La Turquie. Le régime tout puissant de Recep Tayyip Erdogan

Trois ans après l’écrasement violent par les forces de l’ordre du soulèvement populaire le plus important de l’histoire de la République turque, commencé au parc Gezi dans le centre-ville d’Istanbul, la situation démocratique en Turquie est plus que jamais préoccupante. Devenu en 2014 le premier président de la République élu au suffrage universel en Turquie, dont le système demeure parlementaire, Recep Tayyip Erdogan a depuis lors entamé une profonde transformation du régime, basculant progressivement vers un autoritarisme individuel. Alors que ce dernier n’avait cessé de répéter son désir de changer la Constitution afin de passer à un régime présidentiel, les élections législatives du 7 juin 2015 avaient pris une importance capitale où, fort de ses précédentes victoires électorales successives, l’AKP (le Parti de la justice et du développement) jouait le tout pour le tout dans un climat de forte tension.

 

Pourtant les résultats, bien que le parti d’Erdogan fût de nouveau désigné comme la première force politique du pays, portèrent un sérieux coup à ces ambitions. En effet, avec 40 % des voix remportées, le nombre de sièges nécessaires pour réformer la Constitution n’était pas atteint. Plus grave encore : pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir en 2002 l’AKP échoua à obtenir la majorité absolue à l’Assemblée, ce qui lui avait permis jusque-là de gouverner seul. La principale raison de « l’échec » du projet d’Erdogan résidait dans le score du parti de gauche pro-Kurde HDP (le Parti démocratique des peuples), qui en dépassant largement et pour la première fois le barrage électoral des 10 %, avait obtenu 80 sièges à l’Assemblée et redistribué les cartes de façon inattendue. Le résultat fut accueilli par l’ensemble de l’opposition, lassée de l’autoritarisme unilatéral de l’AKP, comme un tournant majeur, ouvrant la voie à un retour au pluralisme politique. Il fallait donc, selon toute logique, procéder à une alliance entre plusieurs partis politiques pour constituer un gouvernement de coalition. Ce fait politique, bien que méconnu du système français, est loin d’être inédit en Turquie, la décennie précédant l’émergence de l’AKP ayant connu exclusivement des gouvernements de coalition. Pourtant, deux facteurs majeurs allaient rendre très vite toute possibilité d’alliance improbable, voire impossible. D’une part, les aspirations et les idéologies des trois partis d’opposition, aux antipodes les unes des autres sur de nombreux aspects étaient difficilement conciliables. La dénonciation de l’autoritarisme d’Erdogan ne présentait manifestement pas une base assez solide pour que l’extrême droite ultra-nationaliste du MHP (le Parti d’action nationaliste) et le kémalisme étatiste du CHP (le Parti républicain du peuple) puissent s’ouvrir à des discussions constructives avec le mouvement politique kurde. Cette incompatibilité quasi-totale de ces trois principaux groupes d’opposition explique d’ailleurs en partie la constance du pouvoir de l’AKP depuis plus d’une décennie. Devant l’impossibilité d’une coalition d’opposition qui aurait poussé le parti d’Erdogan hors du corps gouvernemental restait une alternative : une alliance majoritaire entre l’AKP et un des partis minoritaires. Le HDP avait déclaré d’emblée qu’il ne participerait à aucun rapprochement avec l’AKP. Bien que dans un premier temps le CHP ait semblé envisager cette possibilité, il est apparu très vite qu’Erdogan avait d’autres idées en tête. Une telle coalition signifiant inévitablement la fin du pouvoir absolu de l’AKP, le président de la République sabota toute tentative de négociations en menant une campagne d’attaques violentes à l’égard de tous les protagonistes pour finalement annoncer la tenue de réélections anticipées.

La campagne précédant celles-ci fut une des plus chaotiques et anti-démocratiques que la Turquie ait vécue depuis la fin de la junte militaire des années 80. Le mouvement kurde étant dans la ligne de mire d’Erdogan, des centaines de stands et des bureaux électoraux du HDP furent incendiés, vandalisés. Le traitement inégalitaire de la campagne électorale par les chaînes publiques – et a fortiori par les médias privés proches du gouvernement – a atteint des niveaux absurdes (les 25 jours précédant le scrutin, la principale chaîne de télévision publique, la TRT, a consacré 30 heures à l’AKP, contre cinq heures pour le CHP, une heure pour le MHP et… 18 minutes pour le HDP[1]). Les locaux de plusieurs journaux d’opposition dont le grand quotidien Hürriyet ont été saccagés. Les chaînes de télévision appartenant au nouvel ennemi – ancien allié – d’Erdogan, Fethullah Gülen ont été supprimées.

