La désobéissance civile électronique

Inventer le Futur du Théâtre d’Agitprop En-Ligne

« Nous suivons la vitesse des rêves »
Sous-commandant Insurgé Marcos, 2007[1]

Le Critical Art Ensemble (CAE) a monté la théorie de la Désobéissance civile électronique comme un pari risqué contre une forme spécifique envahissante du « capital mort », également connu sous le nom de « capital tardif ». Dans La perturbation électronique (1994), le CAE affirmait que le « capital mort » s’était constitué en tant que forme-marchandise électronique fonctionnant à flux constant. Comme par le passé, le capital devrait encore se redéfinir, en accompagnant le passage des nouvelles élites des aires urbaines centralisées vers un cyberespace décentralisé et déterritorialisé[2]. Pour le CAE, le cyberespace – comme on l’appelait alors – était manifestement la prochaine étape de la lutte. La réponse des activistes à ce changement fût de téléporter les méthodes de l’intrusion illégale et du blocage, ancrées dans l’histoire de la désobéissance civile, vers cette nouvelle phase de l’économie des flux à l’ère des réseaux.

Aux origines de l’Electronic Disturbance Theater

« Comme pour la désobéissance civile, la tactique première de la Désobéissance civile électronique est l’intrusion et le blocage. Les forces contestataires doivent occuper sorties, entrées, canaux et autres espaces clés de façon à faire pression sur les autorités légitimes impliquées dans des actions non éthiques ou criminelles »[3]. Comme nous l’imaginions au début des années 1990, le dérèglement électronique a été le geste central capable d’initier une nouvelle « matrice performative ».

Cependant, les conditions de cette matrice performative ne sont pas venues des réseaux numériques, mais du Chiapas, l’État le plus au sud du Mexique, là où eut lieu le soulèvement Zapatiste le 1er janvier 1994. Ce soulèvement contestait la mise en place de l’ALENA (Accord de Libre-Échange Nord-Américain), signature économico-structurelle de la globalisation néolibérale. Cela arriva au même moment que le lancement des technologies de navigation sur l’Internet (Mosaic pour X-Windows, fonctionnant sur les machines Unix, est sorti le 22 avril 1993), et des spécialistes de la guerre comme David Ronfelt et John Arquilla annoncèrent : « La cyberguerre est en marche ! »[4]. Ces événements rejaillirent les uns sur les autres – et, sans cela demeurée invisible, une rébellion menée par des groupes indigènes devint la première révolution « postmoderne », connectant des réseaux de soutien électronique internationaux à la lutte sur le terrain. La RAND Corporation – plus important think tank de recherches et de développement au service des forces armées nord-américaines – a définit l’émergence des Zapatistes, du Zapatisme digital, et du mouvement d’alter-mondialisation comme une « nouvelle approche du conflit social » et comme une forme importante de « guerre sociale en réseau ». Cette dernière représentait une nouvelle formation sociale qui ne correspondait pas au paradigme de la « cyberguerre » et du « cyberterrorisme », mais créait à sa place un activisme transversal qui « augmentait le pouvoir des « Réseaux » et renforçait la « société civile globale » dans le dessein de contrebalancer le pouvoir des acteurs étatiques et financiers »[5].

Les Zapatistes n’ont pas seulement porté l’assaut sur la fabrique électronique des réseaux du Premier Monde, mais ils ont plus profondément créé des nouveaux genres de sujets politiques et des nouvelles conditions d’agencement à l’échelle mondiale. L’Electronic Disturbance Theater (EDT)[6], sorte de groupe de performance agitprop en ligne, créa une machine de manifestation de masse (Floodnet) rendant possible des « sit-ins virtuels » capables de connecter les actions de masse dans les rues aux collectifs d’alter-globalisation en ligne. Le 22 décembre 1997, 45 Indigènes ont été tués par un groupe paramilitaire dans la petite communauté Acteal du Chiapas – c’est ce massacre qui a poussé la Désobéissance civile électronique, en tant que théorie, à toucher le réel de la pratique. L’EDT fût créé, et le 10 avril 1998, « FloodNet Tactical Version 1.0 »[7] était lancé sous la forme d’une action de Désobéissance civile électronique, qui dura trois heures, contre le site Web du Président mexicain Zedillo. Grâce à une fonction-reload d’une application Java, le premier essai de FloodNet consista à envoyer automatiquement toutes les sept secondes une requête de rechargement sur la page d’accueil du site de Zedillo. Les renseignements fournis par les participants et nos propres observations ont confirmé que les 8 000 à 10 000 participants de cette première action FloodNet sont parvenus ce jour-là, par intermittence, à bloquer l’accès au site de Zedillo. La cible suivante de l’action électronique fut le site Web de la Maison Blanche, pendant la présidence Clinton, le 10 mai 1998. On déploya un dispositif FloodNet du même genre. Le rythme des relances automatiques passa de sept à trois secondes. L’utilisation de 5 sites-miroirs dénués de systèmes de comptage nous empêche cependant de connaître le nombre exact des participants. Et du fait du manque de renseignements relatifs au blocage du site Web de la Maison Blanche, et de la supposition que sa page Web existe sur plus de serveurs que celle de Zedillo, il semble que le site Web de Clinton ne fût pas réellement bloqué ce 10 mai.

