La social-démocratie historique

Ce texte est inclus dans le « Post-scriptum » d’Ouvriers et Capital, dont il constitue la troisième partie.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi. Le « Post-scriptum » est inclus dans l’ouvrage depuis la deuxième édition, publiée en 1971

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.
C’est Friedrich Naumann qui a défini dans Demokratie und Kaisertum, en 1900, l’empire bismarckien comme une république du travail. La monarchie sociale des deux empereurs Guillaume mérite cette appellation paradoxale. Comme la tradition profondément germanique du Machtstaat qui s’est avérée la plus fragile de toutes les institutions politiques du capital moderne, la bête noire du junkérisme réactionnaire s’avère avoir frayé la voie la plus large au développement d’un certain type de mouvement ouvrier démocratique. Sans Bismark, la social-démocratie allemande sous sa forme classique n’aurait peut-être jamais existé. “ Sans Mahomet, Charlemagne était inconcevable. ” D’autre part, Rudolf Meyer, de sa position pourtant incommode de socialiste agraire, avait raison de dire que sans développement de la social-démocratie, il n’y aurait pas eu de développement de l’industrie en Allemagne. Tous ces passages logiques sont pleins de sens historique. C’est dans la Mitteleuropa de langue allemande que le thème de l’organisation politique de la classe ouvrière trouve son lieu d’élection, et son champ d’expérience réussie une fois pour toutes. C’est là qu’il convient de mesurer le rapport luttes/organisation, même s’il s’agit seulement d’appréhender le point d’où s’élance une voûte d’une grande portée. En effet on ne reparcourra pas cette arche aujourd’hui au train laborieux de la pratique; on la soumettra seulement au coup d’œil liquidateur de la théorie ouvrière, qui va bien au-delà de tout ce qui existe alors et plus loin, dans ses indications stratégiques actuelles. Après quoi ajoutons immédiatement que rien, en Allemagne tout du moins, n’a une importance comparable à la puissance d’impact du modèle politique de la social-démocratie classique, de l’Offenes Antwortschreiben lassallienne de 1863, à l’année de luttes massives que fut 1913 avec ses 5 672 032 journées de travail perdues dans les grèves ouvrières. Au regard de cette première forme historique de parti politique de la classe ouvrière, toutes les autres expériences organisationnelles ont été obligées de se définir comme des réponses, des alternatives, comme une sorte d’image renversée de ce qu’on ne voulait pas, comme une répétition en négatif de ce qui était considéré comme une positivité mauvaise. Le syndicalisme révolutionnaire des années 90, la gauche historique luxemburgiste, les différentes expériences des Conseils qu’ils fussent bavarois ou piémontais, les premiers groupes minoritaires qui aient jamais existé, à savoir les partis communistes à peine nés, sont tous autant de réponses différentes à cette exigence de parti que la social-démocratie a imposée aux avant-gardes ouvrières, en Europe au moins. Le modèle bolchevique, qui surgit dans la tête de Lénine, n’échappe pas, dès sa confrontation hors de la Russie avec les expériences du mouvement ouvrier européen précisément, à ce destin d’organisation avant tout anti-social-démocrate. L’Allemagne offre ainsi à la lutte ouvrière le terrain politique classique auquel toute solution organisationnelle a dû obligatoirement se référer. Quand le parti de la classe ouvrière adapte le jeune Marx à la vieillesse du capital, c’est curieusement de la social-démocratie classique allemande, et non de la philosophie, qu’il s’avère être l’héritier.

