La dette : illusion comptable et aveuglement suicidaire

La dette globale des économies a explosé : dette des ménages (vous et moi), dette des entreprises (en général pas vous, sauf si vous possédez des actions des entreprises), dette publique (État central ou fédéral, mais aussi collectivités territoriales : commune, communauté de communes, régions). La dette est générale, mais inégalement répartie à la surface du globe et dans ses composantes.

Prenons d’abord la mesure de ces différences entre les situations nationales. Voyons ensuite à quel point tout le calcul de l’endettement des États et des aberrations de la finance repose sur une cécité comptable. Elle nous enferme dans des déficits dont la majeure partie est imputable à la nature obsolète des mesures par lesquelles nous calibrons nos « données » économiques.

Cette thèse peut paraître choquante ou désinvolte. Elle ne l’est pas, dès que l’on prend la mesure de la nouvelle donne que constitue l’économie de la pollinisation. La dette est donc une illusion, ce qui rassurera ceux qui pensent qu’il y a plus de marges de manœuvre que l’éternel refrain « Les poches de l’État sont vides ». Cette illusion peut néanmoins nous tuer tous, car la bêtise est profondément nuisible, ce qui mérite de nous préoccuper.

Quel type de dette ?

Le Royaume-Uni est très endetté dans ses finances publiques, les entreprises moins, mais les ménages beaucoup par rapport à la France, où l’endettement des ménages en pourcentage du PIB est beaucoup plus faible (de l’ordre de 30 %). Se servir du PIB est de moins en moins pertinent au fur et à mesure que l’on a affaire à un pays riche qui a accumulé un patrimoine, c’est-à-dire un stock de richesse, puisque le PIB mesure un flux de richesse annuelle et que la formation brute de capital fixe, pourvu qu’elle prenne en compte la richesse des ménages (essentiellement l’acquisition de logement), est alors plus complète. Cela reste toutefois à nuancer puisque le patrimoine produit un flux de revenu (par exemple locatif) mais surtout un effet net de jouissance, qui ne figure pas plus dans le PIB que les effets négatifs de la pollution n’y sont comptabilisés.

Ce qui compte en contrepartie de l’endettement des ménages, c’est leur richesse effective et pas le PIB. Et, comme le faisait remarquer P. Askenazy dans un excellent billet du Monde de l’Economie[1], dans les pays latins (France compris), la richesse patrimoniale est forte et l’État est pauvre et endetté. Ainsi en France, l’État est endetté à hauteur de 85 % du PIB, et le sera davantage encore, mais la dette des ménages rapportée au PIB est bien plus faible que celle des ménages hollandais. Et les deux dettes, ménages et État, sont nettement plus faibles si l’on tient compte d’une évaluation de la richesse totale du pays, représentant plus de cinq fois le PIB annuel (520 %). La vertueuse Allemagne, souvent citée en exemple pour son faible déficit budgétaire, performance qui résulte de sa balance commerciale excédentaire, présente des collectivités territoriales sérieusement en difficulté, y compris à Francfort, et surtout une richesse des ménages de moitié moindre que celle des ménages français (deux fois et demi le PIB).

Cela rejoint le bon sens plus économiste qu’il n’y paraît, quand les Anglais et les Allemands votent avec leurs pieds pour s’aménager une retraite en France, en Italie, au Portugal, en Espagne ou en Grèce. La vie y est plus agréable, tout comme le bien être (bien manger, jouir d’un climat plus clément et d’un art de vivre largement détruit par le protestantisme fourmi). La cigale catholique ou orthodoxe n’est pas très bonne en matière d’égalité de salaires ou de revenu, mais avec les transferts sociaux et les aménités patrimoniales (y compris écologiques), le buen vivir, dont Anibal Quijano propose de faire l’indicateur de développement réel, y est supérieur.