 

Mais au-delà de toutes ces « mesures » qui auraient pu suffire à mettre en cause la légitimité des élections du 1er novembre 2015, lors de la période entre les deux scrutins, l’atout le plus dangereux et efficace d’Erdogan fut d’avoir réussi à provoquer un fort sentiment d’insécurité et d’instabilité. Le « processus de négociations » avec le mouvement kurde s’est brutalement arrêté et les combats entre l’armée turque et le PKK ont repris avec une grande intensité. Plusieurs attentats commis par des militants turcs de l’État islamique sur le territoire de la Turquie ont fortement augmenté ce sentiment d’insécurité. Le 20 juillet, 33 jeunes issus d’associations de gauche, qui s’apprêtaient à franchir la frontière syrienne pour participer à la reconstruction de la ville de Kobane, ont été tués par un kamikaze de Daesh, originaire d’Adiyaman[2]. Ankara rétorquait trois jours plus tard en autorisant l’aviation américaine à utiliser la base aérienne d’Incirlik au sud de la Turquie et en procédant à des bombardements stratégiques de l’autre côté de la frontière. Pourtant la cible privilégiée de ces bombardements fut encore une fois des positions kurdes, notamment plusieurs camps du PKK au Kurdistan irakien. Les représailles du PKK sonnèrent définitivement la fin d’une trêve qui aura duré deux ans. Le plus gros choc eut lieu le 10 octobre, quelques semaines avant le scrutin, avec l’attentat le plus meurtrier que la Turquie ait jamais connu, perpétré par deux militants appartenant à une cellule turque de l’État islamique. Frappant en plein cœur d’une manifestation pour la paix tenue par de nombreuses organisations de la société civile et de syndicats, ce massacre causa la mort de 102 personnes et des centaines de blessés, parmi lesquels des membres du HDP et du CHP. Outragée par le fait qu’un tel massacre au cœur de la capitale puisse être possible, l’opposition accusa la grande négligence du gouvernement (d’autant plus que quelques jours plus tard il a été révélé que les deux auteurs du massacre étaient connus par les services de sécurité et que l’un d’entre eux était le frère du responsable de l’attentat de Suruç[3]). Certains évoquent même ouvertement une complicité directe ou indirecte de l’État turc.

 

Tous ces développements sont survenus en l’absence d’un gouvernement légitime issu des élections, en pleine campagne entre deux scrutins où le gouvernement sortant assurait la période de transition, Erdogan assumant de fait les pleins pouvoirs. Son message paraissait simple : si la société turque voulait sortir de cette situation d’escalade de la violence et des tensions, il fallait redonner la majorité absolue à l’AKP et rétablir la stabilité. Le message a manifestement été bien reçu, le pari d’Erdogan a magistralement réussi. Alors même qu’une très grande majorité de l’opinion le tenait, du fait de son refus d’admettre les résultats des législatives du 7 juin, comme le principal responsable de cette situation de crise, le scrutin du 1er novembre a de nouveau donné la majorité absolue à son parti, avec une augmentation de plus de 8 % par rapport au 1er juin[4]. Ce résultat était d’autant plus étonnant qu’aucun sondage sérieux ne le prédisait jusqu’au terme de la campagne.

 

Force est de constater que depuis cette date la situation, tant sécuritaire que démocratique, est très loin de s’améliorer. Alors que le discours de l’AKP n’hésitait plus à faire un amalgame total entre les responsables politiques kurdes et les militants du PKK, le gouvernement a imposé le couvre-feu à de nombreuses villes kurdes et les opérations de l’armée turque contre le PKK ont pris la forme d’une véritable guerre civile causant des centaines de morts civils au sein de la population kurde et près de 350 000 déplacements[5]. Pendant ce temps Daesh a frappé par deux fois les quartiers les plus touristiques d’Istanbul, d’abord le 12 janvier à Sultanahmet faisant 10 morts, puis le 19 mars dans la fameuse rue Istiklal, véritable centre culturel de la ville, tuant quatre touristes dont trois Israéliens.

 

Cette atmosphère de chaos et de violence extrême qui s’abat sur la Turquie ne peut cependant camoufler le virage anti-démocratique qu’a pris ce que l’on peut désormais appeler le régime de Recep Tayyip Erdogan et qui continue de s’accélérer à un rythme inquiétant. La progressive soumission du pouvoir judiciaire à l’exécutif, entamée par les réformes constitutionnelles de 2010 a fini par réduire les institutions juridictionnelles à un rôle essentiellement de répression et d’intimidation des opposants au gouvernement et plus particulièrement à la personne du président. Depuis son arrivée à ce poste en 2014, près de 2000 procès ont été intentés pour cause « d’insulte au président de la République » contre des journalistes, avocats ou contre de simples citoyens qui avaient posté une phrase sur Facebook ou Twitter[6]. La récente affaire judiciaire qui a vu l’emprisonnement de Can Dündar et d’Erdem Gül, respectivement rédacteur en chef et chef du bureau d’Ankara du quotidien Cumhuriyet, pour avoir publié les photos des armes dans un camion à destination de Syrie est devenu le symbole d’une violente répression contre la liberté de presse qui court en Turquie. La décision de la Cour constitutionnelle, dernière institution judiciaire qui échappe au contrôle d’Erdogan, de libérer les deux journalistes a été l’occasion pour ce dernier de prononcer, le 28 février 2016, cette phrase qui résume à elle seule la situation de l’état de droit en Turquie : « Je ne suis pas obligé d’accepter la décision de la Cour constitutionnelle. Je n’y obéirai pas et je ne la respecterai pas[7]. »

Les atteintes à la liberté d’expression frappent aussi le milieu universitaire. Ce fut le cas récemment suite à une pétition appelant le gouvernement à cesser sa campagne de violence contre les Kurdes, signée par quelque 1 200 professeurs et enseignants. Pendant qu’Erdogan les accusait de trahison et les traitait de « faux intellectuels », des dizaines d’entre eux ont été interpellés, plusieurs ont perdu leur poste ou subi des pressions de leur rectorat. Quatre d’entre eux sont actuellement en procès, accusés de « propagande terroriste[8] ».