Ce fait, comme tous les faits malheureusement, présente aussi le revers de la médaille, revers historiographique dirions-nous. Le mouvement ouvrier allemand, ainsi que la lutte de classe en Allemagne dans son ensemble, semblent n’avoir qu’une histoire politique, ne se développer qu’à ses niveaux d’organisation seulement, comme un phénomène qui ne concerne que ses instances dirigeantes, bref une histoire des congrès du parti. Depuis Mehring, l’historiographie marxiste est devenue, elle aussi, facilement victime de cette optique fausse. Dans nul pays plus qu’en Allemagne, il n’est aussi difficile de se faire une idée adéquate du niveau atteint par les luttes. Non pas parce qu’il y aurait eu peu de luttes, mais parce qu’elles apparaissent peu, affleurant à peine à la surface, submergées qu’elles sont par les conséquences organisationnelles qu’elles ont déclenchées immédiatement. Ce n’est pas un hasard si le syndicat avait tant de mal à se faire une place sur ce terrain, s’il devait entrer en concurrence et souvent en lutte ouverte avec le parti, tout en suivant bizarrement le développement chronologique de ce dernier. Ce n’est pas un hasard non plus si le nom, pourtant politiquement insipide, de l’un des deux Liebknecht est familier au militant intellectuel moyen de chez nous, tandis qu’il ignore tout du nom d’un Karl Legien par exemple, ce “ Samuel Gompers allemand ”, selon la définition de Perlman, qui a été à la tête du syndicat pendant trente ans jusqu’à sa mort en 21, donc à la tête des luttes syndicales et par conséquent à la tête des grèves ouvrières. A l’époque, avant que le junker casqué von Puttkamer ne commence à appliquer, d’une main sûre de policier, les lois bismarckiennes contre les socialistes, ces derniers avaient eu le temps, il est vrai, de se diviser dans des querelles mettant aux prises des idéologues Eisenachiens à la Bebel et les partisans d’un Realpolitiker philoprussien, baron et ouvrier du nom de Schweitzer, mais ils avaient ensuite trouvé le temps de se réunifier en chantant en chœur les versets du programme de Gotha qui aurait pu sceller leur destin s’il n’était pas tombé sous les griffes rapaces du vieux de Londres. Telle était l’époque où ce n’étaient pas les luttes qui manquaient, luttes d’une violence inhabituelle, proches du soulèvement, mais proches aussi de la défaite; elles revenaient presque à cela. Les grèves locales, isolées, mal organisées et encore plus mal dirigées, n’avaient pour seul résultat que d’unifier le front patronal. Néanmoins les Erwachungstreiks de la fin des années 60 produiront leurs effets: entre 1871 et 72, on a un crescendo de luttes, des métallurgistes de Chemnitz aux ouvriers de construction mécanique de la Cramer-Klett de Nuremberg jusqu’aux 16 000 mineurs de la Ruhr qui descendent dans la bagarre au cri de: journée de huit heures et 25% d’augmentation de salaire. En 1873 une violente crise s’abat sur l’économie allemande et les ouvriers se défendent avec acharnement contre le chômage, contre les réductions de salaire, Il avec une indiscipline et une agressivité croissantes ”, comme le disait un projet de loi présenté au Reichstag. Theodore York, président de l’association professionnelle des travailleurs du bois, en profite pour lancer l’idée syndicaliste, antilocaliste d’une centralisation de l’organisation. Mais nous sommes en Allemagne: la centralisation qui se cherchait à niveau syndical finit par se trouver sur le terrain politique. Le congrès de Gotha estime “ qu’il est du devoir des ouvriers de maintenir leurs syndicats éloignés de la politique ”, mais juge aussi de leur devoir de s’affilier au Parti, “ car c’est le seul moyen d’améliorer la situation politique et économique des ouvriers ”. Gradilone en a conclu à juste titre que “ 1875 marque donc une date clef, car elle marqua non seulement la naissance du premier parti ouvrier européen, mais contribua indirectement également à ouvrir la voie aux autres partis équivalents sur le continent… qui naquirent tous plus ou moins sous l’influence directe ou indirecte exercée par la constitution du parti allemand ”. Nous devons donner acte à la social-démocratie d’avoir extrait, du contenu des luttes, la forme politique du parti, d’avoir déplacé le rapport luttes/organisation, sur le terrain d’une pratique à niveau étatique, et d’avoir