Risquons une hypothèse sacrilège pour Max Weber et son esprit du protestantisme : la course des pays du Nord (Europe et Amérique) à l’endettement et aux placements financiers qui font dépendre son niveau de vie matériel du rendement de la folle finance de marché (l’Islande est l’exemple parfait) correspond à une course-poursuite engagée par le modèle du Sud catholique. Le second, après la Contre-Réforme, règle son problème avec l’argent en le tenant toujours pour aussi méprisable, mais en construisant une vie agréable avec un fort coefficient de corruption, pardonné aux élites et aux mafias parce qu’il ne fait pas trop suer le burnous (il y a les colonies pour cela) et parce que la beauté se montre et est partagée somptuairement. Au Nord, l’ascétisme calviniste, l’accumulation privée et un État minimum ne sont plus que des valeurs « pour les autres » et surtout pour les pauvres. Cette corruption intime de la valeur de fait « du travail », de l’effort – bien qu’évidemment on en parle d’autant plus qu’on la pratique moins – est sans doute un facteur décisif de rapprochement des Églises chrétiennes et, au-delà, des religions du livre, même si l’Islam, du fait de son absence d’Église (sauf chez les Chiites), demeure le plus égalitaire du fait de son hostilité ouverte vis-à-vis de l’argent, du revenu de l’argent et de la consommation somptuaire.

Quel type de crédit ?

Or, dis-moi ta richesse et, ce qui est non moins important, dis-moi le prix que tu attaches à l’argent, et je te dirai quel type de dette tu juges légitime, quel taux d’intérêt tu juges acceptable. Depuis un taux d’intérêt zéro jusqu’aux taux des crédits revolving (17,5 % par an) ou aux Madofferies (45 à 50 % par an!).

Un autre critère détermine en effet les degrés de liberté dont les ménages, les entreprises, les collectivités locales disposeront ou pas : le régime légal du crédit. Le fait d’autoriser ou pas des personnes privées (les nouveaux fermiers généraux) à faire crédit contre intérêt, à prêter à l’État et donc à devenir de facto les régulateurs de la création de monnaie par les États, voilà qui change radicalement les choses. Par exemple, autoriser les particuliers à échanger une monnaie locale fongible qui s’érode progressivement, ou à émettre des crédits libellés en monnaie en dehors du circuit bancaire contrôlé par la Banque centrale, ou au contraire l’interdire (ce qui est le cas généralement), cela aurait un effet très puissant sur les mécanismes de la financiarisation : en cas d’autorisation, ce serait le ressort de l’accumulation de richesses qui se verrait tari en privilégiant la consommation du revenu. On ne peut que déplorer le manque d’étude sur ce sujet de l’impact macro-économique et financier des systèmes d’échanges locaux avec monnaie fondante et crédit sans intérêt. À ceux qui penseraient qu’il s’agit d’aimables rêveries, il suffit de rappeler que le moratoire contrôlé grec, le régime d’exception (qui dure) des banques centrales d’un taux d’intérêt voisin de zéro, suivi dans un deuxième temps d’une inflation à 4 %, sont autant de signes d’une purge de la pompe à finances. Et d’une reprise d’un peu de pouvoir de la finance publique sur la finance privée.

Occupons-nous surtout de l’évaluation du ratio du numérateur, ce qui est emprunté, et du dénominateur, sa contrepartie économique. C’est sur ce point que porte le reste de cet article[2].

Recalibrer nos mesures de la richesse

Dans une économie qu’il faut comprendre comme un système complexe évolutif – et non plus comme une structure donnée une fois pour toutes, selon un paradigme mécanique – les interdépendances multidirectionnelles et la formation de nouvelles structures conduisent à privilégier le point de vue de la circulation de flux. Les ressources, comme les surplus créés, ne sont pas appréhendables comme le produit de nœuds ou de pôles d’abord isolés, qui seraient réunis après coup par des échanges ou des relations isolables et finies. Cette correction d’optique ne revêtait guère d’importance dans un monde assez fruste s’occupant de produire des outputs à partir de ressources nommées inputs. Au contraire, ce schématisme était indispensable pour vaincre les résistances du vivant à se laisser enfermer dans ce procès de production. Il en va tout autrement lorsque l’activité humaine s’attache à explorer, à exploiter la production du vivant au moyen du vivant, ou à produire des connaissances qui permettent de faire ce qu’on ne savait pas encore faire.

