La révolution industrieuse et la prospérité commune

Le discours sur la révolution industrieuse (qinlao geming) est né avec l’essor économique de l’Asie orientale au cours de la deuxième moitié du xxe siècle. Du Japon à la Chine continentale, en passant par les quatre dragons asiatiques, cette croissance économique de longue durée peut, selon de nombreux chercheurs, s’expliquer par la révolution industrieuse. En effet, le Japonais Kaoru Sugihara, l’une des figures centrales de ce courant de pensée, insiste sur l’idée qui se résume ainsi : la croissance économique des pays de l’Asie orientale est induite par la concentration d’industries à forte intensité de main-d’œuvre et limitation de l’usage de l’énergie industrielle. Elle s’oppose ainsi au modèle de développement des pays occidentaux principalement basé sur la concentration de capitaux et la consommation d’énergie.
Ce mode de croissance asiatique pourrait s’avérer significatif pour le développement économique et social du monde de demain. Selon Sugihara, la révolution industrielle qui a ouvert la voie au processus de modernisation du monde occidental peut être considérée comme un « miracle de la production » car elle a considérablement augmenté la capacité de production d’une petite partie de la population mondiale. La révolution industrieuse, quant à elle, qui a marqué le développement économique des pays de l’Asie orientale, peut plutôt être perçue comme un « miracle de la redistribution » parce qu’elle permettrait, par un processus d’industrialisation qui se distingue par la concentration du travail et l’économie d’énergie, de diffuser les bénéfices du « miracle de la production » à la majorité de la population du monde.
Si on utilise le concept de révolution industrieuse pour essayer de comprendre le processus de réforme de la Chine contemporaine, on peut noter deux significations. Premièrement, considérons la révolution industrieuse comme un modèle idéal ; cela implique un double engagement de la Chine. Afin de réussir ses réformes, la Chine devrait s’enraciner, d’une part dans la solidarité traditionnelle entre les pays de l’Asie de l’Est, et d’autre part dans le collectivisme transformé par la révolution chinoise. En d’autres termes, la construction d’une économie de marché bien développée ne devrait pas entraver le pays dans sa poursuite du bien-être de la majeure partie de la population. En d’autres termes encore, il s’agit de l’accomplissement de la « prospérité commune » (gongtong fuyu). Deuxième point, la révolution industrieuse constitue aussi une « description de la réalité » dans la mesure où le processus de modernisation qu’elle accompagne a fait naître une « économie mixte ». Celle-ci est l’association de techniques à forte intensité de main-d’œuvre rurale, d’industries traditionnelles et de technologie de pointe de l’ère postmoderne. Une telle structure permet non seulement la coexistence de plusieurs éléments économiques, mais aussi l’établissement d’une relation basée sur la solidarité et l’interdépendance entre les divers éléments économiques ; sur le plan géographique, l’économie mixte, en projetant les éléments économiques sur le vaste territoire chinois, crée une sorte de « développement à plusieurs vitesses » qui privilégie, dans un premier temps, le développement de la côte orientale de la Chine, pour ensuite avancer progressivement vers le centre et les régions frontalières situées à l’ouest du pays. Ce processus produit un décalage temporel et géographique durant lequel les industries peuvent avoir la possibilité de se déplacer, de se transformer et se soutiennent entre elles.

Selon certains économistes, la création d’industries à forte intensité de main-d’œuvre dans l’arrière-pays serait pour l’instant une solution plus ou moins efficace permettant de réduire les trois principales difficultés qui touchent actuellement le monde rural (sannong wenti). Plus concrètement, l’installation d’usines de fabrication dans les zones rurales peut, d’une certaine manière, favoriser l’augmentation du niveau de revenu des paysans et améliorer les conditions d’éducation et d’hygiène de ces zones. Parallèlement, ces usines peuvent contribuer à diminuer le taux de chômage en Chine. Touchées de plein fouet par la crise économique de 2008, certaines usines situées sur la côte est du pays ont du, en effet, renvoyer les ouvriers après avoir perdu beaucoup de commandes.