Le logiciel FloodNet a créé un nouveau mode de communication en ligne, qui amplifie les failles dans les données informatiques (en demandant ce qui fait défaut au pouvoir des bases de données) et submerge les sites Web en requêtes d’informations trop nombreuses. FloodNet rend visible ce qui est invisible ou sans présence manifeste dans les serveurs des gouvernements et des corporations grâce à la force dadaïste du « 404_file not found » (« fichier non trouvé »)[8]. Brett Stalbaum, l’un des co-fondateurs d’EDT, intègre le geste « 404_file not found » dans le cadre de l’histoire de l’art conceptuel en réseau : « FloodNet est un exemple d’art conceptuel en réseau qui donne de la puissance aux gens grâce à un mode d’expression à la fois activiste et artistique. En sélectionnant des formules à utiliser pour construire des « mauvaises » urls, par exemple en utilisant « human_rights» pour former l’url http://www.gb.mx/human-rights, le FloodNet est capable de télécharger des messages à la souche-erreurs du serveur en demandant intentionnellement des url inexistantes ; ce qui force le serveur à des réponses du genre « human-rights non trouvées sur ce serveur »[9]. Le geste « 404_file not found » est une cavité informatique qui télécharge sans relâche dans l’infrastructure du pouvoir tout l’humanité manquante, éliminée, et tuée avec le consentement direct ou indirect de ce pouvoir. Ce geste rend tout cela visible à cette même infrastructure par un afflux de configurations « non trouvé ». Cette fonction aberrante des technologies basées sur les navigateurs permet aux rêves en apesanteur du cyberespace de renforcer le poids insupportable de tout ce qui est absent de l’infrastructure de la gouvernance et de la ligne néolibérale.

La Désobéissance civile électronique et la loi

De quelles manières la Désobéissance civile électronique correspond-elle à la définition juridique de la désobéissance civile ? En 1998, des actions activistes en ligne ont souvent été déclarées potentiellement illégales en tant que « cybercrime » défini comme « Déni de Service » ou « Déni de Service Disséminé » : « une attaque de Déni de Service ou de Déni de Service Disséminé est une tentative pour rendre une ressource informatique indisponible aux usagers concernés. Bien que les moyens, les motivations et les cibles d’une telle attaque puissent varier, elle consiste généralement en efforts concertés et malveillants d’une personne ou d’un groupe pour empêcher un site Internet ou un service de fonctionner efficacement ou pas du tout, temporairement ou indéfiniment»[10]. L’ECD a toujours été clair sur le fait que ce genre de préoccupation technique n’était pas le problème fondamental : la Désobéissance civile électronique est une question non pas technologique mais juridique, qui ne concerne pas le code en tant que code entre des machines, mais une nouvelle force de contestation sociale qui en appelle à l’existence de lois aptes à définir nationalement et internationalement le statut légal de la désobéissance civile.

Dans son essai « Désobéissance civile et Contrat Social », John Rawls définit la désobéissance civile comme un « acte public, non-violent et conscient, contraire à la loi, généralement fait avec l’intention de provoquer un changement dans la politique ou la législation d’un gouvernement »[11]. Pour l’EDT, il était très important que les Tribunaux locaux, nationaux et internationaux qualifient la Désobéissance civile électronique, selon le paradigme performatif plus haut décrit, comme un acte transparent de désobéissance civile et non comme un « cybercrime ». John Rawls élabore ainsi la dimension publique de la Désobéissance civile, comme « un acte politique au sens où il est justifié par des principes moraux définissant une conception de la société civile et du Bien public […]. La Désobéissance civile est un acte public que le dissident considère comme étant justifié par une idée de la justice. Pour cette raison, cet acte peut être compris comme s’adressant au sens de la justice de la majorité dans le but d’accélérer la remise en cause des mesures contestées, et d’avertir que, selon l’opinion sincère des dissidents, les conditions de la coopération sociale ne sont pas honorées »[12].