par conséquent utilisé les luttes pour assurer la croissance d’une alternative de pouvoir, d’une puissance institutionnelle de signe contraire, d’un anti-État attendant de devenir un gouvernement. Paradoxalement c’est Lénine qui a donné à la social-démocratie sa théorie du parti. Il n’existait auparavant qu’une pratique politique quotidienne. C’est seulement au sein du groupe bolchevique, des fenêtres de la rédaction de l’Iskra, qu’apparaît pour la première fois l’établissement de principes dans le fonctionnement du parti historique de la classe ouvrière. Même les Aufgaben les plus classiques des sociaux-démocrates étaient parvenus à indiquer le programme stratégique et le chemin tactique du parti, mais non les lois du mouvement de son appareil: ils ne se posaient pas la question, toute léninienne * (*“Non si ponovano la domanda tut ta leniniana… et non “la domanda tutta leninista ” ; la distinction a été rendue par l’adjectif lénien et non léniniste tout comme il est courant de distinguer ce qui est marxiste de ce qui est marxien. (N.D.T.)) : de quel type d’organisation s’agit-il ? En opposant un type d’organisation à l’autre, Lénine élabore la théorie de toutes deux. Son discours était en fait entièrement politique; aussi n’avait-il pas besoin de partir, et ne partait-il pas des luttes; il ne voulait pas en partir, sa logique était fondée sur un concept de rationalité politique totalement autonome vis-à-vis de quoi que se soit, indépendant même de l’intérêt de classe commun aux deux classes s’il en fut; son parti n’était pas l’anti-État; avant même la prise du pouvoir, il représentait le seul véritable État de la véritable société. Il est inutile de chercher la lutte ouvrière avant Lénine et comme cause de sa théorie du parti. Cela ne diminue pas, mais grandit démesurément au contraire la portée géniale de son expérience. Sans même être guidé par la poussée des luttes, Lénine parvient à centrer dans la cible les lois de son action politique. Ainsi le concept bourgeois classique d’autonomie de la politique subit sa refondation du point de vue ouvrier. Différent fut sur ce point le destin de la social-démocratie. Elle n’a rien inventé dans la forme de parti qui a été la sienne; elle s’est bornée à réfléchir en elle-même, dans sa pratique quotidienne, le niveau extrêmement élevé qui était celui de l’offensive ouvrière contre le système. Derrière la social-démocratie allemande, comme derrière la science économique anglaise et derrière l’initiative capitaliste américaine il y a en revanche le point de départ d’une configuration qui se met longuement en place et qui spécifie, au fur et à mesure qu’on se rapproche de notre époque, le caractère de l’affrontement entre le salaire des ouvriers et le profit du capital. Ce n’est pas un hasard si l’histoire ouvrière fait là ses premiers pas. La démonstration peut se faire désormais luttes en main.

Ouvrons le Kuczynski, au troisième volume de sa monumentale Geschichte der Lage der Arbeiter in Deutschland von 1879 bis zur Gegenwart (première partie d’une œuvre qui comprend ensuite dans sa seconde partie l’analyse de la condition ouvrière en Angleterre, aux États-Unis et en France), ouvrage qui s’avère être une mine d’informations de classe, une fois débarrassé de son appareil conceptuel et de sa terminologie paléo-marxistes. 1889 : l’année clef. L’année où naît la IIe Internationale – cette fille légitime de la social-démocratie et du capital en Allemagne – voit aussi la grève des dockers anglais et la grève des mineurs allemands de part et d’autre de la Manche. Après la lutte des 25 000 maçons et charpentiers de Berlin sur la plate-forme “ horaire de 10 à 9 heures, salaire de 50 à 60 pfenning ”, voici l’explosion de cette avant-garde de masse qu’ont toujours été historiquement les mineurs: 13 000 dans la Sarre, 10 000 en Saxe, 18 000 en Silésie, 90 000 en Rhénanie-Westphallie, tous décidés; l’armée est expédiée contre les grévistes: cinq morts et neuf blessés parmi les ouvriers. Engels et Rosa Luxemburg l’ont raconté : le Reichstag fut saisi de la question, les chefs du mouvement : Schröder, Bunte, Siegel arrivèrent jusqu’au Kaiser. Les conséquences se produisirent toutes avec la rapidité de la foudre l’année suivante, en 1890 : le 20 février les candidats sociaux-démocrates recueillent un million et demi de