Plus qu’un moyen permettant de surmonter la crise économique actuelle, l’association de la dimension idéale et de la dimension réaliste de la révolution industrieuse ouvrira une nouvelle voie du développement et visera surtout à un objectif stratégique supérieur, celui de la prospérité commune :

« Suivre la voie socialiste de développement, c’est atteindre progressivement l’objectif de la prospérité commune : les régions les plus favorisées peuvent se développer plus rapidement que les autres et entraîneront les régions moins développées dans leur progression, jusqu’à ce que l’enrichissement commun soit accompli. Si les régions riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, le système socialiste devrait être capable d’éviter l’émergence de la polarisation. L’une des solutions, c’est de demander aux régions riches de payer plus d’impôts pour soutenir le développement des régions moins aisées. Or elle n’est pas tout de suite applicable car cela risque de mettre en péril la compétitivité des régions développées et d’encourager tout le monde à “manger à la grande marmite” (chi daguofan). Quel serait le bon moment pour poser cette question ? C’est à étudier. Il nous faudrait sans doute attendre la fin du siècle [le xxe siècle] pour penser sérieusement à ce problème et essayer de le résoudre, au moment où la Chine deviendrait une société de xiaokang (prospérité modeste). À ce moment-là, les régions développées poursuivront leur progression et aideront les régions moins développées en payant plus d’impôts et en accordant une assistance technique. Les régions moins aisées, quant à elles, ont du potentiel car elles sont pour la plupart riches en ressources naturelles. Au niveau national, nous devons avoir confiance en notre capacité à résoudre progressivement ce problème de disparité ».

En énonçant son concept de « prospérité commune », il nous paraît clair que Deng Xiaoping considère que « les régions les plus favorisées peuvent se développer plus rapidement que les autres » comme une « réalité » et qu’« elles entraîneront les régions moins développées dans leur progression jusqu’à ce que l’enrichissement commun soit accompli » comme un « idéal ». De même, si « les régions développées poursuivront leur progression » et « les régions moins aisées ont du potentiel car elles sont pour la plupart riches en ressources naturelles » constitue une « réalité » tandis qu’« elles [les régions aisées] aideront les régions moins développées en payant plus d’impôts et en accordant une assistance technique » constitue un « idéal », comment peut-on associer la réalité à l’idéal ? En d’autres termes, comment appliquer le modèle idéal à la réalité des choses ? C’est à étudier, nous dit Deng Xiaoping. En effet, c’est la question essentielle et elle n’est de nos jours toujours pas résolue, car « la prospérité commune » nécessite un projet social extrêmement complexe et difficile et implique une transformation profonde de la réforme chinoise.