William Karam, un spécialiste du Droit, fait remarquer que l’activisme en ligne de l’EDT remplit deux importantes conditions de la Désobéissance civile : illégalité délibérée et responsabilité acceptée. Il écrit : les membres de l’EDT « ont d’un commun accord utilisé leurs noms réels et ouvertement accepté la responsabilité de leurs actions […]. Les idées de Thoreau sont également applicables à l’hacktivisme de l’ère de l’information »[13]. De la même manière, Dr. Dorothy E. Denning (Université de Georgetown) a déclaré dans une déposition : « l’EDT et les Electrohippies voient leurs opérations comme des actes de désobéissance civile, analogues aux manifestations de rues et aux sit-ins physiques, et non comme des actes de violence ou de terrorisme. C’est une distinction importante. La plupart des activistes, qu’ils participent à la Marche des Million Mom[14] ou à un sit-in sur l’Internet, ne sont pas des terroristes »[15]. Il est important que la société civile et les Tribunaux comprennent cet acte de transparence digitale. Selon nous, la Désobéissance civile électronique est et devrait être traitée comme une pratique digitale intimement liée à la longue tradition de la désobéissance civile – rien de plus et rien de moins.

La question de la légalité de la Désobéissance civile électronique a été testée dans divers contextes. Par exemple en 2005 à Francfort, où s’est déroulée une action contre la Lufthansa, et les affaires qu’elles faisaient avec l’État allemand en expulsant des immigrants. Environ 40 000 personnes ont été expulsées d’Allemagne chaque année depuis le milieu des années 90 jusqu’à nos jours. Les autorités allemandes et ses ministères ont utilisé les réseaux de navigations mondiaux de la Lufthansa comme un élément de leur programme d’expulsion. La Lufthansa, qui est la seconde compagnie aérienne européenne, rendait sans hésitation leurs avions disponibles pour les politiques d’expulsion du gouvernement. Avec pour résultat de nombreux morts, dont les deux cas bien connus de Kola Bankole (1994) et Aamir Ageeb (1999), qui eurent lieu à bord d’avions appartenant à la Lufthansa. L’EDT a été invité en juin 2001 par deux importants groupes d’activistes en Allemagne, No One is Illegal et Libertad !, afin de parler dans différentes villes de l’Histoire de la Désobéissance civile électronique et de l’usage par l’EDT de l’action de masse directe en ligne non-violente. Nous avons contribué à propager l’information relative au « sit-in virtuel » du 20 juin contre la Lufthansa pendant l’assemblée générale de leurs actionnaires qui se tenait ce même jour, et parlé à des petits et des larges groupes d’activistes, médias, artistes, hacktivistes, de même qu’à tous les grands journaux, radios et télévisions. La « Deportation Class Action » (l’Action Classe Expulsion)[16], comme elle fut appelée, a suivi tous les protocoles de transparence qui ont été établis pour la Désobéissance civile électronique. Tous les activistes, artistes et « artivistes »[17] ont annoncé les dates, les heures, et les raisons de ces actions en ligne, de même que toutes les actions dans les rues et pendant la rencontre des actionnaires – rien n’a été caché. Quelques 13 000 personnes se sont rassemblés en ligne ce jour-là pour protester, et le site Web de la Lufthansa s’est retrouvé hors ligne. Le résultat a été plutôt positif pour les collectifs de protestation : la Lufthansa a cessé son commerce de « Classe Expulsion » avec le gouvernement allemand.

Le 14 juin 2005, Andreas-Thomas Vogel est passé en procès au Tribunal de première instance de Francfort. Vogel est l’activiste qui a enregistré le nom de domaine « libertad.de », dans lequel l’appel à l’action contre la Lufthansa a été publié en 2001. Vogel a été poursuivi en audience de haute-sécurité normalement utilisée lors de procès pour juger des terroristes :

« Le Tribunal de première instance de Francfort a reconnu coupable l’instigateur Andreas-Thomas Vogel, et l’a condamné à une amende [de 900 euros ou l’équivalent de 90 jours de détention]. Le Tribunal a reconnu que cette manifestation avait usé de la force contre la Lufthansa en tant qu’opérateur de site Web aussi bien que contre les autres usagers d’Internet ; en particulier, la compagnie aérienne a souffert des pertes économiques occasionnées par cette campagne, alors qu’on empêchait d’autres usagers d’Internet d’utiliser leur site. La manifestation en ligne a été reconnue comme une menace aux préjudices réels, telle qu’elle est définie par le Code Pénal Allemand, Section 240 ; Vogel a donc été reconnu coupable d’inciter les gens à faire usage de coercition »[18].