Comme le souligne C. Marazzi, la finance intervient d’ordinaire au terme du processus A–M–A’ (argent–marchandise [obtenue par la production] – argent incrémenté d’une survaleur). Le surplus ne surgit que de la réalisation de la marchandise sur le marché. Mais la transformation majeure qui s’opère avec le biocapitalisme, régime dans lequel l’exploitation s’opère au niveau global de la vie des populations, réside dans ce que la finance intervient au début du cycle, donc on a A’–M–A’’, ce qui ne paraît pas constituer une révolution dans le capitalisme, si le A’ initial provient bien du schéma précédent (les profits obtenus dans un cycle d’investissement-production-réalisation). Mais que dire si une forte composante de A’–A initial provient d’autre chose : par exemple du mode de production domestique ? C’était l’hypothèse de C. Meillassoux, corroborée au sein de nos sociétés développées où les essais de mesure du travail domestique accompli par les femmes aboutiraient à des rémunérations représentant deux fois le niveau du SMIC ! Que dire aussi si intervenaient des externalités positives résultant d’interactions positives non mesurées par l’économie d’échange marchand ? C’est au fond l’hypothèse que nous faisons dans le capitalisme cognitif : l’intelligence collective de la population devient un facteur de production direct qui explique le surplus de productivité globale des facteurs des comptables nationaux. C’est aussi ce que l’on retrouve dans ce que l’on appelle les externalités positives de réseaux.

Or, réfléchissons aux conséquences de l’installation d’un régime de financiarisation : le revenu de la population ne dépend plus simplement du salaire, mais du rendement des placements de l’épargne à un niveau global, celui de la mondialisation des capitaux. Ce qui apparaît comme les rendements miraculeux du capital financier constitue la captation de tout ou partie des externalités positives.

L’éclairage de la pollinisation

Recourons à la métaphore de la pollinisation pour expliquer le changement de nature et d’échelle dans la richesse. L’économie politique classique ne s’intéresse dans le travail des abeilles qu’à la production d’output marchand (le miel) et ne prend pas en considération la production majeure du point de vue de la richesse pour l’humanité, la pollinisation vitale pour la biosphère. Les récents syndromes d’effondrement des essaims d’abeilles à partir de 2006 ainsi que l’introduction des abeilles africaines sur le continent américain, ou l’usage intensif des pesticides, ont permis d’évaluer en première approximation l’ordre de grandeur de la pollinisation par rapport à l’économie marchande. Le résultat est sans appel : la sphère de la pollinisation si on lui confère une valeur marchande (ce qui est un exercice futile en un sens puisque la pollinisation est sans prix, au sens où elle a un prix infini) représente entre 350 et 1 000 fois la valeur économique de la production de miel.

Le multiplicateur de la finance de marché a reflété et traduit cette transformation de la richesse. Il est d’une trentaine de fois la sphère de la vieille économie matérielle, celle du circuit A–M–A’. Au regard des critères de l’économie industrielle, cela paraît résulter d’une pure spéculation improductive fruit de la cupidité. Mais, si nous rapportons le caractère débridé de la finance de marché, par rapport à la finance publique, à la sphère de la pollinisation économique qui est le nouveau terrain d’accumulation du troisième capitalisme que nous appelons « cognitif », tandis que d’autres préfèrent parler de « biopolitique », la démesure de la finance apparaît sous un jour plus intéressant que ces considérations moralisatrices. Elle traduit l’irruption et le caractère désormais dominant d’un mode d’extraction de surplus capitaliste qui s’intéresse surtout à la sphère de la pollinisation. Cette mutation est un progrès par rapport à un capitalisme assis sur une théorie de la valeur exclusivement et aveuglément marchande, dans son idéologie beaucoup plus que dans sa pratique. En effet, le dernier des agriculteurs se rend compte qu’il ne saurait indéfiniment se moquer des conditions générales de survie des abeilles. La prise en compte des conditions de préservation de l’environnement global de la vie humaine (la biosphère comme la noosphère) constitue dans le capitalisme cognitif l’équivalent de la découverte, sous le capitalisme industriel, que l’insatiable soif de travail (des femmes, des enfants, des ruraux) dans n’importe quelle condition et à n’importe quel prix que manifestait « l’homme aux écus » (Marx) finissait par menacer les conditions même de survie du capitalisme.

