ancienne politique les choses se passaient également ainsi, et quand il y avait des prises de risques, parfois héroïques, presque toujours il fallait reculer pour laisser place à des institutions artificielles.

 

Verticaliser l’horizontalité ne signifie pas seulement partir à la conquête des capacités de décision générales, de gouvernement, de gestion d’une « guerre de mouvements », mais surtout s’élever à une vision plus large, d’en haut : c’est à ce moment que nous comprenons que la guerre de mouvements ne compense rien si les positions conquises, les fronts défendus ne se maintiennent pas, pour se consolider et se développer.

 

Le gouvernement doit garantir le pouvoir des organisations citoyennes – disait-on, il n’y pas si longtemps en Amérique Latine, quand le mouvement progressiste était gagnant – car seulement dans ce cas, le gouvernement central est à l’abri des bouleversements soudains et/ou organisés. Pour qui ? Nous pouvons répondre : ce n’est pas seulement pour l’adversaire que nous connaissons, pour les forces réactionnaires auxquelles nous nous confrontons, mais pour une hiérarchisation beaucoup plus forte, qui en Europe remonte jusqu’aux sommets du pouvoir financier.

Il ne s’agit pas de sous-estimer la reconnaissance de ce que nous craignons et des forces que nous pouvons gagner. Mais il faut faire attention de ne pas tenter le diable qui peut encore surgir de la profondeur de la confrontation. Nos forces sont le rassemblement, les communes, les mouvements – autrement dit, ce que le 15M (le Mouvement des indignés du 15 Mai 2014) a rendu possible et applicable. Parfois, cela nous donne l’impression que, pour les promoteurs de Podemos, « le pouvoir » est une dimension à part. Ce n’est pas sûr, c’est une dimension supplémentaire de la capacité d’agir, c’est une perspective d’action par les relations politiques, mais le « Pouvoir » et le « Politique » n’existent pas en soi. Il y a des degrés différents, et de multiples contre-pouvoirs. Pratiquement tous les dirigeants de Podemos réitèrent, à l’intérieur et l’extérieur de l’organisation, le même slogan : « d’abord tu prends le pouvoir et ensuite tu appliques ton programme. »

 

« L’autonomie du politique » peut devenir une théorie pernicieuse si, en surévaluant l’institution et l’efficacité du pouvoir d’État, la genèse et la légitimité matérielle du fondement du politique est niée. La représentation qui sépare les représentants des représentés, la « volonté générale » (qu’elle s’appelle « peuple » ou « unité populaire »), qui crée un fondement mystique et sans appel des représentants, n’est pas ce qui intéresse les mouvements. L’important passe par la (re)création d’un flux de mouvement politique, un système ouvert de gouvernance depuis le bas qui maintient unis mouvement et gouvernement – par le débat constituant constant et une extension de ce débat aux citoyens. Il est possible de construire ce pont, cet ensemble – si tous se soumettent à la nécessité qui se nomme « être majoritaire ». Ceci est la condition décisive.

 

Traduction Margot Gallot

Negri Toni

Philosophe et activiste animateur du mouvement autonomiste italien, a publié avec Michael Hardt la trilogie Empire (Exils, 2000), Multitude (La Découverte, 2003) et Commonwealth (Stock, 2012) ainsi que Déclaration. Ceci n’est pas un manifeste (Raisons d’agir, 2013)

Sánchez Cedillo Raúl

Raúl Sánchez Cedillo est activiste et traducteur, membre de fundaciondeloscomunes.net. Il est membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes. Son blog se trouve sur http://blogs.publico.es/dominiopublico/12635/por-una-democracia-salvaje-y-constituyente