La postmodernité de Xibaipo et l’aube de l’histoire universelle

En intitulant le dernier chapitre de son célèbre livre L’Œuvre ouverte « le Moyen Âge de Joyce », Umberto Eco souligne l’attention particulière que James Joyce a porté à la période du Moyen Âge. Il note aussi que l’auteur d’Ulysse s’est beaucoup inspiré de la pensée de Thomas d’Aquin. Si nous définissons le modernisme, dont James Joyce est considéré comme un représentant important, comme la volonté de rompre avec le passé, comment pouvons-nous comprendre cette expression, le « Moyen Âge de Joyce » voulue par Eco ? Bruno Latour, chercheur à Science Po de Paris, a écrit il y a quelques années un livre ayant pour titre Nous n’avons jamais été modernes. S’agit-il d’une simple différence de dénomination ? Je ne pense pas, car une différence d’appellation peut souvent impliquer une divergence de fond.

Dans le huitième volume d’Étude de l’histoire publié en 1954, Arnold Joseph Toynbee désigne la guerre franco-prussienne de 1871 comme le début de l’âge postmoderne du monde occidental. Selon l’historien britannique, un pays entre dans l’ère « moderne » lorsque la bourgeoisie devient suffisamment puissante. La guerre franco-prussienne, suivie par la Grande Guerre et la Deuxième Guerre mondiale, montre bien l’incapacité de la civilisation occidentale à poursuivre le développement de sa classe bourgeoise, d’où la nécessité, selon Toynbee, d’introduire le concept de postmodernité. Il note également que la montée en puissance de la classe ouvrière sur la scène politique occidentale et la découverte de la modernité occidentale par les intellectuels issus du monde non-occidental constituent les deux signes de la postmodernité. Toynbee n’a pas mentionné le nom de Li Hongzhang dans son livre, mais ce dernier s’est intéressé à la guerre franco-prussienne. En effet, Li Hongzhang a équipé son armée de l’Anhui avec des canons Krupp importés de Prusse. Par ailleurs, si la Commune de Paris est l’une des conséquences directes de la guerre de 1871, elle a plus tard inspiré la création du parti communiste chinois, ce dernier combattant pour une cause universelle, à savoir la lutte pour la libération de l’homme.

Si Toynbee est le premier historien à définir la postmodernité, le poète américain Charles Olson est sans doute le premier à donner une définition littéraire du terme. D’ailleurs, il est très probable que ce dernier s’est inspiré du travail du premier. En 1949, Olson apprend la tenue d’une assemblée du parti communiste chinois au village de Xibaipo (西柏坡). Cette réunion marque un tournant important dans l’histoire du parti communiste chinois car au cours de cette assemblée, les dirigeants du parti ont mis sur pied les derniers préparatifs avant l’assaut de l’armée populaire sur la ville de Pékin. Le poète s’exclame : c’est le début de la postmodernité ! Pour comprendre cette réaction, il faut tenir compte de ce que Toynbee propose comme définition de la postmodernité et notamment de ses deux signes cités plus haut. Par ailleurs, cette vision de la postmodernité qu’Olson a développée dans ses poèmes, est étroitement liée aux expériences personnelles du poète : il a travaillé pour l’administration Roosevelt notamment pour les affaires étrangères. En même temps, il est un ami très proche d’Oskar Lange, diplomate et économiste polonais connu pour son concept de « socialisme du marché ».

Peu de temps avant l’assaut de l’Armée Populaire de Libération Chinoise (zhongguo renmin jiefangjun, 中国人民解放军), Olson a composé un poème à propos de la révolution chinoise. Intitulé Le Martin-pêcheur (Kingfisher en anglais), le poète le qualifie d’« anti-wasteland  » :

I thought of the E on the stone and of what Mao said
La lumière
But the kingfisher
De l’aurore
The kingfisher flew west
Est devant nous !
He got the color of his breast
From the heat of the setting sun

Olson poursuit :
The legends are legends. Dead, hung up indoors, the kingfisher
Will not indicate a favoring wind
Or avert the thunderbolt. Nor, by its nesting
Still the waters, with the new year, for seven days
[…]
On these rejectamenta
(As they accumulate from a cup-shaped structure) the young are born
And, as they are fed and grow, this nest of excrement and decayed fish becomes
A dripping, fetid mass