Le Tribunal de première instance avait interprété la question de la Désobéissance civile électronique en fonction des exigences du marché et du « cybercrime », et non pas comme une forme de désobéissance civile représentée par les droits constitutionnels propres aux citoyens allemands. Une année plus tard, les journaux annonçaient que la Haute Cour régionale de Francfort annulait le verdict initial : « la Haute Cour a considéré que la manifestation en ligne ne constituait pas une démonstration de force mais était destinée à influencer l’opinion publique. Cette nouvelle interprétation ne permet aucune poursuite pour coercition, et l’accusé est déclaré non coupable »[19].

Cette décision constitua un important progrès dans la théorie et la pratique de la Désobéissance civile électronique, et répondit à la disparition des droits constitutionnels soumis à l’effacement de la loi-sans-règle des marchés globaux et à la « guerre contre la terreur ». Cette relation a été mise en relief par les activistes allemands. D’après eux, l’action de Désobéissance civile électronique ne visait pas le rapport de la loi à la technologie, mais celui de la loi aux conditions inhumaines des « migrants » qui avaient été tués par l’hyper-violence de la loi-sans-loi de l’expulsion : « Comme l’a déclaré Hans-Peter Kartenberg, le porte-parole de Libertad !, « bien qu’il soit virtuel par nature, l’Internet est encore un réel espace public. Quel que soit le niveau de saleté où les affaires peuvent s’abaisser, les manifestations d’opposition doivent aussi être possibles » »[20]. Pour les activistes de Libertad !, comme pour l’EDT, la Désobéissance civile électronique utilise la technologie comme un geste d’amplification pour ceux qui n’ont pas accès aux règles biopolitiques de la globalisation ou aux lois d’État – un geste au nom des citoyens et des immigrants, dans la mesure où personne n’est exempt de « l’état d’exception » de l’après-11 Septembre.

Essaims post-médias de l’après-11 Septembre

Le 11 Septembre a été construit comme un événement ontologique redéfinissant la nature de toutes les formes de réalisme politique axé sur la guerre et la sécurité, une zone événementielle où l’Histoire a bifurqué entre une mauvaise fin et un terrible redémarrage. Ce jour-là, le récit néo-conservateur de la « fin de l’Histoire » est devenu l’interminable « Opération Guerre Infinie », sous le signe de la vitesse et de la simultanéité des médias irradiant depuis l’attaque contre les Tours du World Trade Center. Comment les activistes, les artistes et les performeurs de l’agitprop ont-ils répondu à ce tournant culturel ? Je soutiendrais que ces nouvelles formations « post-média »[21] ont anticipé ce tournant bien avant le 11 Septembre. De cette façon, nous avons été capables de continuer à développer le langage de la désobéissance civile en combinant la « guerre sociale en réseau » et la « frivolité tactique »[22], effaçant la première et amplifiant la seconde sous la forme d’une « perturbation méta-politique »[23]. Les réseaux rattachés à l’EDT comprirent que le cœur ontologique des « politiques de la peur » de l’après-11 Septembre ne pourrait pas contenir intégralement la résistance critique, les collectifs d’opposition, et la vitesse des rêves qui avaient d’ores et déjà émergé avant le 11 Septembre.

Alors que l’Age de l’Insécurité commençait à se cogner aux murs avec toute la fureur d’un nouveau destin inévitable, dès 1999 le rêve néo-conservateur d’un nouveau « Pearl Harbor » était prêt à l’emploi, consigné par le PNAC (Projet pour les Nouveaux Américains), un think tank basé à Washington D.C., actif de 1997 à 2006. « Combattre et gagner de façon décisive des conflits majeurs sur plusieurs fronts en même temps » était l’objectif central du programme que ce groupe de réflexion a établi avant le 11 Septembre, dans un rapport intitulé Rebuilding America’s Defenses, qui formulait aussi ce vœu cauchemardesque : « Au-delà, le processus de transformation, même s’il apporte un changement révolutionnaire, sera probablement long en l’absence d’un événement catastrophique et catalyseur – comme un nouveau Pearl Harbor »[24]. Les néo-conservateurs espéraient aussi étendre le domaine des contrôles internes de la multitude américaine avec les « Zones de parole libre », sorte d’enclos construits à distance de tous les agents du pouvoir, permettant une surveillance sans borne des citoyens américains en mettant dans le même sac tous ceux apparaissant comme « autres » (bientôt profilé « ennemi combattant »), et rendant invisible aux médias dominants quiconque ne supporterait pas le régime « Osama bin Bush ».

