La lutte des Guarani de l’Ouest du Paraná

L’Ouest du Paraná, c’est le territoire du troisième plateau, limité au Sud par la rivière Iguaçu et la Région Sud-ouest, au Nord par la rivière Piquiri et la Région Nord-Ouest, à l’Est par la rivière Guarani et les espaces de Pitanga et de Campo Mourão, à l’Est par la Rivière Paraná qui marque la frontière avec le Paraguay et l’Argentine. Connue depuis le XVIe siècle, la région n’a été effectivement occupée qu’à une époque assez tardive, au début du XXe siècle, avec la colonie militaire Iguassu, puis les activités d’exploitation du maté, de la forêt et de la menthe. C’est alors qu’est organisée la stratégie d’occupation qui réunit les intérêts privés et d’État, via les compagnies de commerce de maté et de colonisation.

Celles-ci, fortes des prérogatives concédées par le gouvernement lui-même, organisèrent les lotissements et leur distribution. Elles ont réalisé leurs profits par l’abattage des arbres de la forêt primaire et la fondation de cités tracées à la règle. Elles ont payé des bougriers (tueurs d’Indiens ou bougres) qui ont nettoyé la terre des redoutés natifs et leur ont concédé des glèbes de terres rouges entre les talus des rivières Iguaçu et Paraná. L’« Ouest du Paraná » devient la désignation d’un espace déterminé par un projet de colonisation privée et les caractéristiques d’une population qui s’y établit : des travailleurs agricoles reconnus comme des « colons ».

C’est là que le soja, le maïs et l’élevage intensif des porcs ont occupé la terre de manière efficace et productive, sans partage jusqu’aux années 1970. Propriétaires et tenanciers, envahisseurs et hommes de main recoupaient et répartissaient les glèbes. La région ouest du Paraná faisait peu à peu son chemin sur la carte, attirant des familles entières de gauchos (venus du Rio Grande do Sul) et de catarinenses (venus de Santa Catarina) – d’ascendance majoritaire italienne et allemande – dont les camions chargés de biens laissaient derrière eux des nuages de poussière rouge. La terra rossa promettait d’énormes profits à ces gens aux bras forts et dont la volonté ne rechignait pas à commencer leurs labours à partir de la terre vierge.

Entre les bêtes sauvages et de faibles structures d’appui, des sentiers furent ouverts, des puits creusés, des maisons bâties. Mais les bêtes que craignaient le plus ces colons étaient les braves bougres qui, cachés au milieu de leur épais maquis, épiaient ces familles anxieuses de commencer leur vie sur un nouveau lopin de terre. Présents sur le territoire bien avant l’ère coloniale, les Guarani, Kaingang et, en moindre mesure, les tribus Xokleng, habitaient l’intérieur du Paraná, un territoire génériquement dénommé « Paraguay », jusqu’à la démarcation définitive des frontières sud-américaines.

Les Indiens Guarani et l’impact du barrage d’Itaipu

Les Guarani, en particulier, passèrent par un processus différencié de colonisation et d’absorption. Depuis la période missionnaire jésuite du XVIIe siècle, la libre jouissance de leur culture et de leur cosmologie leur fut refusée, soit par la catéchisation, par la fragmentation de leur territoire, soit par les refus successifs d’appartenance pleine à la communauté attenante.

Une partie de ces autochtones subit l’influence directe du système missionnaire, se réunissant d’abord dans la région de Guairá, puis suivant leur chemin vers le sud, vers les terres du Tape et de l’Uruguay jusqu’à la débâcle des Missions dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Une autre parcelle resta isolée, habitant le maquis et évitant le contact avec le colonisateur. Toutefois, à partir de l’occupation effective de l’intérieur du continent, il devint impossible au XXe siècle de rester isolé, étant donné que les industries du bois et de la cueillette du maté commencèrent à utiliser la main-d’œuvre autochtone et à l’exploiter en régime de semi-esclavage. Simultanément fut implantée une politique d’acculturation et d’extermination, afin de libérer convenablement la terre.