suffrages, 20 % du total des voix, 660 000 de plus qu’en 87; le 20 mars Bismarck est liquidé; le 1er octobre les lois d’exception contre les socialistes sont abolies. “ Une nouvelle période, tant pour l’histoire du Reich allemand que pour celle de la social-démocratie allemande ”, commence; ce sont les mots de Mehring. Il nous faut introduire aujourd’hui dans le discours théorique cette nouvelle forme de périodicisation historique, en trouvant de nouvelles dates, de nouveaux nœuds chronologiques d’où la grande institution collective ainsi que la grande pensée isolée font partir leur riposte sociale. C’est entre 1890 et 1913, en Allemagne, que se situe une phase de l’histoire du parti et de l’histoire des luttes dont l’entrelacement amène les prémisses posées par les expériences précédentes à leur conclusion “ classique ”. De novembre 90 à septembre 91, une trentaine de grèves comptant 40 000 ouvriers en lutte: au premier rang les typographes, les “ anglais ” du mouvement syndical allemand avec leurs succès légal sur la question de l’horaire de travail. Entre 92 et 94, 320 grèves diffuses, brèves et de dimension modeste, concernent 20 000 ouvriers. En 95 et surtout en 96, une autre grande vague à Berlin, dans la Sarre et dans la Ruhr. La proportion moyenne de conflits favorables aux ouvriers bondit de 56,5 % à 74,7 %. Il se produit comme un chant de victoire ouvrière. La grève des dockers de Hambourg fait revenir à la mode l’idée de lois antigrèves. On arrive à la Zuchthaus Vorlage de 99, tombée sous les coups du parlement. En revanche la grève de Grimmitschau, en 1903, aune issue différente: 80 000 tisseurs, refusant de travailler durant 5 mois, en lutte sur des questions de salaire. La riposte fut la naissance forcée d’un puissant mouvement d’association du côté patronal: c’est le point de départ d’un long processus qui aboutira, juste après la guerre, à la réalité massive, anti-ouvrière et donc contre-révolutionnaire du Vereinigung der deutschen Arbeitgeberverbande. Les années qui vont de 1903 à 1907 voient l’intensité de la lutte aller de pair avec son extension quantitative: la pointe se situe en 1905 quand les ouvriers grévistes atteignent le nombre d’un demi-million, et les journées de travail perdues, 7 362 802. Mais par la suite, en 1910, les ouvriers en grève sont encore 370000 et les journées de travail perdues atteignent les 9 millions. Et il en va ainsi, à un niveau légèrement inférieur, jusqu’en 1913. Ce sont les données de Walter Galenson pour les années 90 à 17. Et l’on comprend ainsi ce qui stupéfait l’historien moyen de l’Allemagne contemporaine du genre Vermeil : de 1890 à 1912, les votes sociaux-démocrates passent de 1427 000 voix à 4 250 000, les sièges de 35 à 110. Tandis que la syndicalisation – selon les données de Zwing – voit diminuer le nombre de ses fédérations de 63 à 49, entre 1891 et 1913, le nombre des inscrits explose de 277 659 à 2 573 718. Ensuite, avec l’accord de Mannheim, après la guérilla, c’est la paix et l’harmonie qui descendent sur les rapports entre le parti et le syndicat. Ce sont là des événements riches de lueurs contradictoires, de feux qui s’allument et qui s’éteignent pour laisser entrevoir les forces qui guident le processus, mais aussi l’issue négative qui l’attend fatalement. On n’a vu généralement et on n’a voulu voir, dans la IIe Internationale, que le seul niveau du débat théorique, comme si tout était écrit dans la Neue Zeit, tout dit dans le Bernstein-Debatte comme si tout s’était décidé dans la querelle qui mettait aux prises les intellectuels sur la Zusammenbruchstheorie. On a voulu faire, de la social-démocratie allemande classique, un épisode de l’histoire de la théorie du mouvement ouvrier. Mais la vraie théorie, la science supérieure ne se situait pas dans le camp du socialisme, mais en dehors de lui et contre lui. Et cette science toute théorique, cette théorie scientifique avait pour contenu, pour objet et pour problème, le fait de la politique. Et voilà que la nouvelle théorie d’une nouvelle politique surgit simultanément dans la grande pensée bourgeoise et dans la pratique subversive ouvrière. Lénine était plus proche du Politik als Beruf de Max Weber que des luttes ouvrières allemandes sur lesquelles s’édifiait, tel un colosse aux pieds d’argile, la social-démocratie classique.