Une crise de la mesure

Tirons-en deux propositions pour la compréhension de la finance de marché (en régime de crédit globalisé). La première est que la finance de marché a été efficace pendant trente ans (efficace pour la formation d’un autre type d’accumulation, pas pour les abeilles humaines pollinisatrices) parce qu’elle s’est adossée, en la captant, à la sphère de la société pollen. C’est cet adossement qui a rendu crédible son multiplicateur de crédit qui, autrement, avait de quoi faire sauter au plafond (et sauter tout court) n’importe quel banquier.

La seconde est que la crise qui s’est déclenchée plusieurs fois lors des crevaisons des bulles spéculatives, pour devenir imparable avec la crise des subprimes, est une crise de la mesure. Une crise des conventions juridiques, politiques, sociales et économiques qui codifient ce qu’est la richesse et ce que la société décide de compter comme de la valeur (et pas simplement de la richesse). Quel est le déséquilibre croissant qui s’est instauré en quarante ans de globalisation financière? En continuant à rapporter le rendement des capitaux, pour tout crédit consenti, aux performances de l’économie industrielle encore ancrées dans le critère du matériel d’une part, de son caractère vendable sur un marché de l’autre, on a accentué la ruée sur la finance qui paraissait la seule productive. Pourquoi, se demandera-t-on, n’est-on pas allé fermement vers un changement de contrepartie du crédit (en particulier dans l’économie publique pour commencer, alors que celle-ci a fait le chemin inverse en subordonnant de plus en plus le « service public » d’éducation, de santé, de transport, de culture aux exigences de viabilité marchande) ? Pourquoi la puissance publique n’a-t-elle pas fait usage de l’emblème des abeilles (déjà choisi par Napoléon 1er) ? Pourquoi la finance mondialisée n’a-t-elle pas adopté une conception moins obsolète de la richesse, alors que les contorsions comptables autour du phénomène du good-will en donnaient des exemples boursiers quotidiennement ?

Parce que la découverte par le capitalisme cognitif de la sphère de la pollinisation et les immenses gisements de profits possibles des externalités positives comme terrain d’accumulation privilégié posent la question de la redistribution de cette richesse, par un autre mécanisme régulateur que celui du salaire et du salaire social ou indirect. En France, le seul mécanisme qui ébauchait une redistribution aux salariés du surplus de productivité globale avait été amorcé sous le gouvernement Chaban-Delmas, par la clause des contrats de progrès qui ajoutait à la partie fixe et à la partie mobile des salaires (primes individuelles), une troisième partie incluant une redistribution des gains de productivité globale. La montée des coûts salariaux, l’exacerbation de la concurrence internationale, la crise pétrolière et la montée du chômage ont limité ces dispositifs. Pire, la dégradation du salariat canonique dans les industries classiques, la montée du précariat (cognitariat, caritariat) dans les secteurs les plus liés à la production immatérielle avec l’externalisation et la flexibilisation, ont amplifié le déséquilibre : l’appropriation du profit économique tiré de la sphère de la pollinisation est allée de plus en plus exclusivement aux détenteurs de parts (shareholders) de l’argent placé à l’échelle mondiale.