Les années 1960 furent bien mouvementées dans la région ouest, marquées par la progressive émancipation des communes récemment fondées, qui attiraient de plus en plus de familles. Bien entendu, cet espace fractionné ne prenait pas en considération les autochtones et, vu l’inefficacité de la politique indigéniste, la solution trouvée fut l’élimination et la négation des natifs, qui se voyaient obligés de partir ou de se fondre dans l’espace avoisinant.

C’est de la même époque que date l’arrangement juridique et diplomatique complexe, inauguré par l’Acte d’Iguaçu, en 1966, qui allait transformer le statut de cet espace. De région isolée où ne se risquaient que des aventuriers, l’endroit allait atteindre un important caractère stratégique : c’est ici que le potentiel hydro-énergétique a transformé tout le contexte régional et a projeté l’ouest du Paraná, jusque-là oublié, vers la scène nationale et internationale.

L’usine hydroélectrique Itaipu Binacional, résultat du traité signé pour l’aménagement hydro énergétique de la rivière Paraná en 1973 et érigée en entité binationale l’année suivante lors de tractations compliquées, fut la plus grande du monde jusqu’à la construction de l’usine chinoise des Trois Gorges, inaugurée en 2003. C’est en 1974 que commença la mobilisation pour cet ouvrage gigantesque, qui allait laisser un legs social, économique et environnemental important, et pas forcément positif. En 1982 l’Ouest du Paraná et l’Est du Paraguay perdirent une partie de leur débit d’eau substantiel en échange d’un lac de 1350 km2 sur un axe d’extension de 170 km. Ce qui impliqua l’abandon de deux villes entières – São José do Itavó et Itacorá, de quelques villages et districts, de centaines de propriétés urbaines et rurales et, bien entendu, de quelques villages autochtones. Les propriétaires et tenanciers reçurent leurs indemnisations « préalables et justes », selon des critères juridiques et des titres de propriété pas toujours convenables ou pleinement convaincants, dont quelques-uns établis récemment. La situation était donc déjà assez compliquée face à la population blanche de colons et propriétaires, elle était beaucoup plus grave pour les autochtones.

Le sort des Indiens Guaranis

Le cadastre des réserves était précaire et incertain : pas encore régularisé. En outre, la démarcation précise des locaux et la quantité des villages était pratiquement impossible à fixer, en raison de la nature de l’occupation de l’espace par les Guaranis, spécialement les mbyá, caractérisés par un habitat réduit, de petite population.

« Tout porte à croire que les Guaranis, en vérité, ne furent pas récompensés pour l’inondation de leurs terres originaires d’Oco’y-Jacuntiga, noyées par le barrage, remplacées par de nouvelles terres, mais furent seulement indûment réinstallés dans l’Aire de Préservation Permanente – APP – d’Itaipu. On utilisa simplement un artifice, en dédoublant le tout en deux aires apparemment indépendantes mais qui n’en formaient qu’une : l’APP d’Itaipu elle-même. » (Carvalho, 2013, p. 151).

Avec la progression des travaux et la formation du lac de retenue, toutes leurs terres inondées, les avá et les mbyá furent « forcés de se déplacer vers une réserve délimitée et établie par l’entreprise Itaipu […] et ils se retrouvèrent face à l’eau avançant sur leurs terres et leurs habitations. C’est pour cela qu’ils commencèrent à revendiquer auprès des organes publics, des conditions pour que leurs membres reçoivent une portion de territoire égale à celle qui leur avait été usurpée ». (Deprá, 2006, p. 42-43). Il faut en outre observer que, pour un Guarani, la concession de réserves délimitées n’est pas suffisante pour satisfaire son esprit de migrant et son besoin de micromobilité, comme « occupant d’un espace itinérant » (Silva, 2007, p. 66). La mobilité, les fréquentes visites chez les parents et amis d’un village à l’autre, constituent des éléments-clés pour la « réalisation du teko dans la tekoha » (Meliá, 2012, p. 117). Ainsi, « la terre a une valeur symbolique pour les Indiens Guaranis et elle est nécessaire pour leur survie et la reproduction de leurs modes de vie » (Barros, 2012, p. 9).