Il est clair que le poème postmoderne de Charles Olson n’est pas un simple jeu de mots, mais une véritable vision du monde selon laquelle l’âge postmoderne serait synonyme de période post-occidentale. En effet, on peut trouver ces deux expressions, citées de manière alternative, dans la correspondance d’Olson avec son ami poète Robert Creeley. La prise de Pékin par l’Armée Populaire de Libération, suivie par la fondation de la République Populaire de Chine, représente une étape essentielle de la quête des modernités (oui, la modernité se conjugue au pluriel) du monde non-occidental. De ce point de vue, Olson a raison de considérer l’assemblée du parti communiste chinois au village de Xibaipo en 1949 comme le début de l’ère postmoderne.
Ici, je confonds la « postmodernité » avec les « modernités », n’est-ce pas ? Probablement, car c’est une question qui m’intrigue beaucoup. Dans le fond, le débat autour de la modernité, la postmodernité et les modernités relève d’une question philosophique, à savoir celle de la relation entre l’universel, le particulier et l’infini. Notoirement, Hegel reste une référence en la matière. Il nous explique que l’universel se manifeste par des cas particuliers mais aucun cas particulier ne peut atténuer la multitude infinie des possibilités qui s’offriront à l’universel. Prenons l’exemple de la démocratie : c’est sans aucun doute une valeur universelle. Il faut pourtant bien distinguer les formes spécifiques de la démocratie telles que celle des États-Unis ou celle de la Chine. En revanche, aucune forme spécifique ne peut fermer la démocratie universelle à d’autres possibilités.

Voici un autre exemple : en 1948, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies. Dans la commission de rédaction présidée par Eleanor Roosevelt (la première dame des États-Unis de l’époque), deux personnalités méritent d’être soulignées : l’un s’appelle Zhang Pengchun, l’autre est Charles Malik. En tant que vice-président de la commission, Zhang Pengchun a été le premier administrateur de l’université Tsinghua (1923-1926) et le chef de la délégation chinoise lors de la première conférence de l’ONU à San Francisco (1945). Malik est un philosophe libanais ayant suivi l’enseignement d’Heidegger et de Whitehead. C’est aussi un homme politique qui a joué un rôle important au sein de l’ONU dans la lutte des pays arabes contre la création de l’État d’Israël. Dans la première version de la Déclaration, l’homme était défini comme être « doué de raison ». Cette définition est, selon Zhang Pengchun, trop influencée par la pensée occidentale notamment par l’idée de Dieu et celle du droit naturel. Il propose alors d’y ajouter la notion traditionnelle chinoise d’humanité (ren,仁) au même titre que « la raison » tout en soulignant l’idée d’une conscience d’autrui (two man mindedness) que sous-entend la notion de ren. La commission a finalement adopté partiellement la proposition de Zhang en rajoutant « la conscience » comme le deuxième trait caractéristique de l’être humain. À mon avis, cette anecdote est une excellente illustration de la relation qui existe entre l’universel, le particulier et l’infini.

Depuis ces dernières années, le débat persiste sur la reconnaissance du statut d’économie de marché à la Chine. Il s’agit toujours de la même question philosophique. Certes, l’économie de marché, comme concept universel, est présente dans les différentes formes économiques, mais l’existence de chaque système économique particulier n’empêche pas que l’être humain continue d’expérimenter et de créer éventuellement d’autres modèles économiques. Autrement dit, c’est derrière les modèles économiques existants comme l’économie socialiste de marché en Chine, l’économie sociale de marché en Allemagne ou encore l’économie capitaliste de marché aux États-Unis, que se tient la notion universelle de l’économie de marché. De ce fait, il me semble que personne n’aurait le droit de désigner un système économique particulier comme le modèle universel.

Raymond Aron, après avoir vécu les deux guerres mondiales, a écrit L’aube de l’histoire universelle. Or, au début du xxie siècle, l’histoire universelle serait en train de passer de l’aube à midi. La postmodernité de Xibaipo et la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme nous montrent que « l’histoire universelle » ne rejette pas la diversité ; bien au contraire, elle en a besoin pour enrichir sa créativité.

Traduit par Shuliu Wang
Relu par Pierre-Yves Le Gal

Cui Zhiyuan

Professeur d’économie à l’université Tsinghua à Pékin.