Une instabilité exacerbée

La reconnaissance de l’activité humaine pollinisatrice en travail rémunéré et en emploi ramènerait la part des profits servis à des niveaux beaucoup moins mirobolants. L’endogénéisation des coûts pour l’environnement des activités industrielles ou des actes de consommation destructeurs ne s’est pas faite naturellement, il a fallu pour cela de fortes luttes des écologistes ou des catastrophes qui fassent changer d’un seul coup l’opinion publique. L’endogénéisation dans le calcul économique public et privé des externalités positives suppose que le travail gratuit qui les nourrit soit rémunéré directement, ou que sa prise en compte donne droit à un revenu (et non plus à un salaire). À la différence du capitalisme industriel dont la rapacité n’excluait pas qu’il finisse par accepter le principe de rémunérer ses ouvriers, le capitalisme cognitif financiarisé a structurellement tendance, comme le capitalisme mercantiliste, à se comporter en prédateur par rapport aux externalités positives.

Ce faisant évidemment, il a accumulé les profits, réduit le nombre de salariés à temps complet dans le Nord, maintenu les 120 millions de Mingong (travailleurs migrants chinois), et déséquilibré dans le revenu national le partage revenus/profit et pas simplement salaires/profit. Sans mesure correctrice puissante, comme un revenu d’existence généralisé, le capitalisme cognitif financiarisé est très instable.

La crise à laquelle nous assistons correspond à la non-rémunération de la pollinisation (externalités positives de la noosphère) ainsi qu’à une non-prise en compte des externalités négatives qui menacent la pollinisation des abeilles au sens propre. En ce sens, elle dépasse en gravité la crise de 1929 car elle ajoute à la crise financière, une crise du capitalisme tout court face au défi écologique (régler le solde inévitable des externalités négatives) et à la nécessité de trouver un régime d’équilibre, donc d’accepter un changement drastique dans la répartition des gains issus de la sphère de la pollinisation. Dans tous les cas de figure, cela se traduira par une baisse considérable du rendement des capitaux et de l’épargne liquide. Or, le bloc des rentiers est beaucoup trop élargi, disséminé dans de larges catégories sociales, pour être marginalisé par une politique keynésienne d’« euthanasie des rentiers ».

Un nouveau New Deal écologique de l’économique

La crise de mesure du crédit et du multiplicateur de crédit dans la finance de marché tient à un changement de base réelle qui s’est déjà produit à son dénominateur. La finance a entrevu un nouveau continent, sans doute à son insu, car son sort, comme celui des découvreurs et des conquérants, sera de rentrer dans le rang à moyen terme, après quelques buchers expiatoires. Philippe IV le Bel pourchassa impitoyablement les Templiers, devenus une puissance dans l’État, menaçant la monarchie. Il se pourrait bien que les États, qui sont aujourd’hui réduits à mendier l’aide de la finance de marché, se mettent à son école, pour se retourner contre elle avec une rare violence.

Cette finance a bien repéré les flots de pollen dans l’air. C’est ce qui lui a permis ses tours de prestidigitateurs ou de sorciers. Il est amusant de constater que les modèles mathématiques de la finance de marché, s’appuient sur des mathématiques développées au début du XXe siècle par le français Jules Bachelier pour rendre compte du mouvement brownien des atomes, qui n’est pas selon lui un « désordre sauvage », mais « un sage désordre ». Or on a constaté aujourd’hui que le mouvement du pollen des fleurs était bien de nature brownien. Les salles de marché en opérant par le biais des produits dérivés qui cherchent à anticiper sur les nuages de pollen, sont bien contemporaines d’une société où les opérations cruciales de bioproduction ont lieu dans la circulation et la pollinisation.

La seule chose que nos magiciens pirates et conquistadors de la finance ont oublié, c’est que la pollinisation suppose les abeilles ! Le capitalisme cognitif ne peut plus reposer sur les conventions du fordisme, encore moins d’un néo-fordisme qui s’appuierait sur le pouvoir centralisé du réseau des réseaux de façon autoritaire.