Les activistes, les artistes, les artivistes, les hacktivistes et la société civile internationale découvrirent bientôt ce que la « nouvelle norme » voulait dire pour le mouvement alter-globalisation pendant le Forum Economique Mondial du 31 janvier 2002 (4 mois seulement après le 11 Septembre). Se tenant habituellement à Davos, la rencontre eut lieu à New-York afin de démontrer que le « capitalisme virtuel » n’était pas en train de s’éteindre, mais de fourbir ses armes pour la prochaine bonne guerre. Notre choix a consisté à passer sans crainte sous les arcs de la réalité, afin que chacun puisse continuer à mettre en commun des tactiques latérales, dans les rues et en ligne. Nous partagions tous le même accord fractal : les mouvements d’alter-mondialisation ne s’éteindraient pas. Il était extrêmement important pour le « mouvement des mouvements », comme on l’appelait alors, que la « nouvelle norme » ne définisse pas la nature et le souffle des manifestations de contestation non-violentes. Les médias avaient pourtant créé un vortex de crainte faisant de toute contestation une arme du terrorisme global – nombreux furent ceux qu’on arrêta entre le 15 et le 20 janvier, sans raison, chez eux et dans les centres d’informations des activistes. La tension était forte à l’intérieur des collectifs d’activistes, cela n’empêcha pas l’EDT ou la multitude des collectifs de se rejoindre dans les rues et en-ligne. Pour l’EDT, un élément important de la Désobéissance civile électronique est qu’on peut toujours quitter son ordinateur et ce mode de contestation à domicile pour faire la même chose dans la rue – de telle sorte que les informations corporelles des individus et les corps réels puissent s’unifier dans l’action. L’aboutissement des actions en ligne de l’EDT fut que plus de 160 000 manifestants firent tomber le site Web du Forum Économique Mondial en un peu moins de six heures. Cette action électronique amena la Désobéissance civile électronique comme théorie à perturber les flux du cercle autiste du Capital Virtuel : le geste de l’EDT ne consistait pas seulement à entraver l’accès à l’Internet des individus les plus puissants représentant les nations les plus riches de notre planète, mais à montrer une fois de plus que l’Histoire de la vision économique transnationale du Forum de 2002 était défectueuse à tous les niveaux.

L’avenir du dérèglement électronique

Les dérèglements produits par l’EDT sur la prison sémantique de la « cyberguerre », du « cyberterrorisme » et du « cybercrime » pré-11 Septembre ont permis à des poétiques politiques et viscérales d’ouvrir un espace social pour une forme de protestation de masse et solitaire, qui peut désormais être polysociale : du sud du Mexique jusqu’aux manifestations dans les rue de Seattle, aux actions globales coordonnées de la Désobéissance civile électronique. Les dérèglements de l’EDT provoquées sur les flux de pouvoirs rhizomatiques peuvent être compris si nous reconnaissons que les flux du « capital virtuel » sont encore uni-directionnels, à sens unique : prendre ce qui est en bas et garder tout au sommet ; se servir dans le Sud et conserver tout au Nord ; développement du FMI et agonie de l’Argentine ; le Chiapas qui demande la Démocratie et l’ALENA qui la supprime. Ce qui signifie que le pouvoir du « capital virtuel » et ses réelles technologies bellicistes ne fonctionnent pas comme un « rhizome, mais comme un néo-impérialisme nu. Le pouvoir rhizomatique alternatif découle des groupes comme les Zapatistes, qui ont développé des capacités disséminées qui ne sont pas uni-directionnelles ». En son cœur, l’objectif de la Désobéissance civile électronique pratiquée par l’EDT consiste à bloquer les trajectoires de la course du capitalisme virtuel vers l’apesanteur et les conséquences sociales que créent une éthique immatérielle totalisée[25].

Traduit de l’anglais par Frédéric Neyrat

Dominguez Ricardo

Cofondateur de l’Electronic Disturbance Theater (théâtre des perturbations électroniques), co-directeur de Thing (thing.net), un fournisseur d’accès à l’Internet pour artistes et activistes, Ricardo Dominguez est professeur-assistant à U.C.S.D. (Université de Californie à San Diego), au département de Visual Arts.