Theodor Geiger, le social-démocrate, écrivait à l’époque de Weimar, quand il parlait encore aux cadres du parti de la Volkshochschule de Berlin: “ Nous appelons “ die masse ” le groupe social qui a un but révolutionnaire et destructeur. ” Lukacs avait vu juste, un an auparavant, lorsqu’il avait mis à nu l’essence de la “ tactique de la social-démocratie ” selon laquelle le prolétariat doit passer des compromis avec la bourgeoisie, puisque la révolution véritable est encore loin et qu’il n’en existe pas encore les véritables conditions: “ Plus les présupposés subjectifs et objectifs de la révolution sociale mûrissent, plus le prolétariat peut réaliser ses propres buts de classe avec une plus grande “ pureté ”. De sorte que le compromis dans la praxis se présente, au revers de la médaille, comme un grand radicalisme, comme une volonté de “ pureté ” absolue des principes en rapport avec les fins ultimes. ” Telle est la social-démocratie, la vraie, la classique, l’historique. Il n’est pas exact de dire que le but révolutionnaire y soit abandonné. On la confondrait alors avec une formulation quelconque du révisionnisme bernsteinien. Le chef-d’œuvre de cette social-démocratie consistait précisément à maintenir l’unité tactique des deux côtés de la médaille, des deux possibilités politiques du parti: une pratique quotidienne d’actions menschéviques et une idéologie de principes subversifs purs. Voilà pourquoi nous disons qu’elle constituait historiquement une solution pour organiser la lutte ouvrière à niveau politique dont il n’est pas facile de trouver l’équivalent. Le modèle bolchevique et l’ensemble du mouvement communiste, à sa suite, n’arriveront pas à en faire autant, ou plutôt parviendront à quelque chose de qualitativement différent. Essayons de nous expliquer autrement. La forme de parti classique de la social-démocratie, telle que nous la trouvons en Allemagne dans la période dont nous venons de parler, reflète passivement le niveau de la spontanéité ouvrière, qui comporte dans sa chair même, c’est-à-dire dans ses luttes, l’ambiguïté, les contradictions, l’ambivalence qui existent entre l’exigence de meilleurs conditions de travail capitalistes et le refus “ socialiste ”,de l’ensemble de ces conditions dans un au-delà du capital. La situation n’était pas assez arriérée pour empêcher l’explosion cyclique de luttes économiques, mais elle n’était pas assez mûre pour ne pas suggérer des propositions alternatives de gestion formelle du pouvoir. C’est en fait qu’il y a eu entre les luttes ouvrières et le parti social-démocrate un contact si immédiatement direct, un rapport si étroit qu’ils ne permettaient même pas une médiation comme celle que représente le niveau syndical; le trade-unionisme demeure absent de la tradition ouvrière allemande, et de là vient que le discours, en matière de perspectives politiques, révèle à son tour une impressionnante absence de médiations conceptuelles arrachées par surprise au camp adverse. Ce miracle d’organisation que fut la social-démocratie allemande a eu pour revers de la médaille un niveau moyen de médiocrité intellectuelle, une approximation scientifique, une misère théorique qui ne pouvaient qu’engendrer les dégâts qu’ils ont produits: cette cure scolastique de vérité marxiste que nous devons encore, depuis Lénine, perdre notre temps à combattre. Tandis que la science supérieure du capital progressait et poursuit encore sa croissance, inattaquée et sans rivale. L’horizon tactique social-démocrate a toujours été prisonnier d’une véritable illusion: une sorte de vision optimiste du processus historique qui va chercher dans l’avenir un déploiement graduel qui lui soit favorable, au lieu de chercher un affrontement violent avec le parti adverse, et qui vise par conséquent à y trouver, au bout, le jugement rassérénant et réconfortant du dieu juste et bon. Max Weber – exemple de la science supérieure du capital – posera par la suite correctement le dilemme : “ La valeur de l’acte éthique en soi, le pur vouloir ou l’intention doivent-ils suffire à sa justification, selon la maxime: ‘Le chrétien agit bien et s’en remet à Dieu pour les conséquences’… ou bien doit-on prendre en considération la responsabilité des conséquences de l’acte qui sont à prévoir comme possibles ou comme probables (12). ” Ce sont les termes dans lesquels se trouve posée l’antithèse entre la Gesinnungsethisch et la Verantwortungsethisch* (*Gesinnungsethisch éthique de la conviction. Verantwortungsethisch éthique de la responsabilité. (N.d.T.)), dans l’essai: La signification et la validité des sciences sociologiques et économiques. “ Sur le terrain social, toute position politique radicalement révolutionnaire procède du premier postulat, toute politique ‘réaliste’ du second. ” Mais un an plus tard à