L’appel à l’économie réelle doit prendre en compte la pollinisation matérielle (écologie) et immatérielle (économie de l’esprit), sinon il aura beau répéter à la lettre les préconisations keynésiennes, il n’aura aucun effet positif. Un nouveau New Deal qui se contenterait de « relancer » la vieille économie matérielle conjuguerait le pire des complexes militaro-pétroliers, des corporatismes automobiles et des réflexes ultraconservateurs des rentiers et des retraités. Il faut un nouveau New Deal écologique de l’économique. Et en particulier une nouvelle donne comptable.

Une nouvelle donne comptable

Quel keynésianisme de l’immatériel serons-nous capables d’inventer ? Comment mettre en place un changement de la convention d’emploi et de travail, ainsi qu’une distribution entre les pollinisateurs et le capital de la rente de pollinisation ? Il s’agit de tout autre chose que d’une répétition de la pièce des années 1930. Étant donné la façon dont elle s’est terminée avec la seconde guerre mondiale, nous n’avons aucune raison de fétichiser cette période.

Le tableau ci-dessous replace la crise de la finance de marché dans une séquence historique. Laissant de côté les phases premières de la monnaie crédit qui se forge avec les assureurs et les banquiers entre Gênes et Florence, dont les États monarchiques (la France, l’Angleterre particulièrement) tireront profit de 1250 à 1450, il distingue quatre phases depuis la stabilisation d’un pouvoir de leviérisation qui correspond à peu près à une multiplication par 5 à 9 du crédit à partir des fonds propres détenus soit par les agents financiers, soit par le Trésor. C’est sur l’alignement des finances publiques sur le seuil élevé de création de crédit pratiqué par les agents financiers privés que Keynes a pu acclimater l’idée d’un déficit durable des dépenses publiques, sans que ce dernier tourne inéluctablement à la banqueroute ou l’économie à la stagnation et au sous-emploi.

La seconde phase, contemporaine, est marquée par la rupture néolibérale avec les principes keynésiens : c’est l’économie-finance privée qui compense la stagnation du rythme (voire le ralentissement) de la part des dépenses publiques et de la redistribution du revenu national. Mais, ce renversement n’est possible que par une inflation gigantesque des actifs financiers et par une privatisation du crédit. Les principes de la comptabilité privée et ceux de la comptabilité publique doivent s’adapter de façon plus ou moins sauvage, car la base (ou contrepartie de la création de crédit) demeure toujours fixée en principe sur l’économie industrielle, matérielle et marchande. La titrisation de la dette d’État, la mutualisation des risques permettent un élargissement des moyens de financement de la mondialisation, qui ventile les excédents d’épargne locale à niveau international, comme la création d’un système bancaire capillaire avait permis vers la fin du XIXe siècle de réaffecter les investissements. Le tour de passe-passe comptable quotidien que représente la généralisation des good-will, ces surcroits de valorisation des entreprises en dehors des livres comptables (off the books), ne conduit pas à une banqueroute généralisée et durable, mais seulement à des secousses passagères qui laissent quelques victimes sur le bords de la route (Le Crédit Lyonnais en France, Parmalat en Italie, Enron aux États-Unis), parce que l’économie est entrée de plain-pied, depuis la révolution informatique et numérique des années 1980-1995, dans une économie de pollinisation. C’est toujours une économie de production. Mais la production s’élargit à la circulation.

La troisième phase, ouverte par la crise des subprimes proche de l’effondrement systémique, est endiguée par une création de crédit public, qui va du renflouement des banques privées à la simple garantie des dépôts pour des montants qui achèvent de faire exploser la norme comptable ancienne. Les États et le FMI prennent toutes les précautions pour annoncer que ce crédit et les déficits qu’ils entrainent (de 3 % à 10-12 % du PIB) ne sont que temporaires et que le retour de la rigueur est inévitable. La réalité est que la masse de crédit et de monnaie injectée est acceptée comme si nous étions déjà dans un régime où le dénominateur était constitué par la richesse d’une économie de pollinisation.

