La territorialité kanak

Le projet de cette mineure est multiple. Tout d’abord, il s’agit, dans une tension entre passé, présent et futur, de mettre en évidence, dans tout son dynamisme, le rapport à la terre des populations kanak. Relever leurs modalités propres d’existence à travers le temps et l’espace permettra de considérer les mutations de cette population avec son environnement. La fondation territoriale de la population kanak offre, à notre sens, une perspective transhistorique et transdisciplinaire autour des questions de la marginalisation indigène, de sa révolte et de son autonomisation progressive – il nous faut d’urgence la questionner.

La situation politique actuelle et l’échéance de la loi organique de 1999 arrivant à son terme – cette mineure se donne pour objectif de placer la dynamique territoriale kanak dans le monde contemporain. Le prisme transdisciplinaire s’efforcera d’éclairer le jugement sur la situation actuelle de ce territoire. En faisant coexister l’histoire, la philosophie, la science politique avec le droit, l’économie et la géographie autour d’une même thématique, nous entendons mettre en perspective le présent de la Nouvelle-Calédonie pour mieux en entrevoir l’avenir. À l’heure où la spéculation autour du nickel et des biens fonciers engendre une expropriation des ressources terrestres « dans le jeu du capitalisme mondial », il s’agit avant tout d’éviter qu’une « tragédie des biens communs1 »ne lèse les populations locales, quelle que soit l’issue du référendum. Car, pour que l’expression « destin commun » ait encore un sens, il faut avant tout qu’existe le commun et que la population dans son entièreté soit « mobilisée » et non marginalisée, aussi bien au niveau politique qu’économique.

En filigrane de cette réflexion se trouve l’article « La Nouvelle Calédonie fantôme »qui tend à mettre en lumière l’émergence historique du peuple kanak dans l’ordre du discours moderne. Sous les traits de la « délinquance naturalisée », la marginalisation de la population kanak se révèle produite par un entremêlement épistémologique et politique. Avec la formation de l’objet territorial « réserve », le pouvoir politique spatialise les normes disciplinaires et fonde la « vérité » anthropologique du peuple kanak. Ce savoir-pouvoir suggère, par la naturalisation du milieu de vie des kanak, un « dire vrai » concernant le corps et l’esprit de ces derniers : le peuple kanak n’est pas le contemporain de l’européen. C’est ce double jeu de spatialisation et de temporalisation qui brise le lien originel de la communauté politique et économique kanak et qui se trouve de cette manière « reconstitué » par le pouvoir colonial.

L’article d’Anthony Tutugoro « Politiser la jeunesse kanak » questionne une autre forme de naturalisation, celle de la « marginalisation » à travers l’abstentionnisme des jeunes kanak dénommés « génération des accords » – pour n’avoir pas connu les « évènements » de 1984-1988. Il livre un autre diagnostic du présent. Au-delà de l’enjeu politique des 25 000 non-inscrits, c’est la question du désengagement à l’endroit du commun qui est posée. La banalisation du vote post-accord ne conduit-elle pas à désengager la jeunesse kanak ? Comment éveiller l’intérêt politique de cette jeunesse ? Tout au long de sa réflexion, c’est la condition de cet électorat délaissé, mais aussi sa réintégration dans le commun qui se révèle. Par un effort de mobilisation autour d’un projet d’avenir à travers l’Union Nationale pour l’Indépendance (UNI) regroupant tous les partis indépendantistes, Anthony Tutugoro fait l’hypothèse d’une réappropriation du commun par la jeunesse kanak.

L’article de Pierre Christopher Pantz « Existe-t-il des territoires kanak ? »met en évidence que le thème du « territoire » – produit de la modernité – est ambigu pour parler de l’espace de vie de la population kanak. La représentation mythique de la terre confrontée à la réalité politique du territoire rend problématique cette notion. Le territoire kanak, cet espace invisible rendu visible durant la seconde moitié du XXe siècle, redessine aujourd’hui la carte de la Nouvelle-Calédonie. À partir d’une approche géographique, l’article met en évidence comment les kanak transforment l’espace et se le réapproprient par un devenir visible des représentations culturelles et de leurs activités sociales. En développant ainsi une hybridation de la terre par le vécu et la pratique sociale, le peuple kanak invente des territoires électoraux, coutumiers, économiques et urbains.

Dans le prolongement de l’étude de ce « faire territoire » propre au kanak, l’article de Claire Levacher « Quand la mine transforme la territorialité kanak et réciproquement »met en lumière le conflit écologique qui oppose les indépendantistes aux industriels du nickel. Elle relève ainsi les éléments qui permettent de comprendre l’évolution discursive des revendications pour le développement durable du pays et leur déplacement dans le secteur minier. Par l’étude du projet minier Goro-Nickel dans la province Sud, le rapport au commun est soulevé dans l’ordre du développement économique et de l’écologie politique. En inscrivant une nouvelle répartition des pouvoirs et des responsabilités, c’est une gestion raisonnable des biens communs qui doit s’ouvrir vers l’avenir. Au croisement des revendications et des intérêts, les directions à prendre pour la résolution du conflit actuel sur l’exploitation du nickel en Nouvelle-Calédonie sont suggérées.

1 G. Hardin, «The tragedy of the commons» in Science, New Series, vol. 162, no3859, 1968 déc, pp. 1243-1248

Mathieu Corteel

ATER à l’Université Paris Descartes, docteur en philosophie de l’Université Paris IV Paris-Sorbonne et membre du comité de rédaction de Multitudes. Il enseigne l’épistémologie de la psychologie et l’épistémologie des sciences humaines. Ses recherches actuelles portent sur l’histoire des usages du calcul de probabilités en médecine.