On comprend donc que le Guarani ne s’identifie pas à l’occupation permanente d’un espace délimité. Il a besoin d’exercer la micromobilité comme manière de conserver les bases matérielles et spirituelles de son Bien Vivre. La démarcation de réserves, encore qu’exiguës, n’est pas suffisante, car l’occupation de l’espace inclut aussi le transit, l’aspect chemineau et les constantes visites des éléments qui constituent le tissu social entre les communautés.

Confinées dans des réserves minuscules, de nombreuses communautés guaranies cherchent à récupérer des parcelles de leurs territoires originaires, même petites. Cette tentative de reprise (retomada) rencontre une violente résistance des agriculteurs et des grands conglomérats d’agrobusiness qui occupent aujourd’hui la région. Les fermiers et les propriétaires d’entreprises paient souvent les services de tueurs à gages, ces mêmes « bougriers » d’autrefois, pour défendre leurs propriétés et de nombreux Guaranis sont tués lors des reprises ou juste après.

Suicides1, assassinats, actes de violence et d’exclusion de la part des organismes gouvernementaux eux-mêmes, voilà le contexte offert aux communautés guaranies. Des rapports rédigés par les Indiens de l’Ouest du Paraná eux-mêmes racontent que « les écoles publiques de la région enferment les enfants autochtones dans les salles de classe pour qu’ils ne reçoivent pas de goûter à l’heure de la récréation, et aussi pour qu’ils ne se mélangent pas avec les élèves non-indiens »2.

Le Guarani, et en particulier le Mbyá, est un « déraciné, un étranger dans son propre territoire » (Litaiff, 2009, p. 143). Dans ce processus de négation, divers agents sociaux sont impliqués : les organes de presse locaux, qui défigurent les faits rapportés ; les entrepreneurs et propriétaires ruraux, apeurés par la perte des terres et installations ; les grandes coopératives qui, soucieuses d’augmenter leurs quotas d’exportation, maintiennent un système pervers de silence et concèdent des sous-emplois ; et les organes étatiques qui brillent par leur incurie et par le refus de faire bénéficier la population autochtone des politiques publiques d’assistance.

Le devenir des Guarani ?

L’Amérindien est souvent vu comme mendiant, comme fainéant, inapte au travail et donc inapte au vivre ensemble avec la société alentour, en opposition à tous ces agriculteurs qui génèrent tant d’emplois et contribuent à l’économie et au progrès social. C’est l’image construite : la lutte n’est pas légitime et la demande ne peut donc pas être prise en considération.

La pensée unique tend à s’imposer : qu’ils s’adaptent ou qu’ils soient éliminés une fois pour toutes. Il n’y a pas de compréhension ou d’accueil pour le Guarani, il n’y a pas d’autre voie que celle du modèle prédominant de la haute productivité, dans laquelle règnent sans partage les cultivateurs et l’usage massif des ajouts agricoles écologiquement douteux. Les terres destinées aux communautés traditionnelles sont considérées comme un grand gaspillage car, dans cet espace de production minable, combien de sacs pourraient être produits, combien de milliers d’animaux pourraient être élevés pour ravitailler un marché d’agrobusiness en pleine expansion ?

Le passé est effacé. Les aïeux ici invoqués sont les parents et grands-parents qui ont acquis les terres des sociétés colonisatrices. Les siècles antérieurs d’occupation de la terre par les peuples autochtones sont d’un commun accord oubliés, car il n’y a pas de plus grand danger que d’admettre cette ancestralité et de compromettre tous les titres qui fondent actuellement les propriétés rurales.

Ainsi la situation des Autochtones de l’Ouest de l’État du Parant est un mélange de violence, d’abandon, de délégitimation et de silence complice de la communauté locale. Les Guarani, quand leur existence est reconnue, car même la nationalité leur est refusée, sous prétexte qu’ils sont tous Paraguayens et qu’ils n’ont donc pas droit à la délimitation de leurs terres par l’État brésilien, les Guarani sont considérés comme des éléments pernicieux et indésirables dans la dynamique économique et sociale locale.