Depuis plus de trente ans, les régions situées sur la côte orientale ont toujours servi de locomotive à la réforme alors que les autres régions situées dans l’arrière-pays se débrouillent avec difficulté pour rattraper. La Chine ayant une économie orientée principalement vers l’industrie à forte intensité de main-d’œuvre et dépendante des exportations, doit reconnaître les limites intrinsèques de son économie et faire face à la question de transformation de son mode de développement. Un économiste réputé a préconisé l’idée qu’il faudrait étendre la réforme [à la sphère politique] pour réussir la transformation [de la société]. Mais à mon avis, à l’heure actuelle, les termes les mieux appropriés pour décrire la réalité des choses sont plutôt : il faudra réussir la transformation [du mode de développement] pour réussir la réforme.
Quelle est la nature de ce processus de transformation ? Il s’agit d’abord d’un déplacement du centre de gravité de la côte est vers l’ouest du pays. De plus, et surtout, d’une transformation du mode de développement, c’est-à-dire de passer d’un système économique basé sur le travail bon marché et l’exportation à un modèle de développement visant à augmenter la demande intérieure et à améliorer le bien-être de la population. À l’échelle nationale, une telle transformation aboutirait, comme nous allons voir, à une série de changements profonds : le premier concerne une redéfinition de la relation ville campagne. Si les régions situées sur la côte orientale de la Chine se sont, jusqu’à présent, principalement préoccupées de l’urbanisation, le développement de l’arrière-pays exigerait une planification générale tenant compte de l’articulation entre les villes et les zones rurales. Le deuxième changement concerne la construction de l’identité culturelle du pays. Contrairement aux régions côtières de la Chine, essentiellement peuplées par les Han [l’ethnie dominante], l’arrière-pays doit faire face à l’épineuse question de la coexistence ethnique. En effet, la tension est particulièrement présente dans les régions situées au nord-ouest et sud-ouest du pays où vivent de nombreux groupes ethniques. Le troisième changement concerne la construction de la mémoire collective. Les régions côtières chinoises se sont développées en s’ouvrant progressivement au monde occidental. Certaines grandes villes côtières ont même l’ambition de s’intégrer au « club des plus grandes métropoles internationales ». C’est la raison pour laquelle la construction de la mémoire collective, pour ces régions, passe très souvent par la période, entre la deuxième moitié du xixe siècle et la première moitié du xxe siècle, une période fortement marquée par l’ouverture des zones portuaires au commerce international. On peut notamment citer l’engouement nostalgique pour la « vieille Shanghai cosmopolite ». En revanche, le développement de l’arrière-pays est plutôt associé à une série de planifications socialistes, telles que la construction du « troisième front » (sanxian), mises en place après 1964. Pour relancer le développement dans cette partie de la Chine, il est donc important de faire appel à l’expérience socialiste et de penser à son adaptation à la réalité actuelle. Enfin, il faut redéfinir la position géopolitique de l’Empire du milieu par rapport au monde extérieur. Le fait que le dynamisme économique des régions côtières est essentiellement dépendant du marché mondial et notamment de celui du monde occidental, a poussé ces régions à construire une vision du monde dominée par les pays occidentaux et à avoir tendance à négliger les pays en voie de développement. Or le déplacement du centre de gravité vers l’arrière-pays impliquera la construction d’une nouvelle vision du monde car le développement des régions situées aux nord-ouest de la Chine entraînera le rapprochement entre la Chine et l’Asie centrale puis le monde arabe ; de même, les régions situées au sud-ouest de la Chine devront avoir plus d’échanges avec les pays de l’Asie du sud-est.
Si on met en parallèle la transformation de la réforme et le concept de Deng Xiaoping, on comprendra que le projet de la prospérité commune ne concerne pas uniquement la question de la redistribution. Par ailleurs, la Chine ne pourra sans doute pas reprendre le modèle européen de l’État Providence tel quel puisque la crise économique de 2008 nous a clairement révélé ses faiblesses intrinsèques. C’est la raison pour laquelle, le débat sur la prospérité commune ne devra pas se focaliser uniquement sur la question de l’agrandissement du « gâteau » ni sur la question de son partage. Il faudra considérer le concept de la prospérité commune de Deng Xiaoping plutôt comme une stratégie politique supérieure ou un « testament politique » : « La prospérité commune, que nous avons mentionnée dès le premier jour de la réforme, deviendra le cœur de notre projet socialiste. L’enrichissement d’une petite minorité de gens au détriment de la majorité de la population, ce n’est pas ça le socialisme. L’avantage principal du socialisme est la prospérité commune, c’est l’essence du socialisme. L’apparition de la polarisation provoquera une accentuation de tous les conflits, ethniques, interrégionaux et de classe. De même, le conflit entre le gouvernement central et les autorités locales s’aggravera et enflammera très probablement tout le pays. »

La prospérité commune remplacerait-elle la révolution industrieuse pour devenir un plus grand « miracle de la redistribution » ou un « miracle politique » tout court ?

Traduit par Shuliu Wang
Relu par Pierre-Yves Le Gall

Luo Gang

professeur de littérature à l’Université Normale de la Chine de l’Est (ECNU) à Shanghai.