peine, dans la conférence: Le métier et la vocation d’homme politique, il dira que les deux éthiques ne sont pas totalement antithétiques, mais qu’elles se complètent réciproquement, mieux: que “ seule leur conjonction forme l’homme véritable, celui qui peut prétendre à la “ vocation politique ” (Beruf zur Politik) ” (13). En effet l’homme politique, c’est-à-dire celui à qui il est accordé de mettre “ les mains dans les engrenages de l’histoire ”, doit posséder trois qualités éminemment décisives: la passion, le sens des responsabilités, le coup d’œil. La passion au sens de Sachlichkeit, du dévouement passionné à une cause (Sache) . Le sens des responsabilités vis-à-vis de cette cause précisément, “ comme guide déterminant de l’action ”. Et le coup d’œil, c’est-à-dire “ la faculté de laisser la réalité opérer sur nous dans le calme et dans le recueillement intérieur, comment dire… savoir maintenir la distance entre les choses et les hommes ” (14). C’est dans ces conditions que la sociologie du pouvoir devient chez Weber – comme le dit Gerhard Masur – une “ sociologie de la puissance ”. Dans la mesure où l’aspiration au pouvoir constitue l’instrument indispensable du travail politique, le Machtinstinkt, l’instinct de puissance, appartient de fait aux qualités normales de l’homme politique. Au cours des réunions du Conseil des ouvriers et des soldats de Heidelberg, auxquelles il participait en 18, Weber aurait aussi bien pu mettre en avant et élaborer les lois prolétariennes d’une politique de puissance. “ Le vieux problème de savoir quelle est la meilleure forme de gouvernement, il l’aurait liquidé comme sans importance. La lutte entre les classes ou les individus pour la domination ou le pouvoir lui semblait être l’essence, ou la donnée constante si l’on veut, de la politique. ” Non, ce n’est pas de Lénine que l’on parle ici, mais encore de Max Weber, “ héritier de Machiavel et… contemporain de Nietzsche ”, comme l’a correctement défini Raymond Aron, justement dans le contexte exposé précédemment. Mais le politique dont parle Weber s’appelle Lénine. La passion ardente et la froide perspicacité ne se retrouvent-elles pas dans ce “ judicieux mélange de sang et de jugement ” que Lukacs attribue à son Lénine dans la postface (15) ? Et le sens des responsabilités ne coincide-t-il pas avec la “ rapidité constante ” de Lénine, avec son personnage qui “ incarne le se tenir toujours prêt ” ? La vérité, c’est que seul le point de vue ouvrier pouvait sans doute permettre d’appliquer pleinement la conception wébérienne de l’action tout entière et purement politique. Ce qui veut dire ne jamais demeurer passivement victime, y compris de la spontanéité ouvrière la plus haute, comme cela se produisait dans le cas de l’opportunisme sérieux de la social-démocratie classique. Mais en revanche faire jouer de façon complexe toutes les médiations dans l’ensemble complexe réel des situations concrètes où la lutte ouvrière n’agit jamais seule pour pousser dans une seule direction, mais se présente toujours entrelacée à la riposte politique du capital, aux derniers résultats de la science bourgeoise et au niveau atteint par les organisations du mouvement ouvrier. En ce sens il est vrai que la lutte ouvrière se situe plutôt derrière la social-démocratie que derrière le léninisme. Mais il est également vrai que ce dernier les devance toutes les deux puisqu’il prévoit et prescrit en revanche que leur lien historique – le rapport luttes/ social-démocratie – constitue la prémisse pratique d’une défaite des ouvriers sur le terrain. Et c’est parce qu’il connaît et applique les lois décharnées de l’action politique, sans les illusions des idéaux moraux, qu’il peut prévoir et prescrire. Certes Lénine ne connaissait pas la Leçon Inaugurale faite par Weber à Fribourg en 1895. Pourtant il agit comme s’il connaissait ces paroles et les interprétait dans la praxis: “ Quant au rêve de paix et de félicité humaine, il est écrit sur la porte du futur: “ Lasciate ogni speranza! ” Voilà quelle est la grandeur de Lénine. Même lorsqu’il n’entrait pas en contact direct avec la grande pensée bourgeoise, il était capable d’en tenir compte, parce qu’il la puisait directement des choses, c’est-à-dire la reconnaissait directement dans son fonctionnement objectif. Il avait ainsi compris, avec trop d’avance, ce que nous sommes, nous, contraints de réapprendre aujourd’hui au prix de difficultés immenses: cette maxime de Weber dans la même Leçon Inaugurale dont nous devrons faire courageusement un programme de parti: “ Nos descendants nous rendrons responsables devant l’histoire non pas du type d’organisation économique que nous leur aurons laissé en héritage, mais bien plutôt de la place pour s’y mouvoir que nous aurons conquise et que nous leur aurons transmis. ”