Reconnaître que la société d’alentour se superpose forcément au territoire avá et mbyá guarani est une idée complètement opposée à la stratégie de colonisation. Et ceci n’est pas le cas de cette seule région : dans tous les espaces où modernité rime avec colonialité les sociétés traditionnelles ne se maintiennent que par un énorme effort de résistance et de luttes sociales.

Le contexte sud-américain, caractérisé par l’occupation violente et l’appropriation territoriale aux fins d’exploitation en cycles successifs – qui consolident actuellement l’agro-industrie d’exportation – est empreint de négation de l’existence et de la légitimité des populations et valeurs locales face aux modes de vie et de production hégémoniques. Aux peuples de l’Ouest du Paraná, on réserve l’invisibilité sociale, le refus des droits humains fondamentaux et de la reconnaissance de l’espace de vie collective.

Traduit du portugais (Brésil)
par Christian Caubet

Références bibliographiques

Luiz Eduardo P. Barros. O processo que resultou na construção de Itaipu e as consequências para os Avá Guarani. Anais do XIV Simpósio Internacional Processos Civilizadores : Civilidade, Fronteira e Diversidade. Londrina : Universidade Estadual de Londrina, 2012

Maria Lucia Brant Carvalho. Das terras dos índios a índios sem terras : o estado e os guarani do oco’y : violência, silêncio e luta. São Paulo : USP, 2013

Giseli Deprá. O Lago de Itaipu e a luta dos Avá-Guarani pela terra : representações na imprensa do Oeste do Paraná. Dourados : UFGD, 2006

Liliane Freitag. Extremo – Oeste paranaense : história territorial, região, identidade e (re) ocupação. Franca : UNESP, 2007

Aldo Litaiff. O « kesuita » guarani : mitologia e territorialidade. Espaço Ameríndio, Porto Alegre, v. 3, n. 2, p. 142-160, jul./dez. 2009

Bartolomeu Melià. O bem viver guarani : tekó porã. Agenda Latinoamericana. Asuncion : Koinonia, 2012

Evaldo Mendes Silva. Folhas ao vento a micromobilidade de grupos Mbya e Nhandéva (Guarani) na Tríplice Fronteira. Tese de doutorado apresentada ao Programa de Pós-Graduação em Antropologia Social. Rio de Janeiro : Museu Nacional da Universidade Federal do Rio de Janeiro, 2007

Ruy Christovam Wachowicz. História do Paraná. 9. ed. Curitiba : Imprensa Oficial, 2001

1 Depuis l’année 2010, au moins onze suicides d’Amérindiens ont eu lieu dans les Tekohas de l’Ouest du Paraná: 15-07-2010 – Carlito Araújo 19 ans / 13-09-2011 – Alair Velasquez 17 ans / 12-04-2012 – Octaciano Lopes Noceda 56 ans / 05-12-2012 – Josimar Fátima Riquelme / 10-04-2013 – Sidinei Medina 19 ans / 13-06-2013 – Emerson Galeano 17 ans / 01-01-2014 – Augustinho Barreto Benites 17ans / 25-02-2015 – Holivanderson Alvares 19 ans / 27-03-2015 – Savino Rivarola 18 ans / 06-07-2015 – Rafael Montiel Santa Cruz 60 ans / 27–07–2015 – Cristina Benitez 19 ans. Données de: ENCONTTRA – Coletivo de Estudos sobre conflitos pelo território e pela terra. Source: https://enconttra.wordpress.com/2015/08/20/carta-dos-indigenas-ava-guarani-da-tekoha-yhovy-em-guairapr. Accès le 4/4/2016.

2 Carta dos indígenas Avá-Guarani da Tekoha Yhovy em Guaíra/PR publicada pelo ENCONTTRA. Idem.

Lini Priscila

Docteure en droit économique et de l’environnement de l’Université catholique pontificale du Parana.