Quelles conditions pour une nouvelle stabilisation ?

La quatrième phase entraînera-t-elle un retour au vieux multiplicateur de crédit ? Ceux qui n’ont rien compris à la « nouvelle grande transformation » de l’économie pensent que l’on va revenir à la base 1 pour le dénominateur. À notre sens, un tel retour en arrière est impossible, sauf régression à l’âge de pierre. Le scénario de stabilisation le plus probable est le cas examiné dans la ligne 4 de notre tableau. La réparation des dégâts de trente ans de négligence féroce des abeilles humaines (et animales au reste) et la facture écologique exigeront des quantités de monnaie-crédit encore plus élevées que l’actuel PIB mondial annuel (55 000 milliards de dollars) et que l’actuel en-cours de crédit (qui est passé à 75 % de ce PIB en moyenne, avec des pointes record pour le Japon). C’est l’endettement japonais qui risque d’être la norme et pas la vertu chinoise. Est-ce impossible ? Nullement.

L’application d’un multiplicateur du crédit de l’ordre de 5 à 9 (donc un retour à la case 1, mais avec un autre dénominateur, ce qui change tout) montre que l’on pourra dépasser de façon spectaculaire les chiffres jugés astronomiques de la finance de marché. Si l’économie réelle est entre 350 fois et 1000 fois plus importante que ce que nous appelons aujourd’hui « l’économie réelle », tout simplement parce que nous prenons en compte la globalité des externalités positives et négatives, alors la valeur des en-cours de crédits pourra atteindre de 1 750 à 8 000 fois les lunettes de nain de l’actuelle économie politique. Cette possibilité quittera le domaine de la fiction d’une nouvelle comptabilité si et si seulement si la contrepartie écologique, sociale et cognitive est sérieuse et estimée sérieuse par la population de la planète.

Dette suicidaire ou grande transformation ?

On le voit, les débats actuels sur les déficits publics et sur les différentes formes de dette se caractérisent par un cadre comptable obsolète. On nous impose des contraintes au nom de ce cadre qui ne correspond ni à nos richesses présentes, ni aux potentiels de nos richesses à venir. Nous ne nous croyons endettés et « vivant au-dessus de nos moyens » que parce que nous fermons les yeux aux richesses diffuses qui volent, et parce que nous oublions les abeilles humaines qui pollinisent partout autour de nous.

Bien plus gravement encore : les restrictions imposées au nom de la dette nous empêchent à terme de maintenir en vie les abeilles qui produisent cette richesse dont nous jouissons sans pouvoir la reconnaître ni lui donner cours dans nos livres de compte. Tel est le drame de notre époque : en ignorant la pollinisation, l’ancienne donne comptable, sur laquelle repose le discours de la dette, étouffe la poursuite et le développement de cette pollinisation. Comme souvent dans la sphère financière, les hauts cris contre la dette opèrent sur le mode de la prophétie auto-réalisatrice : nous risquons en effet de crouler sous les dettes (écologiques et sociales), non par la faute de ces dettes elles-mêmes, mais par ce que l’illusion de ces dettes nous aura empêché de faire – prendre soin des biens communs naturels et sociaux qui assurent notre richesse si tragiquement et si dangereusement sous-comptabilisée.

L’impératif du moment est donc de faire que nos économies accomplissent au plus vite leur nouvelle grande transformation. Cela implique de vaincre l’obstacle de l’accumulation du capital nécessaire au développement soutenable de la planète et de nos relations sociales. Cette transformation promet d’être considérable : à la lumière de ce qu’elle nous impose de prendre en compte, il n’est pas sûr que le capitalisme comme système historique n’ait pas vécu.

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.