 

Alors que de nombreuses accusations très graves de corruption, de répressions excessives de manifestations pacifiques causant la mort de dizaines de civils, d’atteintes aux libertés fondamentales, de rapports ambigus à l’égard de l’État islamique pèsent sur Erdogan, les partenaires occidentaux de la Turquie se montrent incapables de dénoncer catégoriquement les agissements du régime. La Turquie étant le pays qui comporte le plus de réfugiés syriens depuis le début de la guerre civile[9], Ankara se sert de la crise comme d’un levier de négociations avec l’UE pour obtenir non seulement des fonds de plusieurs milliards d’euros, mais plus important encore, une certaine légitimité et une crédibilité dont Erdogan a besoin plus que jamais. Il s’agit, sous l’influence de la chancelière allemande Angela Merkel, de promesses d’un retour aux négociations pour l’adhésion de la Turquie à l’UE et de l’hypothèse d’une suppression très prochaine des visas. Même si leur réalisation paraît très peu probable, elles offrent néanmoins un crédit politique fort utile au Président Erdogan en manque de succès diplomatiques depuis plusieurs années. De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis qui possèdent une importante base aérienne sur le territoire turc, continuent de privilégier l’alliance stratégique avec ce pays membre de l’OTAN. Alors que son image se dégrade nettement dans les opinions publiques, Ankara bénéficie encore d’une bienveillance qui semble inébranlable de la part d’une grande partie des gouvernements occidentaux. Pendant ce temps, Erdogan continue d’insister sur sa volonté d’établissement d’une nouvelle Constitution qui serait l’étape ultime de sa conquête du pouvoir. Ce projet vise à mettre en place un régime présidentiel, qu’Erdogan appelle « à la turque », en fixant définitivement le système dans lequel la Turquie a déjà basculé de facto : personnification de l’État, absence de séparation des pouvoirs, voire une certaine désinstitutionnalisation de l’État, dans laquelle tout organe est au service d’un président dont la parole est synonyme de loi, de décision de justice.

 

Pendant de longues années, un des principaux atouts d’Erdogan a été le fait qu’avant son arrivée au pouvoir, la Turquie n’avait jamais été une véritable démocratie. De fait, chaque fois qu’il s’attaquait à un opposant ou un rempart politique (comme l’armée ou le pouvoir judiciaire dans un premier temps, l’organisation Gülen plus récemment), non seulement son discours était celui d’une démocratisation, mais en plus il trouvait toujours certains soutiens parmi les libéraux et démocrates de gauche, loin de son électorat naturel. Jusqu’à ce que ceux-ci réalisent, trop tard, qu’on assistait à un glissement d’un régime autocratique militariste vers un régime populiste comportant tous les éléments fondamentaux du fascisme.

 

[1]     www.diken.com.tr/akpye-30-saat-hdpye-18-dakika-ayiran-trtye-haksizlik-yapiliyormus

 

[2]     Sur cette ville considérée comme le principal foyer de recrutement de l’État islamique en Turquie, voir l’excellent reportage de Guillaume Perrier et Marc Garmirian, Turquie : Daesh/Erdogan, liaisons dangereuses ? (http://info.arte.tv/fr/turquie-daesh-erdogan-liaisons-dangereuses).

 

[3]     www.lepoint.fr/monde/attentat-d-ankara-une-enquete-accablante-pour-la-turquie-14-10-2015-1973568_24.php

 

[4]     AKP 49,48 %, CHP 25,31 %, MHP 11,9 %, HDP 10,75 %.

 

[5]     www.france24.com/fr/20160315-conflit-pkk-ankara-turquie-risque-syrie-kurdes-diyarbakir-cizre-erdogan-guerre-civile

 

[6]     www.lejdd.fr/International/Europe/En-Turquie-les-2-000-proces-d-Erdogan-pour-insulte-au-President-779209

 

[7]     www.humanite.fr/can-dundar-et-erdem-gul-enfin-libres-600615

 

[8]     www.france24.com/fr/20160422-universitaires-turcs-juges-propagande-terroriste-liberes-erdogan-petition-journalistes

 

[9]     www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/03/08/refugies-syriens-la-turquie-en-premiere-ligne_4878671_4355770.html

 

Tayla Alican

Né en 1983 à Istanbul, il enseigne les relations internationales à l’Université Paris 13. Parallèlement à ses travaux de recherche, il fait aussi de la traduction, sa plus récente étant Naissance de la biopolitique : Cours au Collège de France 1978-1979 de Michel Foucault vers le turc.